Rendu sur les îles, les touristes dont c’était le désir et la motivation, ne vont pas à la plage. Assis à distance, ils la regardent, parfois s’y aventurent. D’abord la plage est déserte, toute entière à leur disposition; n’ayant pas à se battre pour occuper quelques mètres de sable comme ils en ont l’habitude l’été en Europe, ils retardent le moment de s’y installer et bientôt se content de vérifier qu’est est là, vaste étendue contre le liséré marin, prête à les accueillir. Du reste, si dans les grandes stations du pays, Pukhet, Hua Hin, Samui, le constat est inverse, c’est parce que débarqués des charters, ignorant tout des géographies asiatiques, les touristes s’empressent de reproduire les moeurs apprises sur les plages d’Europe: ainsi obtiennent-ils a grand renfort de ruse quelques mètres de sable dont ils se félicitent.
Ile
L’embarcadère de Ranong pour les îles de Phayam et Chang donne sur un bras de la mer d’Andaman. Les ouvriers entassent fruits, poulets, bière et blocs de glace dans le fond du bateau, nous prenons alors place sur les marchandises, le dos voûté, le visage au ras des mangroves. Un Allemand allume une cigarette. L’indigène lui signale qu’il est assis sur des bidons d’essence. Le long des berges, des entrepôts et des docks délabrés, des navires fantômes basculés sur la flanc, des habitations brisées et plus noires que des chicots. Sorti de ce boyau, la mer est verte et agitée et nous naviguons entre des isthmes de jungle. Gala discute avec un chinoise en français et s’occupe d’un bébé de cinq mois qui joue entre deux sacs de patates. A mi-distance, nous croisons le bateau qui revient des îles. Il est à la dérive, son moteur en panne. Le pilote balance une corde et nous le tirons, mais lorsque Chang est en vue, je m’aperçois que le bateau a disparu. Nous approchons une première plage. Les habitants nous attendent de l’eau jusqu’à la taille. Ils déchargent la marchandise commandée. Des Birmans, des Thaïs, et des Anglais, des Allemands, des Français, blonds, maigres, nus, accompagnés de petits enfants. Indifférente, flottant sur un matelas pneumatique, une touriste bien en chair dort. Aussitôt installé dans le bungalow, rudimentaire, sans électricité, muni d’un réservoir, je me demande ce que nous faisons là. Surprise habituelle. De la première heure. S’il est besoin de se rassurer, on se dit alors que le séjour dans l’île est justifié par les quatre jours de voyage qui nous y ont conduit: bus, train, taxis collectifs, taxis encore et bateau, avec trois nuits d’étape dans des villes secondaires, toutes agréables, toutes pareilles, au point qu’à Chumphon, buvant de la bière sur la terrasse en bois d’une guesthouse, j’ai fait remarqué à Gala un puissant bâtiment jaune canari: l’hôtel où nous avons dormi il y a quelques années, au cours d’un voyage dont nous étions maintenant incapables de dire la destination. Puis on ne pense plus. Ou du moins plus au continent, plus à l’Europe ni à l’heure qu’il peut être. Signe que les vacances dans l’île ont commencé.
Pièce montée
Roman en trois parties comme les trois étages de la pièce montée, ici appelée gâteau, lequel serait le motif central de l’action à côté de la victime, mais roman sans criminels ni enquête policière, aléatoire et humain plutôt que méthodique et à suspens.
Le gâteau d’anniversaire et le macchabée sont en chambre froide. Le maire et son adjoint se pressent à la lucarne.
- Je connais cet homme.
- Il est arrivé en ville ce matin, il a acheté du tabac à l’épicerie puis il s’est défenestré du premier étage de l’hôtel de commerce.
- Et comment se fait-il que son costume soit impeccable?
- C’est un mystère. En tout cas, en ville, personne ne le connaît.
- Tu devrais sortir le gâteau d’anniversaire de ta fille, il va avoir mauvais goût.
- Tu sais quelle température il fait?
- Je sais, j’arrive du port.
- Et bien tu vas y retourner, je veux savoir par quel bateau il est arrivé, qui il est, je veux tout savoir.
L’adjoint jette un oeil par la lucarne.
- J’aimerais bien avoir un pull comme ça, du Cashemire, on en trouve pas dans la région.
- S’il ne se souvienne pas du type, parle-leur du pull.
- S’ils ne se souviennent pas du pull, je pourrai peut-être le garder?
Partage
Bruits de centaines, de milliers d’insectes au crépuscule, et cela en ville, mais aussi envol d’oiseaux, et dès l’aube hurlements des coqs tandis que chante, amplifiée par un petit haut-parleur noué au croisillon d’un mât, une voix féminine échappée d’une conciergerie de monastère, tous éléments qui vous donnent la nature en partage.
Addiction
Caractère addictif des utilitaires électroniques. L’affaire Snowden ayant révélé — et pour nos gouvernements préférons le terme confirmé — l’ampleur de la guerre technologique que les Etats-Unis mènent contre le monde, le président français a décliné la proposition de ses services de s’en remettre au modèle de téléphone mobile crypté Théorème, peu ergonomique et trop lent.
Arrivée à Ranong
Chaleur écrasante à Ranong. Déposés devant une quincaillerie chinoise, je place mon sac et la valise de Gala sous un abri et part à la recherche d’un lieu où dormir.
- Peux-tu déplacer les bagage, me dit-elle, ils ont au soleil?
Offusqué, je m’en vais. A moi l’épisode pénible mais incontournable, trouver une pension ou un hôtel. Rue pavanée de flambeaux, marchands d’alcools forts sous le niveau du trottoir, vrombissement des transports collectifs qui montent vers les deux ports, l’un pour la Birmanie, l’autre pour les îles et, chose surprenante dans cette région dont on dit qu’elle connaît la plus forte pluviosité de Thaïlande, des magasins de football. Deux touristes français et bouddhistes, jeunes, calmes me renseignent. Il y a une auberge sur la colline, en face d’un parc avec statuaire et taillis sculptés dans le style jardin royal. La fille est ravie de parler le français (nous avons commencé par l’anglais). Elle me dit qu’elle cherche une robe, mais ne trouve que des modèles 1950. Je lui montre mon T‑shirt.
- Je l’ai sur le dos depuis une semaine.
Mais c’est par effet de simplification; le couple, lui, paie son voyage en travaillant.
Enthousiaste, je fais valoir que la formule n’était pas facile à appliquer il y a vingt ans. A part donner des cours d’anglais aux moines… Sur quoi ils admettent que tous les contacts se font via internet.
- Et que faites-vous?
- On récure, on soigne des handicapés, on fabrique des chaises…