Supermarché

Arrivé à Fri­bourg en mat­inée. Rues vides, ciel plu­vieux, armoires vides. Je vais au super­marché. Je déteste cela, mais Gala vient de pren­dre l’avion, elle est fatiguée. Choc lorsque la porte coulis­sante s’ou­vre sur les vict­uailles exposées. Est-ce un cimetière ou un musée d’art contemporain?

Train

Petite fille dans le train Genève-Fri­bourg qui demande à ses par­ents:
- Est-ce qu’il peut reculer?

Plaisir

Plaisir de recopi­er ceci: c’est par la parole que le monde progresse.

Amis

Fatigué des incon­séquences de Gala, pris de colère et donc fer­mé, je m’aperçois soudain que je suis assis dans cet salle d’embarquement d’Abou Dabi à deux sièges de mes amis Marc et Dinala. Aus­sitôt je me lève et file.

Musulmans

Dans les couloirs de l’aéro­port d’Abou Dabi, à 2h30 du matin, des cen­taines de chap­er­ons bleus por­tant des bavettes. Ce sont des pra­ti­quantes musul­manes. Leurs hommes por­tent le galurin javanais. Ces derniers m’ar­rivent à l’ais­selle et guident cha­cun trois ou qua­tre épous­es qui elles mêmes leur arrivent à l’ais­selle. Ces pau­vres Indonésiens dont la gen­til­lesse n’est pas à démon­tr­er sont per­dus. J’imag­ine qu’ils ont grat­té les fonds de tiroir pour venir jusqu’i­ci faire révérence devant une star incon­nue de l’Is­lam dont les autorités religieuses ont réus­si à ven­dre la répu­ta­tion. Et comme les Emiriens ont tout ce qu’il faut pos­séder (des super­marchés, des voitures, des mon­tagnes russ­es et des pati­noires) et un énorme com­plexe, ils hurlent sur ce trou­peau affolé afin de le diriger vers la porte de sor­tie et l’avion.
- Go now!
Un paquet de femmes remue.
- This way!
Les chap­er­ons bleus for­ment un banc et con­tourne une colonne de béton pub­lic­i­taire Total.
- Run! Run!
Les hommes à galurin se retour­nent. Soudain, ils ont com­pris et répè­tent pour que cela s’im­prime dans la mémoire et déclenche l’ac­tion:
- Run, run…
Alors, ensem­ble, chap­er­ons et chap­er­on­nés courent vers la porte en s’en­cour­ageant:
- Run! Run!

Signature

A l’hô­tel, aux douanes, à la banque, éton­nement admi­ratif lorsque je signe un papi­er. Le pré­posé va par­fois jusqu’à appel­er ses col­lègues pour leur mon­tr­er ma cal­ligra­phie. Il arrive qu’on me félicite. Et cela, même en Suisse. De mon côté, je m’é­tonne que des employés dont l’ex­per­tise con­siste à exiger chaque jour des mil­liers de sig­na­tures puis­sent encore, sous l’ef­fet de la sur­prise, échap­per au régime mécanique de leur travail.

Zschokke

De ces Cour­ri­ers de Berlin que vient de pub­li­er en français Matthias Zschokke, je retiens qu’ ”il n’y a rien à dire”, qu’ ”au fond, per­son­ne n ‘a rien à dire”. S’il s’ag­it de lit­téra­ture, je veux bien. Hélas, il ajoute : “Je crois que seule une minorité a quelque chose à dire”.

Votre femme

Aéro­port de Suvarn­ab­hu­mi. A l’en­reg­istrement, l’hôtesse thaïe demande où est ma femme.
- Je ne sais pas.
Ce qui la fait rire. Pas moi. Elle retourne mon passe­port sur le scan­ner, le bagag­iste éti­quette mon sac. L’hôtesse regarde par-dessus mon épaule. Pas de femme. Je lui dis de con­tin­uer la procé­dure. Elle rit. Pour ne pas met­tre dans l’embarras, je fais de même, puis me dirige vers les douanes. Une heure passe. Assis en galerie, je sur­veille dans le reflet des vit­res de pla­fond la posi­tion des pas­sagers en attente d’embarquement un étage plus bas, quelques 400 per­son­nes, afin de les rejoin­dre lorsque l’ac­cès à l’ap­pareil sera ouvert. Soudain j’en­tends Gala. En Anglais, elle prononce des mots tels que “Krav Maga”, “box­ing” et “my hus­band”. Elle est accom­pa­g­née d’un homme au physique de gen­til tueur vêtu à la façon neu­tre des mem­bres du ser­vice de sécu­rité rap­proché d’Oba­ma. Les voici à ma hau­teur.
- Tiens, dit Gala sans me saluer alors que je ne l’ai pas vue de trois jours, je vais te présen­ter… Ce mon­sieur organ­ise des camps d’en­traîne­ment à Bag­dad…
Je ramasse mon sac et m’en vais. Gala se fige. Elle con­tin­ue un instant d’en­tretenir le gen­til tueur, puis celui-ci, gêné, pour­suit son chemin en direc­tion de la salle d’at­tente. A bord de l’avion, je suis assis à côté de Gala: l’hôtesse thaïe, toute dévouée, a cru bien faire. A Abu Dhabi, je quitte l’ap­pareil seul.

Taximètre

Mr. Padet Hom­raru­en, mon chauf­feur de taxi, avance de cinquante mètres en 1h10, temps véri­fié sur l’hor­loge à l’ef­figie du roi qui occupe le tableau de bord de la Toy­ota. La rue dans laque­lle nous sommes blo­qués aboutit au canal, là il bifur­quera à droite pour pass­er un pont et rejoin­dre la voie rapi­de. Or, rien ne bouge. Y a‑t-il un acci­dent? Geste vague de la main. Plusieurs fois, j’hésite à con­tin­uer à pied, mais alors, il se pour­rait que je ne trou­ve plus de taxi. Et s’il m’a­me­nait à la sta­tion du métro aérien Makkasan? Geste vague de la main. Mr. Padet Hom­raru­en a rai­son: dans l’im­mé­di­at, il ne peut m’amen­er nulle part. Il y a bien une piste roulante sur la gauche, mais elle est en sens inverse et des bus la par­courent à grande vitesse. Les motards qui s’y enga­gent risquent leur vie. En voiture, cela relèverait du sui­cide. Trois quart d’heures s’é­coulent. J’ai l’estom­ac noué. Me voici blo­qué à trente kilo­mètres de l’aéro­port. Je ne cesse de con­sul­ter ma mon­tre et me livre à de savants cal­culs, sup­putant le fran­chisse­ment des obsta­cles pour rejoin­dre la porte d’embarquement. Le chauf­feur m’ob­serve à la dérobée. Son vis­age s’af­fiche dans le rétro­viseur cen­tral. Sur la carte d’i­den­tité pro­fes­sion­nelle, Mr. Padet Hom­raru­en est un jeune homme de trente ans aux joues ron­des aux yeux pleins; dans le rétro­viseur, c’est un vieil homme aux traits hâves, aux yeux liquéfiés.

Littérature

La lit­téra­ture, ce n’est pas ce monde com­posé d’écrivains, de cri­tiques, de pro­fesseurs et de lecteurs qui échangent des opin­ions et débat­tent du goût, mais un écrivain sur mil qui écrit un livre dont la décou­verte vaut évi­dence quant à une déf­i­ni­tion de la lit­téra­ture; et je dis cela, con­va­in­cu de n’être pas l’au­teur de ce livre.