Arrivé à Fribourg en matinée. Rues vides, ciel pluvieux, armoires vides. Je vais au supermarché. Je déteste cela, mais Gala vient de prendre l’avion, elle est fatiguée. Choc lorsque la porte coulissante s’ouvre sur les victuailles exposées. Est-ce un cimetière ou un musée d’art contemporain?
Musulmans
Dans les couloirs de l’aéroport d’Abou Dabi, à 2h30 du matin, des centaines de chaperons bleus portant des bavettes. Ce sont des pratiquantes musulmanes. Leurs hommes portent le galurin javanais. Ces derniers m’arrivent à l’aisselle et guident chacun trois ou quatre épouses qui elles mêmes leur arrivent à l’aisselle. Ces pauvres Indonésiens dont la gentillesse n’est pas à démontrer sont perdus. J’imagine qu’ils ont gratté les fonds de tiroir pour venir jusqu’ici faire révérence devant une star inconnue de l’Islam dont les autorités religieuses ont réussi à vendre la réputation. Et comme les Emiriens ont tout ce qu’il faut posséder (des supermarchés, des voitures, des montagnes russes et des patinoires) et un énorme complexe, ils hurlent sur ce troupeau affolé afin de le diriger vers la porte de sortie et l’avion.
- Go now!
Un paquet de femmes remue.
- This way!
Les chaperons bleus forment un banc et contourne une colonne de béton publicitaire Total.
- Run! Run!
Les hommes à galurin se retournent. Soudain, ils ont compris et répètent pour que cela s’imprime dans la mémoire et déclenche l’action:
- Run, run…
Alors, ensemble, chaperons et chaperonnés courent vers la porte en s’encourageant:
- Run! Run!
Signature
A l’hôtel, aux douanes, à la banque, étonnement admiratif lorsque je signe un papier. Le préposé va parfois jusqu’à appeler ses collègues pour leur montrer ma calligraphie. Il arrive qu’on me félicite. Et cela, même en Suisse. De mon côté, je m’étonne que des employés dont l’expertise consiste à exiger chaque jour des milliers de signatures puissent encore, sous l’effet de la surprise, échapper au régime mécanique de leur travail.
Votre femme
Aéroport de Suvarnabhumi. A l’enregistrement, l’hôtesse thaïe demande où est ma femme.
- Je ne sais pas.
Ce qui la fait rire. Pas moi. Elle retourne mon passeport sur le scanner, le bagagiste étiquette mon sac. L’hôtesse regarde par-dessus mon épaule. Pas de femme. Je lui dis de continuer la procédure. Elle rit. Pour ne pas mettre dans l’embarras, je fais de même, puis me dirige vers les douanes. Une heure passe. Assis en galerie, je surveille dans le reflet des vitres de plafond la position des passagers en attente d’embarquement un étage plus bas, quelques 400 personnes, afin de les rejoindre lorsque l’accès à l’appareil sera ouvert. Soudain j’entends Gala. En Anglais, elle prononce des mots tels que “Krav Maga”, “boxing” et “my husband”. Elle est accompagnée d’un homme au physique de gentil tueur vêtu à la façon neutre des membres du service de sécurité rapproché d’Obama. Les voici à ma hauteur.
- Tiens, dit Gala sans me saluer alors que je ne l’ai pas vue de trois jours, je vais te présenter… Ce monsieur organise des camps d’entraînement à Bagdad…
Je ramasse mon sac et m’en vais. Gala se fige. Elle continue un instant d’entretenir le gentil tueur, puis celui-ci, gêné, poursuit son chemin en direction de la salle d’attente. A bord de l’avion, je suis assis à côté de Gala: l’hôtesse thaïe, toute dévouée, a cru bien faire. A Abu Dhabi, je quitte l’appareil seul.
Taximètre
Mr. Padet Homraruen, mon chauffeur de taxi, avance de cinquante mètres en 1h10, temps vérifié sur l’horloge à l’effigie du roi qui occupe le tableau de bord de la Toyota. La rue dans laquelle nous sommes bloqués aboutit au canal, là il bifurquera à droite pour passer un pont et rejoindre la voie rapide. Or, rien ne bouge. Y a‑t-il un accident? Geste vague de la main. Plusieurs fois, j’hésite à continuer à pied, mais alors, il se pourrait que je ne trouve plus de taxi. Et s’il m’amenait à la station du métro aérien Makkasan? Geste vague de la main. Mr. Padet Homraruen a raison: dans l’immédiat, il ne peut m’amener nulle part. Il y a bien une piste roulante sur la gauche, mais elle est en sens inverse et des bus la parcourent à grande vitesse. Les motards qui s’y engagent risquent leur vie. En voiture, cela relèverait du suicide. Trois quart d’heures s’écoulent. J’ai l’estomac noué. Me voici bloqué à trente kilomètres de l’aéroport. Je ne cesse de consulter ma montre et me livre à de savants calculs, supputant le franchissement des obstacles pour rejoindre la porte d’embarquement. Le chauffeur m’observe à la dérobée. Son visage s’affiche dans le rétroviseur central. Sur la carte d’identité professionnelle, Mr. Padet Homraruen est un jeune homme de trente ans aux joues rondes aux yeux pleins; dans le rétroviseur, c’est un vieil homme aux traits hâves, aux yeux liquéfiés.
Littérature
La littérature, ce n’est pas ce monde composé d’écrivains, de critiques, de professeurs et de lecteurs qui échangent des opinions et débattent du goût, mais un écrivain sur mil qui écrit un livre dont la découverte vaut évidence quant à une définition de la littérature; et je dis cela, convaincu de n’être pas l’auteur de ce livre.