Lire

Ce garçon amu­sant, la quar­an­taine, dont la bon­hom­mie me réjouit. Il s’ex­prime sans ambages. Au début, je pre­nais ça pour de l’e­spiè­g­lerie. Et puis non, c’est son car­ac­tère.
- Ah, toi tu écris des livres? Je croy­ais que tu posais des affich­es.
- Aus­si.
- Tu en as écris beau­coup?
- Oui.
- Et tu es déjà allé à la télé?
- Non. Ou plutôt si, une fois.
- Mais alors tu lis aus­si?
- Oui, oui…
- Moi aus­si je lisais, mais main­tenant je regarde la télé, c’est plus facile.

Ne pas se disjoindre

Taire ce qu’on pense de crainte de heurter autrui, puis l’âge venant le dire pour ne pas se dis­join­dre. Mais l’ex­er­ci­ce de sincérité n’est pos­si­ble que si les com­pro­mis­sions n’ont pas été poussées trop avant. Cela dépend des gages don­nés à l’e­sprit de sérieux. Celui qui aura con­sid­éré le statut, y aura sac­ri­fié, l’au­ra con­fon­du avec sa per­son­ne, s’il tente de se retourn­er tar­di­ve­ment, bas­culera dans le vide. Ou alors demeure disponible cette posi­tion grotesque de la fausse jeunesse: des adultes sur le retour sin­gent les lan­gage et les mœurs de leurs cadets; ils soulig­nent alors leur emporte­ment dans l’âge.

Peinture

Bon­heur de pein­dre loin de tout et de tous. Le temps nous bal­aie hors de son cours, les obsta­cles tombent, l’hori­zon se dégage; un sen­ti­ment d’ape­san­teur s’in­stalle. Il dure aus­si longtemps que l’in­spi­ra­tion. La pra­tique du sport ne peut qu’an­nuler le temps et la com­bus­tion vite achevée des forces nous recon­duire sur le plan de réal­ité. Quant à l’écri­t­ure, sauf à l’idéalis­er, et j’imag­ine que cette vision est d’abord l’a­panage de ceux qui n’écrivent pas, dans la mesure où elle implique un cou­plage intense de l’e­sprit et de la rai­son, ses élans exi­gent de longues péri­odes de retenue.

Apprentissage

Aplo apporte son texte d’alle­mand. Je compte les pages — il y en a six — et lui demande quel est le devoir. Demain lun­di, il y a expli­ca­tion de texte. En quoi cela con­siste-t-il? Le pro­fesseur pose des ques­tions de com­préhen­sion.
- Et tu as com­pris le texte?
- Oui.
Je le prie de traduire deux phras­es. A la deux­ième il cale, et pour cause: il ne con­naît pas le sens des mots. Je l’en­voie chercher un dic­tio­n­naire.
- Tu vas me chercher cha­cun des mots de ce txte que tu ne com­prends pas puis nous le traduirons ensem­ble.
Cat­a­strophé, il se met au tra­vail. Une heure et demie plus tard, nous avons pris con­nais­sance des trois-quarts du texte, mais il faut par­tir et je lui demande de se pencher sur les dernières pages, le soir, lorsqu’il sera de retour à Genève. Or, n’en­tends-je pas sa mère me dire au télé­phone:
- Tu ne peux pas exiger cela! Tu lui en deman­des trop et surtout trop à la fois!
- Mais enfin, il doit com­pren­dre ce texte n’est-ce pas?
- …oui.
- Et com­ment fait-on pour com­pren­dre un texte en langue étrangère? Tu as une autre solution?

Aide

La société papoue, racon­tent des voyageurs ayant tra­ver­sé l’île l’an dernier, pro­tège celui qui est dans l’ig­no­rance de ses mœurs. A la nuit tombée des portes s’ou­vrent, des familles intro­duisent les touristes dans leur salon, les nour­ris­sent, les mélan­gent à leurs enfants. Elles ne les laisse repar­tir que la matin. Appa­raît ici la néces­sité de se définir comme nor­mal face aux menées crim­inelles de cer­tains. Faute d’adopter cette atti­tude et d’en faire une valeur, la société entière bas­culerait dans le dia­bolique. Autorisant la prop­a­ga­tion du mal par le fait de l’in­dif­férence, la lib­erté serait per­due et la société péri­clit­erait. Reste à savoir pourquoi ce mal incar­né dans des ban­des de voy­ous sus­cite des actes de sauve­g­arde de l’in­no­cent plutôt qu’un pro­jet d’érad­i­ca­tion des criminels.

Foot

Excel­lent mot de Pas­cal lorsque je lui annonce le nom­bre d’ex­em­plaires de mon livre ven­dus:
- Com­bi­en cela fait-il d’équipes de foot?

Pieds

L’autre soir je con­sid­érais mes pieds, cette par­tie la moins noble de l’homme. Il m’a tou­jours sem­blé qu’elle méri­tait d’être cachée. Même chez une jolie femme, le pied mérite d’être tenu en retrait (je par­le de regard et non d’usage). Or, si je con­sid­érais mes pieds, c’est qu’on m’avait obligé à me déchauss­er en pub­lic. Dans une cul­ture où tout le monde va pieds nus, le pied est invis­i­ble. Tel n’est pas le cas en Occi­dent: il appa­raît ou pire, s’im­pose, quand pour des raisons à mon avis toutes plus mau­vais­es les unes que les autres on exige qu’il soit désha­bil­lé. Donc je les con­sid­érais et je fus frap­pé de voir que si quelque par­tie du corps nous relie au pois­son, ce sont bien nos pieds avec cette forme palmée où les doigts évo­quent une nageoire amputée.

Confiture

- Mais enfin, que cherch­es-tu dans cette armoire?
- Je far­fouille.
- Je vois bien que tu far­fouilles, et tu espères trou­ver quoi?
- Un pot de con­fi­ture. D’ailleurs je l’ai trou­vé, mais chaque fois que je vais le saisir, je me prends la main dans la con­fi­ture.
- Fais-voir?
- Laisse-moi faire maman!
Entre le père.
- Mais enfin, que cherchez-vous dans cette armoire?
- Un pot de con­fi­ture.
- Celui-là?
- Oui, celui-là, mais on a un problème…

Evitement

Dans le sys­tème bipar­tite, l’al­ter­nance est le seul enjeu poli­tique, ce qui revient à con­cert­er entre con­cur­rents puis à entretenir une stratégie d’évite­ment des prob­lèmes de société.

Questions à choix

La jour­nal­iste de radio-France, fille jeune et fluette qui par­le le nez en l’air, m’at­tend dans les galeries marchan­des de l’aéro­port de Coin­trin. Elle branche son Nagra et m’ex­plique le principe de l’émis­sion. Hier elle était au Père-Lachaise avec un ornitho­logue, demain elle emmène sa grand-mère dans une salle de jeux élec­tron­iques. Elle enreg­istre en sit­u­a­tion. Nous voici donc à l’é­tage des départs, assis dans de mau­vais­es chais­es de plas­tique moulé, entre une musul­mane cou­verte et un Grec pan­su. Je  demande si l’en­reg­istrement a débuté.
- Oui, bien sûr.
Or, elle n’a fait aucun signe et sem­ble dis­traite. D’ailleurs, lorsqu’elle par­le, elle regarde à tra­vers la baie vit­rée. A quelques mètres, les voyageurs s’agi­tent devant les guichets easy­Jet, for­cent leurs valis­es dans les gabar­its, vident leurs bouteilles d’eau. La jour­nal­iste me désigne une poche sur le devant de la sacoche du Nagra. J’y plonge la main et en retire un morceau de papi­er sur lequel est noté une ques­tion.
- Dois-je la lire?
- Comme vous voulez.
Je réponds. Longue­ment. Puis tire une autre ques­tion. Et une troisième. Lorsque le morceau de papi­er com­porte une chose à faire, “plac­er vous devant le tableau des départs et com­menter les des­ti­na­tions”, “engagez la con­ver­sa­tion avec votre voisin”, elle dit:
- …lais­sez, ça ira.
Je pioche alors une autre ques­tion et y réponds abon­dam­ment. Un heure passe; com­bi­en la sacoche con­tient-elle de ques­tions? Je me penche et demande inqui­et:
- Je con­tin­ue.
- Oh, non, c’est bien comme ça! Jamais je n’au­rais pen­sé que vous par­leriez autant.
La voici que se lève et se dirige vers l’escalator.