Apprentissage

Aplo apporte son texte d’alle­mand. Je compte les pages — il y en a six — et lui demande quel est le devoir. Demain lun­di, il y a expli­ca­tion de texte. En quoi cela con­siste-t-il? Le pro­fesseur pose des ques­tions de com­préhen­sion.
- Et tu as com­pris le texte?
- Oui.
Je le prie de traduire deux phras­es. A la deux­ième il cale, et pour cause: il ne con­naît pas le sens des mots. Je l’en­voie chercher un dic­tio­n­naire.
- Tu vas me chercher cha­cun des mots de ce txte que tu ne com­prends pas puis nous le traduirons ensem­ble.
Cat­a­strophé, il se met au tra­vail. Une heure et demie plus tard, nous avons pris con­nais­sance des trois-quarts du texte, mais il faut par­tir et je lui demande de se pencher sur les dernières pages, le soir, lorsqu’il sera de retour à Genève. Or, n’en­tends-je pas sa mère me dire au télé­phone:
- Tu ne peux pas exiger cela! Tu lui en deman­des trop et surtout trop à la fois!
- Mais enfin, il doit com­pren­dre ce texte n’est-ce pas?
- …oui.
- Et com­ment fait-on pour com­pren­dre un texte en langue étrangère? Tu as une autre solution?

Aide

La société papoue, racon­tent des voyageurs ayant tra­ver­sé l’île l’an dernier, pro­tège celui qui est dans l’ig­no­rance de ses mœurs. A la nuit tombée des portes s’ou­vrent, des familles intro­duisent les touristes dans leur salon, les nour­ris­sent, les mélan­gent à leurs enfants. Elles ne les laisse repar­tir que la matin. Appa­raît ici la néces­sité de se définir comme nor­mal face aux menées crim­inelles de cer­tains. Faute d’adopter cette atti­tude et d’en faire une valeur, la société entière bas­culerait dans le dia­bolique. Autorisant la prop­a­ga­tion du mal par le fait de l’in­dif­férence, la lib­erté serait per­due et la société péri­clit­erait. Reste à savoir pourquoi ce mal incar­né dans des ban­des de voy­ous sus­cite des actes de sauve­g­arde de l’in­no­cent plutôt qu’un pro­jet d’érad­i­ca­tion des criminels.

Foot

Excel­lent mot de Pas­cal lorsque je lui annonce le nom­bre d’ex­em­plaires de mon livre ven­dus:
- Com­bi­en cela fait-il d’équipes de foot?

Pieds

L’autre soir je con­sid­érais mes pieds, cette par­tie la moins noble de l’homme. Il m’a tou­jours sem­blé qu’elle méri­tait d’être cachée. Même chez une jolie femme, le pied mérite d’être tenu en retrait (je par­le de regard et non d’usage). Or, si je con­sid­érais mes pieds, c’est qu’on m’avait obligé à me déchauss­er en pub­lic. Dans une cul­ture où tout le monde va pieds nus, le pied est invis­i­ble. Tel n’est pas le cas en Occi­dent: il appa­raît ou pire, s’im­pose, quand pour des raisons à mon avis toutes plus mau­vais­es les unes que les autres on exige qu’il soit désha­bil­lé. Donc je les con­sid­érais et je fus frap­pé de voir que si quelque par­tie du corps nous relie au pois­son, ce sont bien nos pieds avec cette forme palmée où les doigts évo­quent une nageoire amputée.

Confiture

- Mais enfin, que cherch­es-tu dans cette armoire?
- Je far­fouille.
- Je vois bien que tu far­fouilles, et tu espères trou­ver quoi?
- Un pot de con­fi­ture. D’ailleurs je l’ai trou­vé, mais chaque fois que je vais le saisir, je me prends la main dans la con­fi­ture.
- Fais-voir?
- Laisse-moi faire maman!
Entre le père.
- Mais enfin, que cherchez-vous dans cette armoire?
- Un pot de con­fi­ture.
- Celui-là?
- Oui, celui-là, mais on a un problème…

Evitement

Dans le sys­tème bipar­tite, l’al­ter­nance est le seul enjeu poli­tique, ce qui revient à con­cert­er entre con­cur­rents puis à entretenir une stratégie d’évite­ment des prob­lèmes de société.

Questions à choix

La jour­nal­iste de radio-France, fille jeune et fluette qui par­le le nez en l’air, m’at­tend dans les galeries marchan­des de l’aéro­port de Coin­trin. Elle branche son Nagra et m’ex­plique le principe de l’émis­sion. Hier elle était au Père-Lachaise avec un ornitho­logue, demain elle emmène sa grand-mère dans une salle de jeux élec­tron­iques. Elle enreg­istre en sit­u­a­tion. Nous voici donc à l’é­tage des départs, assis dans de mau­vais­es chais­es de plas­tique moulé, entre une musul­mane cou­verte et un Grec pan­su. Je  demande si l’en­reg­istrement a débuté.
- Oui, bien sûr.
Or, elle n’a fait aucun signe et sem­ble dis­traite. D’ailleurs, lorsqu’elle par­le, elle regarde à tra­vers la baie vit­rée. A quelques mètres, les voyageurs s’agi­tent devant les guichets easy­Jet, for­cent leurs valis­es dans les gabar­its, vident leurs bouteilles d’eau. La jour­nal­iste me désigne une poche sur le devant de la sacoche du Nagra. J’y plonge la main et en retire un morceau de papi­er sur lequel est noté une ques­tion.
- Dois-je la lire?
- Comme vous voulez.
Je réponds. Longue­ment. Puis tire une autre ques­tion. Et une troisième. Lorsque le morceau de papi­er com­porte une chose à faire, “plac­er vous devant le tableau des départs et com­menter les des­ti­na­tions”, “engagez la con­ver­sa­tion avec votre voisin”, elle dit:
- …lais­sez, ça ira.
Je pioche alors une autre ques­tion et y réponds abon­dam­ment. Un heure passe; com­bi­en la sacoche con­tient-elle de ques­tions? Je me penche et demande inqui­et:
- Je con­tin­ue.
- Oh, non, c’est bien comme ça! Jamais je n’au­rais pen­sé que vous par­leriez autant.
La voici que se lève et se dirige vers l’escalator.

Discussion

En gare de Fri­bourg, deux hommes.
- J’ap­porte aux ours les carottes pour l’hiv­er. Faut que je voie s’ils ont pas trop mal bouf­fé ces gail­lards.
Et l’autre, sans tran­si­tion.
- Ils ont mal joués hier.

Chien

Bien qu’il n’eut pas de tête, les enfants aimaient leur chien.

Soleil

Lim­pid­ité de l’air, douceur. Un moment je me tiens sur la colline du Guintzet, face à la ligne des Préalpes. Un soleil vif découpe les sil­hou­ettes des arbres, des clô­tures, des manèges d’en­fants et sculpte leurs cris de joie. Devant les étab­lisse­ments béton­nés de la rue Gam­bach, les ado­les­cents sont affalés sur les march­es blanch­es des escaliers. Corps chauds, tran­quilles et ralen­tis, clairsemés devant de vastes bâti­ments qui sem­blent voués au vide. Je ne me réjouirais jamais assez de fray­er des chemins dépourvus de vis­i­bil­ité et qui cer­taine­ment ne mènent nulle part. Voilà un des motifs du bon­heur. C’est ce que je souhaite de mieux à ces enfants que leur par­ents font tourn­er à bord des manèges de la colline et qui devi­en­nent les années suiv­antes ces ado­les­cents affalés sur des march­es d’escaliers, de fauss­er com­pag­nie au monde oblig­a­toire et de se mir­er sans esprit de sérieux sur un banc un jour de vif soleil.