Comme je m’ouvre à ma voisine de la venue prochaine d’Aplo à Fribourg où il suivra une année de collège, elle me dit de manière fort sympathique (elle travaille à la radio) :
- Tenez, moi j’ai fait mon école ici et j’ai bien réussi!
Réussite
Boucles
Robots sociologiques, expression que j’utilisais l’autre jour dans un discours passionné sur les modifications de comportement à l’âge du numérique. Mais probablement est-elle déjà employée. Elle désignerait des système de prescription comportemental basés sur l’analyse des boucles de rétroaction. En ce sens, ils apparaissent comme une automatisation du phénomène de la mode illustrée sur internet par le paradigme du mème. Mais c’est surtout au rôle du plébiscite dans l’interaction que je pensais: une action ou une déclaration devient contraignante pour son auteur une fois et une fois seulement qu’est reconnue a ses yeux sa valeur de vérité laquelle dépend in fine du nombre de personnes qui l’auront plébiscitée. A propos d’un écrivain imbus de sa personne, un journaliste de ses proches me racontait dernièrement qu’il modifie son style en fonction du nombre de lecteurs de ses papiers calculé par le logiciel de mise en ligne.
Lire
Ce garçon amusant, la quarantaine, dont la bonhommie me réjouit. Il s’exprime sans ambages. Au début, je prenais ça pour de l’espièglerie. Et puis non, c’est son caractère.
- Ah, toi tu écris des livres? Je croyais que tu posais des affiches.
- Aussi.
- Tu en as écris beaucoup?
- Oui.
- Et tu es déjà allé à la télé?
- Non. Ou plutôt si, une fois.
- Mais alors tu lis aussi?
- Oui, oui…
- Moi aussi je lisais, mais maintenant je regarde la télé, c’est plus facile.
Ne pas se disjoindre
Taire ce qu’on pense de crainte de heurter autrui, puis l’âge venant le dire pour ne pas se disjoindre. Mais l’exercice de sincérité n’est possible que si les compromissions n’ont pas été poussées trop avant. Cela dépend des gages donnés à l’esprit de sérieux. Celui qui aura considéré le statut, y aura sacrifié, l’aura confondu avec sa personne, s’il tente de se retourner tardivement, basculera dans le vide. Ou alors demeure disponible cette position grotesque de la fausse jeunesse: des adultes sur le retour singent les langage et les mœurs de leurs cadets; ils soulignent alors leur emportement dans l’âge.
Peinture
Bonheur de peindre loin de tout et de tous. Le temps nous balaie hors de son cours, les obstacles tombent, l’horizon se dégage; un sentiment d’apesanteur s’installe. Il dure aussi longtemps que l’inspiration. La pratique du sport ne peut qu’annuler le temps et la combustion vite achevée des forces nous reconduire sur le plan de réalité. Quant à l’écriture, sauf à l’idéaliser, et j’imagine que cette vision est d’abord l’apanage de ceux qui n’écrivent pas, dans la mesure où elle implique un couplage intense de l’esprit et de la raison, ses élans exigent de longues périodes de retenue.
Apprentissage
Aplo apporte son texte d’allemand. Je compte les pages — il y en a six — et lui demande quel est le devoir. Demain lundi, il y a explication de texte. En quoi cela consiste-t-il? Le professeur pose des questions de compréhension.
- Et tu as compris le texte?
- Oui.
Je le prie de traduire deux phrases. A la deuxième il cale, et pour cause: il ne connaît pas le sens des mots. Je l’envoie chercher un dictionnaire.
- Tu vas me chercher chacun des mots de ce txte que tu ne comprends pas puis nous le traduirons ensemble.
Catastrophé, il se met au travail. Une heure et demie plus tard, nous avons pris connaissance des trois-quarts du texte, mais il faut partir et je lui demande de se pencher sur les dernières pages, le soir, lorsqu’il sera de retour à Genève. Or, n’entends-je pas sa mère me dire au téléphone:
- Tu ne peux pas exiger cela! Tu lui en demandes trop et surtout trop à la fois!
- Mais enfin, il doit comprendre ce texte n’est-ce pas?
- …oui.
- Et comment fait-on pour comprendre un texte en langue étrangère? Tu as une autre solution?
Aide
La société papoue, racontent des voyageurs ayant traversé l’île l’an dernier, protège celui qui est dans l’ignorance de ses mœurs. A la nuit tombée des portes s’ouvrent, des familles introduisent les touristes dans leur salon, les nourrissent, les mélangent à leurs enfants. Elles ne les laisse repartir que la matin. Apparaît ici la nécessité de se définir comme normal face aux menées criminelles de certains. Faute d’adopter cette attitude et d’en faire une valeur, la société entière basculerait dans le diabolique. Autorisant la propagation du mal par le fait de l’indifférence, la liberté serait perdue et la société péricliterait. Reste à savoir pourquoi ce mal incarné dans des bandes de voyous suscite des actes de sauvegarde de l’innocent plutôt qu’un projet d’éradication des criminels.
Pieds
L’autre soir je considérais mes pieds, cette partie la moins noble de l’homme. Il m’a toujours semblé qu’elle méritait d’être cachée. Même chez une jolie femme, le pied mérite d’être tenu en retrait (je parle de regard et non d’usage). Or, si je considérais mes pieds, c’est qu’on m’avait obligé à me déchausser en public. Dans une culture où tout le monde va pieds nus, le pied est invisible. Tel n’est pas le cas en Occident: il apparaît ou pire, s’impose, quand pour des raisons à mon avis toutes plus mauvaises les unes que les autres on exige qu’il soit déshabillé. Donc je les considérais et je fus frappé de voir que si quelque partie du corps nous relie au poisson, ce sont bien nos pieds avec cette forme palmée où les doigts évoquent une nageoire amputée.
Confiture
- Mais enfin, que cherches-tu dans cette armoire?
- Je farfouille.
- Je vois bien que tu farfouilles, et tu espères trouver quoi?
- Un pot de confiture. D’ailleurs je l’ai trouvé, mais chaque fois que je vais le saisir, je me prends la main dans la confiture.
- Fais-voir?
- Laisse-moi faire maman!
Entre le père.
- Mais enfin, que cherchez-vous dans cette armoire?
- Un pot de confiture.
- Celui-là?
- Oui, celui-là, mais on a un problème…