Amsterdam

Sur la mez­za­nine dor­ment des routards par­mi lesquels je me promène en culottes san­glé d’une cein­ture de com­bats gar­nie de mag­a­sins, d’un couteau et d’une torche. Je cherche mes habits, lève toutes sortes d’ob­sta­cles dans une atmo­sphère de cham­brée puis devine que ceux-ci ont été enfer­més dans l’ar­moire forte qui occupe le fond de la pièce. Alors que j’a­vance, la vue se dégage et j’aperçois à l’é­tage inférieur des cen­taines d’ado­les­cents nus, for­mant une groupe de corps las­cifs, cer­tains en posi­tion de coït, mais étrange­ment résignés, presque fatal­istes. Le planch­er finit dans l’eau et un instant j’imag­ine que nous sommes logés sur un pon­ton. J’at­teins l’ar­moire for­ti­fiée lorsqu’une main saisit mon bras.
- Je ne com­prends pas. Comme nous tous, vous êtes descen­dus à l’auberge de jeunesse d’Am­s­ter­dam. Or, depuis trois jours vous ne l’avez pas quit­tée. Ne souhaitez-vous donc pas con­naître la ville?
Remar­que dont je ne tiens aucun compte tout en en pen­sant, “Il est hors de ques­tion que je vis­ite Amsterdam!” 

Manger

Vision soudaine des épiceries de mon enfance à Saint-Jean-de-Luz: de fro­mages à pro­fu­sion, des sauciss­es en tas, des ter­rines, des pieds de jam­bon et de la gelée, des boulan­geries chaudes et lumineuses à chaque coin de rue. Arrivant d’Es­pagne, un pays qui n’a jamais eu la cul­ture de la gas­tronomie, cette générosité des ali­ments était frap­pante. Trente ans plus tard, les rav­ages de la grande dis­tri­b­u­tion sont vis­i­bles: boulan­gerie aux pains comp­tés, expo­si­tion des fro­mages inter­dite et faute de pou­voir d’achat, boucherie peu gar­nies et sans cochon­naille, dis­pari­tion des étals de pois­sons. Dans le Lot-et-garonne où je me suis instal­lé en 1997 se tenait sur la place d’Astaffort chaque lun­di un marché de vingt stands. Dix ans plus tard, il en restait qua­tre. Les règles d’hy­giène et de trans­port des marchan­dis­es imposées par Brux­elles avait porté le coup d’ar­rêt aux activ­ités des pro­duc­teurs locaux qui rede­venus des con­som­ma­teurs se four­nis­saient touts au super­marché local. Le fro­mager par exem­ple m’avait expliqué avoir à inve­stir 20’000 Euros dans un frig­ori­fique pour se met­tre aux normes. Il avait jeté l’éponge. Effi­cac­ité de la poli­tique des lob­bies industriels.

Plongée

Comme je par­le j’écris. En lan­gage direct. Sans rien cacher. Tu peux en juger par le résul­tat. Regarde mon livre! Voici 14 heures qu’il est dans les mains de ce lecteur et pas une sec­onde il n’a relâché son atten­tion. C’est sim­ple, s’il s’ag­it d’un roman polici­er, le lecteur a la sen­sa­tion d’ac­com­pa­g­n­er l’in­specteur sur le ter­rain. A tel point que l’E­tat vient d’in­ter­dire la vente des mes livres. Trop prenants.

Livres

Pour son anniver­saire les enfants lui offraient des livres où les gros mangeaient les petits.

Père

Dans une pizze­ria de Lau­sanne en com­pag­nie de mon père, sa femme et Frère. Le serveur a le physique de Milo­se­vic.
- J’aime beau­coup ce restau­rant, dit mon père, il appar­tient à la maf­fia.
- …et la rai­son pour laque­lle tu l’aimes?
- Oh, c’est sim­ple. Ces Ital­iens sont de vrais malins. Ils trafiquent de la drogue comme font les Turcs, mais ils s’arrangent en plus que que le restau­rant rap­porte de l’ar­gent.
Et  plus tard dans la con­ver­sa­tion, suiv­ant je ne sais quel raison­nement par dev­ers-soi:
- La vérité est telle­ment pré­cieuse qu’il faut beau­coup de men­songes pour la protéger!

Tintin

Frère m’ap­prend que mes albums Tintin se promè­nent dans le vil­lage de Lhôpi­tal. Les passeurs sont les enfants du voisin, venus dans le mai­son et repar­tis avec les bande-dess­inées. Tant mieux pour eux, et cepen­dant, cela ne peut aller sans un pince­ment au cœur: ces albums ont beau­coup comp­té dans ma vision du monde au point que je m’of­fusque de ce qu’ils ne reti­en­nent aucune­ment l’at­ten­tion d’Ap­lo et Luv.

Soi

Pour accepter l’autre comme il est plutôt que comme on voudrait qu’il soit, il faut s’être accep­té comme on est.

Vache

Dans le pré de l’Ab­baye d’Hau­terives, sous un ciel lourd et ensoleil­lé, une vache aux flancs tapis­sés de mouch­es. Sa robe brune et blanche est prise dans une armure tant est fournie la nuée. Comme je m’ap­proche, elle se lève et use de tous les moyens pour chas­s­er les par­a­sites: coups de queues et de langue, tres­saille­ments, bonds — rien n’y fait, les mouch­es s’achar­nent sur la bête que je prends en pitié.

Synthèse

Force est de con­stater que je com­prends aus­si mal qu’autre­fois ce qui à mon enten­de­ment se pro­pose. Ceci vraisem­blable­ment parce que ma capac­ité de syn­thèse, ou pour mieux dire sa par­ti­c­ulière con­for­ma­tion, m’oblige à emprunter des voies sec­ondaires, com­pliquées ou orig­i­nales, trib­u­taire que je suis d’un appren­tis­sage à cer­tains égards auto­di­dacte. De même que je peinais à digér­er en début d’é­tudes uni­ver­si­taires les grands sys­tèmes philosophiques n’ayant pas été pré­paré par l’é­cole, je m’é­ton­nais ces derniers temps d’avoir tant de dif­fi­culté à assim­i­l­er les mou­ve­ments de base des sports de com­bat que d’autres élèves dès la pre­mière démon­stra­tion repren­nent naturelle­ment à leur compte. Au point que ce matin, jouis­sant d’une heure de loisir sur les bor­ds de la Sarine, j’ai refait mes leçons seul, un livre ouvert à mes pieds, décom­posant selon mon bon vouloir ces mou­ve­ments, ce qui n’a pas man­qué porter ses fruits.

Vie matérielle

A l’in­stant Gala me rap­pelait une de nos pre­mières soirées au squat IPI 2000 à Genève il y a qua­torze ans et, dis­ait-elle, “tu t’é­ton­nais que je sache brass­er une salade!” Bien enten­du, je n’ai pas sou­venir de la salade, la remar­que agis­sant plutôt comme révéla­teur de l’é­tat amoureux, mais en revanche la mémoire est pré­cise en ce qui con­cerne les invités, le pein­tre Claude San­doz et Frère, le lieu et son entourage, la cui­sine brin­que­bal­ante, repeinte et graf­fitée, les poules dans le jardin, les arbres jamais tail­lés qui pous­saient leur bran­chages con­tre les fenêtres ver­moulues, l’abri à vélo et les seaux de colle fraîche ser­vant à la pose des affich­es de nuit et enfin les voisins dont la musique hurlait dans les étages. Ceux qui pré­ten­dent que nous ne changeons pas, par­mi lesquels fig­urent quelques ama­teurs de mau­vaise foi, ne me comptent pas dans leurs rangs: je ne doute pas d’avoir beau­coup changé, mais c’est surtout la sit­u­a­tion matérielle qui a com­plète­ment changé ce que prou­ve assez ce sou­venir, l’essen­tiel étant que nul ne peut espér­er demeur­er le même lorsqu’à qua­torze ans d’é­cart il est con­fron­té à des sit­u­a­tions matérielles aus­si aus­si différentes.