Carcajadas

Du fait de l’al­litéra­tion, le mot espag­nol car­ca­jadas est plus appro­prié que son équiv­a­lent français  pour désign­er l’é­clat de rire et j’y pense chaque fois que j’en­tends des ado­les­cents qui s’esclaf­fent (mais il est vrai qu’on ne rit pas de la même manière dans les dif­férentes langues et d’ailleurs l’onomatopée qui évoque le rire en espag­nol paraî­trait peu adap­té au français: ja!ja!ja!)

Remise

Course dans la forêt du Bour­guil­lon puis sur le sen­tier des gorges du Got­téron dont l’une des passerelles à de nou­veau été emportée par un glisse­ment de ter­rain. Je remonte ensuite par les escaliers du funic­u­laire et con­state avec sat­is­fac­tion une amélio­ra­tion de mon temps. Soirée de rou­tine à cuisin­er et boire de la bière, répéter les devoirs d’Ap­lo et vision­ner un doc­u­men­taire. Mais à peine couché, je me sens fiévreux, mon nez se bouche, la tête cogne. Comme on fait dans pareille sit­u­a­tion je cherche où et quand j’ai pu pren­dre froid. La fenêtre de mon bureau était ouverte, je me suis penché pour admir­er la vue, je tran­spi­rais. Cela aurait-il suf­fit? Les heures s’é­coulent, je ne dors pas. A deux heure du matin, j’avale des cachets. La fièvre tombe; je me relève, je prend des notes, je prends une douche, vient le matin et l’heure de se lever. Quand Aplo part pour l’é­cole, je trou­ve enfin le som­meil, et quel som­meil, semé d’hal­lu­ci­na­tions (les médica­ments), de cauchemars, (la fièvre) et de remords (je devrais être en train de pos­er des cadres d’af­fichage, de pass­er des con­trats, d’écrire). A midi, après avoir fait mangé Aplo, je me présente au cours d’ou­ver­ture d’Ed­ward Swider­s­ki sur la philoso­phie de la cul­ture. Salle vide, aucun étu­di­ant dans les couloirs. Je patiente cinq min­utes. Véri­fi­ca­tion faite, il s’ag­it de la bonne salle. Je ren­tre dormir. A dix ‑sept heures, retour à l’u­ni­ver­sité Mis­éri­corde. Séance inau­gur­al du départe­ment de français. Matthieu Cor­pataux, le directeur de la revue L’Êpitre tenait à ce que j’y par­ticipe, un des mes textes ayant été pressen­ti pour la remise d’un prix. Sur place, je trou­ve Bati­lo, mon cama­rade du Kra­va Maga. Pourvu que je ne gagne pas, tel est mon sen­ti­ment. Je m’en étais déjà ouvert a lui au début de l’été. Lais­sons cela aux étu­di­ants. Et puis lire devant le corps pro­fes­so­ral et un parterre d’é­tu­di­ant  m’in­timide. D’ailleurs, plus je vais, moins j’aime lire. Dire, réfléchir à haute voix, don­ner ce qu’il con­vient d’ap­pel­er une con­férence, c’est autre chose: l’ef­fort est en soi un acte de spon­tanéité, mais énon­cer des lignes inscrites sur une feuille, c’est un méti­er de comé­di­en. Passe encore lorsqu’il s’ag­it d’un texte incon­nu, mais don­ner à enten­dre sa pro­pre écri­t­ure, voilà qui n’est guère ras­sur­ant. Nous voici donc instal­lés, Bati­lo et moi, au milieu de l’am­phithéâtre, par­mi une cinquan­taine d’é­tu­di­ants nou­velle­ment inscrits. Pour le moment ils écoutent l’écrivain Jean-François Haas leur dire son amour de la lit­téra­ture. Dans un pre­mier temps, mots con­venus  mar­qués d’anec­dotes poli­tiques sur le poids de la parole écrite (je me demande encore si j’ai bien enten­du, a‑t-il vrai­ment énon­cé, lui, écrivain sen­si­ble et enseignant aver­ti, cette équa­tion grotesque “être intel­lectuel c’est être de gauche”?), puis dis­cours plus per­son­nel sur l’esthé­tique, le beau, l’en­gage­ment et l’ex­er­ci­ce de soi. Il achève sous les applaud­isse­ments, ren­tre dans sa barbe, quitte la tri­bune, reprend sa place. L’un des pro­fesseurs annonce alors la créa­tion d’une mai­son édi­tion au sein de la fac­ulté, les Press­es Libres de Fri­bourg, puis nomme par leurs titres les textes parus en revue durant l’an­née écoulée qui ont été pressen­tis pour un prix. “Dans la caté­gorie prose…”. S’af­fiche à l’écran un nom que je con­nais pas. Soulagé, j’ap­plaud­is. Or, je me four­voie: un deux­ième puis un troisième nom s’af­fichent, et ain­si jusqu’à six. Le pro­fesseur déclare alors que le jury à l’unanimité a dis­tin­gué le texte d’Alexan­dre Friederich …” en rai­son de ses qual­ités formelles, de ses impli­ca­tions sociales…” et je ne sais quoi d’autre. Aus­sitôt me voici lisant face à l’assem­blée Le dra­peau, texte de quelques lignes où il est ques­tion d’un soli­taire qui une fois l’an hisse au cen­tre d’une ville sur la hampe de son jardin un dra­peau inter­dit sur deux con­ti­nents (référence au dra­peau nazi).

Chambre noire

Sup­primé.

Administration

Pour acheter des armes, il faut faire demande et pour cela pro­duire un extrait de casi­er judi­ci­aire vierge. Jusqu’i­ci, j’é­tais à l’é­tranger. Main­tenant que je suis de retour en Suisse, je con­state que le casi­er n’est plus vierge. Si d’au­cuns devaient avoir des doutes sur le régime des col­lab­o­ra­tions inter­na­tionales, qu’ils soient per­suadés que celles-ci ont avant tout pour effet de ren­forcer l’as­cen­dant des Etats sur les citoyens. Dans ce cas les rap­ports bâclés de la gen­darmerie française sont été repris par les tri­bunaux français puis inscrits dans le casi­er judi­ci­aire suisse. 

Ping-pong

Au jardin, les enfants jouent au ping-pong. Ils imi­tent les ahane­ments des cham­pi­ons de ten­nis. Les uns après les autres les voisins parais­sent aux fenêtres pour véri­fi­er qu’un cou­ple ne fait pas l’amour là, sous leur nez.

Verbanne

Instal­lé sur une ter­rasse de Ver­banne avec Mon­a­mi. Nous sommes face à son mag­a­sin de caviar. Un bon client pousse la porte, il  rejoint le mag­a­sin au pas de course, revient, repart. A la table voi­sine, des ado­les­cents vêtus et coif­fés qui par­lent golf. Dans le gira­toire, un bal­let de voitures coû­teuses et des cou­ples qui ont assisté aux Nation­al Mas­ters. Je bois des can­nettes et adress­es des mes­sages à Tatlin. Elle est à Ham­bourg, dans le quarti­er de St-Pauli, à la recherche du trans­sex­uel qui fut le grand amour de son oncle récem­ment dis­paru. Je lui décris la sta­tion. Puis Mon­a­mi ferme son mag­a­sin et nous regagnons sa mai­son sur le lac. Plus tard, à l’heure de l’apéri­tif, arrive sa cou­sine. Elle tourne autour de la table, nous présente son fils, un garçon de douze ans, calme, droit, sérieux, et annonce qu’elle part pour la Bel­gique.
- Nous par­tons pour ouvrir nos cœurs. 
- Et que vas-tu faire là-bas?
- Je ne sais pas encore, mais le Seigneur m’aidera.
Est-ce qu’elle plaisante?
- Tu pars quand?
- Là, tout de suite.. je passe juste dire au revoir.
- La route est longue?
- A qui égrène son chapelet la route n’est jamais longue. 
Puis elle embrasse tout le monde et sort. Je m’é­tonne. Mon­a­mi rap­pelle :
- C’é­tait pire avant! Tu ne te sou­viens plus? A l’époque, lorsque nous organ­i­sions des soirées, elle courait der­rière les invités une bible à la main!

Olofso

En 1991, quand j’ai con­nu Olof­so à l’oc­ca­sion d’une soirée dans une vil­la de la cam­pagne genevoise, j’ai mal­adroite­ment ren­ver­sé le cire d’une bougie sur sa robe. Nous somme sor­tis ensem­ble, nous avons voy­agé, nous avons vécu douze ans sous le même toit et nous avons eu deux enfants. L’autre jour, ne me dit-elle pas: je me sou­viens par­faite­ment de cette soirée, tu m’as ren­ver­sé une bougie dessus!

Publication

Quelque peu embêté. De retour de Détroit, je cor­rige le man­u­scrit écrit dans la ville et me réjouis de le don­ner à lire, comme j’ai tou­jours pen­sé le faire, à Valérie Solano des Edi­tions des Sauvages. Je lui annonce qu’il sag­it du sec­ond vol­ume de la trilo­gie com­mencé avec Ogro­rog, le titre prévu pour le dernier vol­ume étant Gor­mi­ti (du nom de cette mal­adie motrice qui fond sur les corps en Occi­dent). Elle se réjouit de lire, mais pour des raisons famil­iales ne pub­liera pas avant mai. Mon ent­hou­si­asme retombe. Quoi de mieux que tenir entre les mains le livre peu après l’avoir écrit? La semaine suiv­ante j’ai ren­dez-vous avec une des représen­tantes de l’Âge d’homme à qui j’ai par­lé l’an dernier de Roman D.C. Je renou­velle ma promesse de lui soumet­tre ce man­u­scrit en espérant par dev­ers moi que cet engage­ment me per­me­t­tra enfin de venir à bout des cor­rec­tions (au bout de six pages j’ai la nausée, me demande à quoi bon écrire un roman, si cela n’est pas insen­sé et je le mets de côté). Cepen­dant j’en prof­ite pour évo­quer Fordétroit. Elle lirait volon­tiers. Là-dessus, j’ap­pelle Stéphane Fretz des Edi­tions Art&Fiction afin qu’il m’aide à tranch­er. Il m’en­cour­age à le pub­li­er chez L’Âge d’homme mais ajoute qu’il serait aus­si pre­neur. Le dimanche nous par­tons pour Bienne où je ren­con­tre un ami directeur de col­lec­tion. Nous buvons un choco­lat chaud dans une pizze­ria de la rue Cen­trale. Il est onze heures, les nappes sont mis­es, une cor­ri­da passe à la télévi­sion (jamais vu un tel spec­ta­cle en Suisse). A mon côté Aplo, à ses côtés sa fille, une gamine avec de grands yeux éton­nés. L’a­mi nous emmène sur la canal de la Suze. Il demande si j’ai le temps. Il faudrait que je remonte jusqu’à l’é­cluse puis redescende jusqu’au lac. Cela devrait suf­fire pour m’im­prégn­er de l’at­mo­sphère par­ti­c­ulière du lieu (que je ne ressens nulle­ment n’ayant à ce jour qu’un rap­port de tra­vail avec la ville de Bienne que j’ai par­cou­rue des cen­taines de fois, mais tou­jours à la course à pied, des affich­es sous le bras et un rouleau de scotch à la main, atten­tif à ne pas me faire arrêter par la police). Est-ce que je com­prends? Et surtout, serais-je d’ac­cord?
- Ah, oui, je ne t’ai pas encore expliqué, j’aimerais que tu écrives un texte qui par­lerait de la Suze. Et ce qui m’in­téresse, c’est que tu es étranger à cette ville et à son his­toire. Tu irais vite voir l’é­cluse puis…
Je lui dis que je reviendrai, que je ne peux pas faire vite, que toute imprég­na­tion est lente et soli­taire, que je suis accom­pa­g­né et que nous sommes dimanche, et j’en prof­ite pour lui deman­der con­seil s’agis­sant de Fordétroit. A quoi il répond que lui serait atten­tif à un tirage au for­mat poche. De sorte que de retour à la mai­son, j’adresse une demande à Gérard Berré­by chez Allia. Quelques heures plus tard: “cher Alexan­dre, envoyez, je lirai avec plaisir”.

Cloches

A la place des ces cloches d’églis­es qui car­il­lon­nent à toute heure dans Fri­bourg, on pour­rait imag­in­er des mégères qui tapent sur des casseroles.

Maître

Armé d’un plan­toir à carottes je pique une bande de terre sin­ueuse. Une musique prim­i­tive sort d’un haut par­leur caché sous un groupe d’ar­bustes. Les mou­ve­ments se com­pliquent. Désor­mais, je ne me con­tente plus de pré­par­er le ter­rain pour recevoir les carottes, je danse un rythme de la fer­til­ité. Puis je prends con­science que les ban­des de terre ne sont pas dis­posées au hasard mais for­ment un chemin qui con­duit au pied du maître. Les bras croisés, celui-ci exige des répons­es.
- J’ai en tête des idées que vous n’avez pas, j’ai le ven­tre vide et je ne porte pas de pan­talons tac­tiques anti-couteaux, lui dis-je.