Marche obligatoire

En atten­dant le tra­vail oblig­a­toire (et par là je ne veux pas dire que les gens ne tra­vail­lent pas, bien au con­traire, mais que jamais la rémunéra­tion ne devrait être décou­plée du tra­vail, que si rémunéra­tion il y a, tra­vail il doit y avoir), il serait bon d’in­stau­r­er des march­es oblig­a­toires. Jusqu’à l’âge de soix­ante ans, sauf mal­adie et acci­dent, tout le monde aurait a marcher une dis­tance chaque jour: rien de tel pour enter l’e­sprit sur le corps.

Sécurité

Que l’on souhaite devenir polici­er et faire régn­er l’or­dre, soit; voy­ou et faire régn­er son ordre, cela se com­prend; mais qu’on veuille assur­er la sécu­rité? Per­me­t­tre aux choses de suiv­re leur cours? Cela m’é­tonne. Or, c’est bien ce méti­er-là que con­voitent une par­tie de mes cama­rades qui appren­nent les sports de com­bat. Ceux qui opèrent déjà sur le ter­rain éval­u­ent à leur retour de mis­sion les risques encou­rus. Les uns regret­tent qu’au­cun déra­page ne se soit pro­duit, ils auraient pu tester leurs com­pé­tences; les autres s’en félici­tent et prô­nent un arme­ment plus com­plet du vig­ile. Dans un cas comme dans l’autre ils omet­tent de dire que leur marge de manœu­vre est pour ain­si dire nulle. Leur tâche est de sécuris­er sans recourir à la force. Même en cas d’a­gres­sion. Tout au plus ont-ils le droit à la riposte en cas de légitime défense et cela dans le respect des pro­por­tions. Leur mis­sion est d’obtenir le résul­tat escomp­té, la sécu­rité, à par­tir de la seule dis­sua­sion sym­bol­ique qu’as­sure leur présence en uni­forme sur le ter­rain. En d’autres ter­mes, ils sont engagés sur la base de ce qu’ils savent faire pour ne jamais le faire.

Le Touc

Bruit de l’herbe que les babines de ce gros rep­tile cam­pé au milieu de l’herbe malaxe. Un ciel limpi­de. En lisière de forêt, des libel­lules au-dessus des fleurs. A l’hori­zon la mon­tagne du Touc. Je regrette de n’avoir pas décou­vert cet endroit mer­veilleux plus tôt. Puis je songe que j’au­rai pu ignor­er à jamais son exis­tence et l’avoir décou­vert m’ap­pa­raît alors comme un mir­a­cle. Le lende­main j’y retourne (dor­mi au vil­lage) et le rep­tile est à nou­veau là, sur le champ, à bafouiller.

Centre d’intérêt

La gar­di­enne brésili­enne du gym­nase munic­i­pal de Vil­lafran­ca avec qui je dis­cu­tais chaque matin me dit un jour:
- Il faut absol­u­ment que tu vis­ites Pam­pelune, une ville for­mi­da­ble! J’y suis allée dimanche avec mon fils, il y a un cen­tre com­mer­cial de qua­tre étages avec des ciné­mas, des restau­rants, des attrac­tions, nous y avons passé la journée.

Expansion

Archi­tecte, je créerais une mai­son expan­sive. Trans­portable dans le cof­fre d’une voiture, elle prendrait déposée au sol la taille d’une con­struc­tion unifamiliale.

Nihilistes

Toute per­son­ne raisonnable et intel­lectuelle­ment hon­nête admet­tra que l’im­mi­gra­tion entretenue est le fac­teur prin­ci­pal de déliques­cence de nos sociétés. Dans le même temps, l’ab­sence de renou­velle­ment de la pop­u­la­tion sur une base nationale est le fac­teur de déliques­cence que cherchent à com­bat­tre les poli­tiques de rem­place­ment du peu­ple. Mais ce dilemme n’est implaca­ble que dans une lec­ture cap­i­tal­iste et inter­na­tion­al­iste. Si de valeur l’ar­gent rede­ve­nait moyen, rien n’in­ter­di­rait de con­cevoir une société viable et heureuse dont le mod­èle économique se con­tenterait d’une pop­u­la­tion vieil­lis­sante. En dernière analyse appa­rais­sent donc une fois de plus les pro­grammes sac­ri­fi­ciels de la bour­geoisie cos­mopo­lite dont la per­ver­sion con­siste à faire pré­val­oir en tout et partout la valeur argent. Et s’il faut pour cela une redis­tri­b­u­tion con­tre-his­torique des ter­res impli­quant des mas­sacres à grande échelle, qu’à cela ne tienne!

Emma

Après la remise du prix à l’université, une fille prime­sautière, Emma. Elle me sourit, regarde ailleurs. Son image reste. Peut-être sourit-elle encore, s’adres­sant à d’autres vis­ages? Quand nous quit­tons les bâti­ments pour la une ter­rasse de la rue de Romont, elle nous accom­pa­gne. Mon voisin m’ac­ca­pare etje ne trou­ve pas l’oc­ca­sion de lui par­ler. Je ne sais rompre d’au­cune façon un dia­logue, ni à la manière brusque des cyniques ni à la manière pro­fes­sion­nelle des oppor­tunistes. Tan­dis que j’é­coute mon voisin — garçon bril­lant, sym­pa­thique — il me sou­vient que j’ai déjà remar­qué cette Emma. Au restau­rant de Mis­éri­corde. Main­tenant je détaille son vis­age et je n’ai plus de doute. La fois précé­dente, elle avait sourit pareille­ment. A moins qu’elle ne soit en toutes cir­con­stances sourire, chose rare qui expli­querait que je me sou­vi­enne d’elle? Enfin je me lève. Il me faut par­tir. Autour de la table, une jeune écrivain qui souhaite me revoir. Je prends son numéro. Gêné — voilà qui ne me serait pas venu à l’e­sprit — un de mes cama­rades me fait remar­quer que tout en notant son numéro je tourne le dos à son ami. Pour faire bonne fig­ure, je prends égale­ment le numéro de l’a­mi. Emma observe, les yeux épatés, l’air tran­quille. Je n’ai aucune rai­son de lui deman­der son numéro.
- Je peux aus­si avoir le tien?
Mon cama­rade fait remar­quer que la démarche est cav­al­ière.
- Je ne con­nais pas grand monde à Fri­bourg.
- Tu cherch­es un pont d’an­crage, dit alors Emma.
Expres­sion que j’en­tends et qui — je suis debout, les autres sont assis, je note, les autres par­lent — me demeure totale­ment incom­préhen­si­ble. Suis-je trou­blé? Oui, prob­a­ble­ment. Et cela ne me gêne pas. Mais comme il se doit, le lende­main, j’y reviens, je repasse la scène, me perd en conjectures. 

Urbanisation

Valérie Solano a cette expres­sion for­mi­da­ble par­lant de l’ur­ban­i­sa­tion débridée du ter­ri­toire: un pays de cubes.

Rap

Pourquoi tant de per­son­nes et dans cer­tains cas les plus émi­nentes se sen­tent-elles oblig­ées d’ad­hér­er à ce qu’elle rejet­tent fon­cière­ment faute d’y trou­ver dis­tinc­tion, exi­gence, qual­ité? Pourquoi font-elles avec com­plai­sance l’apolo­gie de la médi­ocrité, de l’i­nachève­ment, de la facil­ité quand tout leur car­ac­tère et leur œuvre appa­raît comme une démarche pour y échap­per? Le plus sou­vent car elles craig­nent de pass­er pour réac­tion­naires en reje­tant un point de vue et des œuvres qui venant de plus jeunes mar­queraient leur généra­tion en tant que généra­tion sur le déclin. Par lâcheté, con­formisme ou affé­terie, la querelle des Mod­ernes et des Ancien les hante. Elles s’en débar­rassent en val­orisant le tout-venant. Ce faisant, elles promeu­vent sans esprit cri­tique des tal­ents encore informes qui instal­lent des mod­èles au rabais.

Art

Tenir un rang. Ceux qui ne le font pas tien­nent un rôle. A défaut, com­ment demeur­eraient-ils vis­i­bles hors-rang? Dans cette sec­onde caté­gorie, la plu­part des artistes. Ils se croient con­damnés à ces jeux de cirque. Men­acés de dis­pari­tion. Or, toute rela­tion vraie à l’art est l’op­posé de la dis­pari­tion. Elle est pro­fondeur et affir­ma­tion. Appa­rais­sent alors le rang et le rôle pour ce qu’ils sont: des pos­tures de diver­tisse­ment face à la mort.