Travail

Ce matin je vais tra­vailler. Je prends le train. 8h25. Il roule, je lis. Je gagne le bureau, embar­que dans une camion­nette avec un ouvri­er. Décharge une palette de mag­a­zines, dis­tribue au char­i­ot dans les bâti­ments de l’hôpi­tal puis à l’asile de Belle-Idée. Reviens au bureau, me lave les mains, achète un sand­wich à la cafétéria de l’Ecole des Ingénieurs. Manque le train, prends le suiv­ant, change à Lau­sanne. Lis encore, écris un peu, manque m’en­dormir. Ren­tre chez moi, ferme la porte, baisse le store, dors. Me réveille, pré­pare le repas du soir. Sen­ti­ment d’une grande inutilité.

Aînés

Un mou­ve­ment insoupçon­né, à force d’écrire on rejoint les auteurs que l’on admire: j’en­tends, ils s’in­téressent un peu à vous et on les rencontre.

Pendule

Toute entre­prise qui bâtit un édi­fice devrait être tenue d’en détru­ire un autre.

Rencontre

Fasci­nant de voir que vivent dans le même temps un nou­veau-né et un centenaire.

Racines

Les arbres poussent à la fois vers le haut et vers le bas, au ciel et en terre. Que les espèces les plus cul­tivées soient celles dont les racines sont les moins tenaces est comme un avertissement.

Casque

Gamine por­tant le voile islamique et un casque d’é­coute; deux fois enfer­més, dans la reli­giosité et dans le consumérisme.

Echange

- Quel est ton nom?
- Alexan­dre.
- Je m’ap­pelle Car­ole.
Cet échange banal, parce qu’il est régulière­ment con­tourné, est en passe de devenir un acte de résistance.

Confusion

Affligeante et dom­mage­able com­plai­sance que cette con­fu­sion entretenue par les aînés chez les quelques jeunes pré­ten­dant au lyrisme entre poésie et bout-rimés.

Rue du Jura

Rue du Jura, la fille qui me précède entre dans un immeu­ble. Comme moi elle répond à une offre d’emploi, mais lorsqu’elle appelle l’as­censeur, je vois que je ne vais pas pou­voir mon­ter. Je bande. Une autre fille rejoint la pre­mière. Même motif: l’of­fre d’emploi. Je tire mon mail­lot sur mes cuiss­es pour cacher l’érec­tion, mais le mem­bre est trop gros et je ne porte pas de pan­talons. Les deux filles se tien­nent devant l’as­censeur. La cage descend. J’e­spère d’abord que l’érec­tion va tomber puis dois me ren­dre à l’év­i­dence: je ne puis mon­ter, je n’au­rais pas le poste. Soudain la pre­mière fille me prend dans les bras et me récon­forte. Mais il y a ceci: je ne suis qu’un dessi­na­teur sans tal­ent, elle est math­é­mati­ci­enne. La dif­férence est cri­ante: mon tableau est flou, expéri­men­tal, per­son­nel. Le sien est pré­cis, lan­gagi­er, universel.

Entente

Caba­n­is sur Voltaire et l’e­sprit cos­mopo­lite pen­dant le siè­cle des lumières: “on goû­tait les joies d’une société où cha­cun se com­pre­nait à mi-mot”