Des textes que j’écris, je n’ai aucune vision générale. Ni avant ni pendant. Quand je relis, je suis étonné d’y trouver filées tant de petites choses. J’y pensais au sujet de Fordetroit. Je sais comment débute le texte et je sais comment il finit. A part ça, j’ai deux ou trois paragraphes en mémoire, mais ne saurait les situer dans l’ensemble du texte. Quant à dire si c’est positif. Cela prouve au moins que l’idée ne précède pas l’écriture, Que si idée il y a, elle est fondamentalement littéraire, c’est-à-dire produit par l’agencement des phrases.
Vins
Dégustation de vins rouges chez Monami. Délicieux. Mais je n’aime pas. Pourquoi? Parce que lorsqu’on déguste, on ne parle pas et sans la parole, que partager? L’amour du vin? Amour trop spécial. Trop chapelle. Enfin, je n’ai pas le choix. Je goûte un, deux, six, huit vins. Et un dernier, qui a de la robe, de la cuisse, qui est doux, capiteux, terreux, ombré — je me moque: ce sont là quelques uns des adjectifs que font entendre mes voisins qui contrairement à moi ont de la culture. S’agissant des alcools, je suis barbare. La scène d’enivrement en taverne dans Le Septième sceau de Bergman illustre au plus près mon idéal de la boisson: boire beaucoup, longtemps, un alcool sain et médiocre pour que l’esprit s’épanouisse sans que le corps sombre.
Deux-roues
Enchantement du vélo qu’ont bien perçu des Jarry, des Cingria, des Blondin. Tradition du rapport grandiloquent au minuscule. Le décor, ville ou campagne, se déploie. La roue tourne, le monde est volubile. Enchantement européen car les terrains d’expérience des pays neufs sont vastes et rétifs. Sans doute y a‑t-il un rapport entre le texte du monde et la circulation sur deux-roues.
Mémoire
Guintzet le soir. Odeur de feu sur la colline. Petit air frais. Sur les trottoirs, des feuilles glissent. La nuit vient. Je respire cette odeur, ces fumées, me souviens avec bonheur des longues après-midi que je passais seul dans le village de Gimbrède, à l’automne. Le roucoulement des colombes, un chien au loin et une voix humaine, celle de la voisine qui a nonante ans parle seule.
Travail
Ce matin je vais travailler. Je prends le train. 8h25. Il roule, je lis. Je gagne le bureau, embarque dans une camionnette avec un ouvrier. Décharge une palette de magazines, distribue au chariot dans les bâtiments de l’hôpital puis à l’asile de Belle-Idée. Reviens au bureau, me lave les mains, achète un sandwich à la cafétéria de l’Ecole des Ingénieurs. Manque le train, prends le suivant, change à Lausanne. Lis encore, écris un peu, manque m’endormir. Rentre chez moi, ferme la porte, baisse le store, dors. Me réveille, prépare le repas du soir. Sentiment d’une grande inutilité.