Casque

Gamine por­tant le voile islamique et un casque d’é­coute; deux fois enfer­més, dans la reli­giosité et dans le consumérisme.

Echange

- Quel est ton nom?
- Alexan­dre.
- Je m’ap­pelle Car­ole.
Cet échange banal, parce qu’il est régulière­ment con­tourné, est en passe de devenir un acte de résistance.

Confusion

Affligeante et dom­mage­able com­plai­sance que cette con­fu­sion entretenue par les aînés chez les quelques jeunes pré­ten­dant au lyrisme entre poésie et bout-rimés.

Rue du Jura

Rue du Jura, la fille qui me précède entre dans un immeu­ble. Comme moi elle répond à une offre d’emploi, mais lorsqu’elle appelle l’as­censeur, je vois que je ne vais pas pou­voir mon­ter. Je bande. Une autre fille rejoint la pre­mière. Même motif: l’of­fre d’emploi. Je tire mon mail­lot sur mes cuiss­es pour cacher l’érec­tion, mais le mem­bre est trop gros et je ne porte pas de pan­talons. Les deux filles se tien­nent devant l’as­censeur. La cage descend. J’e­spère d’abord que l’érec­tion va tomber puis dois me ren­dre à l’év­i­dence: je ne puis mon­ter, je n’au­rais pas le poste. Soudain la pre­mière fille me prend dans les bras et me récon­forte. Mais il y a ceci: je ne suis qu’un dessi­na­teur sans tal­ent, elle est math­é­mati­ci­enne. La dif­férence est cri­ante: mon tableau est flou, expéri­men­tal, per­son­nel. Le sien est pré­cis, lan­gagi­er, universel.

Entente

Caba­n­is sur Voltaire et l’e­sprit cos­mopo­lite pen­dant le siè­cle des lumières: “on goû­tait les joies d’une société où cha­cun se com­pre­nait à mi-mot”

Chat

Chaque fois que le chat tra­ver­sait le salon il changeait de couleur.

Espoir

- Qu’e­spér­er?
- Mais rien, rien.
- Alors que faire?
- Faire? Mais pour cela, il faudrait espérer.

Mala banca

Une fois de plus j’es­saie de louer un apparte­ment sur le côte espag­nole. Les pro­prié­taires ne répon­dent pas. Les ban­ques les oblig­ent à pub­li­er des annonces, mais l’ar­gent du locataire reviendrait à la banque et il s’ag­it de se venger des prêts pour­ris con­sen­tis par ces mêmes ban­ques, donc ils ne répon­dent pas, l’ap­parte­ment reste vide, il s’a­joute aux cen­taines de mil­liers d’ap­parte­ments vacants et les prix con­tin­u­ent de chuter.

Ménager

Ménag­er tout le monde. Le temps que cela prend. Et dire que dans la phase d’as­cen­sion, c’est le devoir pre­mier du politicien.

Le prisonnier

Croisé le pris­on­nier. Je m’en­gouf­fre dans le tun­nel de la gare, il me hèle. Je ne le vois pas aus­sitôt. Mais j’ai sen­ti sur le bord de la rétine un mou­ve­ment inhab­ituel. Dix mètres plus loin, je freine, tourne le vélo, remonte la rue. La dernière fois que nous avons bu ensem­ble, j’é­tais encore dans le stu­dio du Criblet, ces quelques mètres d’habi­ta­tion, tra­vail­lant ma vision de la ville, ne sachant si je devais m’établir à Fri­bourg pour quelques temps. Et le pris­on­nier fai­sait par­tie de ces per­son­nages pit­toresque de la pre­mière péri­ode. Il me serre la main.
- Voyons-nous!
Une telle pré­cip­i­ta­tion dans les manières en dit long: nous avons pas grand-chose à nous dire, aus­si “voyons-nous!” Cepen­dant, de ce point de vue-là au moins, je con­tin­ue à croire à l’homme, surtout s’il est improb­a­ble, par exem­ple vit un des­tin d’ex-pris­on­nier. Alors en effet, pourquoi ne pas pren­dre ren­dez-vous? Une dis­cus­sion même lâche peut don­ner quelque chose et ce quelque chose nous aider, nous faire. Reste: m’é­tant engagé — et engagé j’honore — il faut que j’ap­pelle le pris­on­nier lun­di prochain et fixe et le voie.