Révélation

L’artiste est un homme seul, je veux dire sans amis, sans femme. Seul et mal. Le mal est fon­da­teur. Le mal con­fronte l’artiste à la réal­ité. S’il ne suc­combe pas au mal, l’artiste touche à la révéla­tion. Peu importe les voies du style, le sujet unique de l’art est la révélation.

Autour

Autour de moi, ces jours: un apparte­ment, un vaste jardin, une vue, la ville, un ciel, des oiseaux, des locaux ici et là, sous les pieds une grosse voiture. La liste pour­rait être allongée, mais cela impli­querait un dis­cours plus com­pliqué et déli­cat impli­quant la famille, les enfants, les amours. Je préfère m’en tenir à la for­mule qui com­mence la phrase, “autour de moi, aujour­d’hui”, pour con­stater que j’ai déjà réduit mon domaine: je ne vis plus dans une mai­son, je ne suis plus pro­prié­taire, je ne tire plus mon eau d’une source mienne, le bois que j’al­lume ne vient plus de ma forêt. Mais cette évo­ca­tion des temps suc­ces­sifs a un autre pro­pos. Je songe à ce que j’ai autour de moi, aujour­d’hui et voici dans quels ter­mes j’y songe: mon dieu! Tout cela autour de moi! Si dans le passé j’ai théorisé de façon super­fé­ta­toire la dépos­ses­sion sans la met­tre en pra­tique, la sit­u­a­tion est changé. Ce qui m’en­toure me sem­ble à la fois con­fort­able et pro­pre à favoris­er le tra­vail de l’e­sprit et néfaste, con­traire à la force vraie, néga­teur des éner­gies; me pos­sé­dant et pos­sé­dant le poids d’un tombeau.

Photos

Ma mère me met dans les bras les albums de pho­tos que j’ai com­pilé ado­les­cent.
- Oh, s’ex­clame Aplo, mais tu as eu de belles femmes!

Usage des lieux

Où demeur­er? Nulle part. Un lieu n’est pas une demeure. Il est fait pour être tra­ver­sé. L’in­stal­la­tion n’a de sens que dans un espace vierge. L’homme peut alors faire his­toire. Un lieu dont les déter­mi­na­tions pèsent sur le des­tin indi­vidu­el, quel intérêt? Mar­qué par un mys­ti­cisme sans doc­trine, j’ai beau me défendre, je crois à la pos­ture démi­urgique: un libéral­isme forcené, orig­inel, biblique. Aux pris­es avec le chaos, l’homme-dieu sus­cite un monde. 

Accord

Les vio­lons accordés, ils ren­trèrent chez eux; à ce jour, le pub­lic ignore tou­jours ce qu’est une symphonie.

Histoire

Ce livre à plat dans ma bib­lio­thèque faute de place. Pour la troisième fois en un mois, mon regard accroche son titre. Je lis His­toire de l’idée. L’en­t­hou­si­asme me saisit. Comme je m’ap­proche, je lis la deux­ième par­tie du titre, en rouge, indéchiffrable à dis­tance: His­toire de l’idée de… nature.

Options

Ceux qui font du zèle. Ceux qui jouent le jeu. Ceux qui sous-jouent. Ceux qui refusent, se déga­gent, vio­len­tent et sont empris­on­nés. Ceux qui y croient. Ceux qui déci­dent des règles du jeu. Ceux qui ne com­pren­nent pas les règles et se mor­fondent. Ceux qui pour qui le jeu est immé­di­ate­ment clair et qui entrent en silence.

Bon sens

Gala à Genève, tan­tôt joyeuse tan­tôt abattue, œuvrant dans le quarti­er de la gare. Impos­si­ble de savoir ce qu’elle fait. Trois mois que je ne l’ai vue. Elle a emporté ses affaires et quit­té l’ap­parte­ment de Fri­bourg sans autre expli­ca­tion le 27 juil­let. “Mais pas du tout, a‑t-elle fait val­oir au télé­phone début sep­tem­bre, j’é­tais à Genève, tu aurais pu m’ap­pel­er!” Aujour­d’hui, je la joins. Elle est sur une ter­rasse, elle boit de la bière, elle attend un résul­tat médi­cal, ne dit rien sur notre ren­con­tre de demain. “Et n’ou­blie pas mes chaussures!”

Excuse 2

A mon retour d’Es­pagne je trou­ve une let­tre du Cycle de Jolimont de Fri­bourg où Aplo est sco­lar­isé. Celui-ci man­quait un jour d’é­cole, le dernier, veille des vacances d’au­tomne. Olfoso a insisté: “triche, dit qu’il est malade!” J’ai remis au directeur une demande de con­gé. “Il faut jus­ti­fi­er”, a expliqué celui-ci à mon fils. “Il n’en est pas ques­tion”, ais-je dit à Aplo. Le directeur du Cycle m’a alors envoyé une for­mu­laire, que dis-je: le for­mu­laire, celui qui encadre les deman­des de con­gé. En quelque phras­es, (comme je l’ai fait auprès de mon inter­locutrice de Genève pour deman­der le même con­gé pour Luv, à l’o­ral dans ce cas, expli­quant que je ne jus­ti­fierai rien du tout, qu’il s’agis­sait de la vie privée et que ce serait don­nant-don­nant: si elle me dis­ait la couleur de ses sous-vête­ments, je lui dirai la rai­son de ma demande de con­gé), j’an­nonce au directeur du Cycle de Jolimont qu’il est hors de ques­tion que je me jus­ti­fie. Et donc ce matin, retour de vacances, j’ou­vre son cour­ri­er. Le con­gé que j’ai demandé et pris est refusé. En con­séquence, écrit-il, “je vous dénonce au préfet qui don­nera suite à l’af­faire.” Bref: en Suisse, les citoyens sont au ser­vice de l’Etat.

Mondialisation

La mon­di­al­i­sa­tion des ser­vices. Cela sig­ni­fie que les ser­vices vont dis­paraître. Les multi­na­tionales s’ac­ca­parent les marchés, élim­i­nent les con­cur­rents et dégrais­sent pour aug­menter la marge de prof­it. Le chô­mage aug­mente, dans la classe ouvrière la dépres­sion se généralise, et l’al­coolisme et les mal­adies. Les familles se divisent, la paupéri­sa­tion grandit, le savoir est per­du. La semaine dernière, nous roulions à tra­vers la région du Bier­zo, province de Castille et Léon. Des vil­lages déshérités ont gardé leurs sta­tions-ser­vices car la dis­tri­b­u­tion de l’essence dans ces lieux reculés est encore aux mains d’en­tre­pris­es nationales. Un ou deux ouvri­ers tien­nent la sta­tion, rem­plis­sent les réser­voirs, fac­turent, ali­mentent les frig­ori­fiques, font vivre leur famille. De même pour l’épicerie (par­fois fran­chisée), le bar, le marc­hand de tabac, la mer­cerie, le bouch­er… La mon­di­al­i­sa­tion des ser­vices, dis­cutée ces jours à Genève avec l’aval de la munic­i­pal­ité social­iste dans cet antre du dia­ble qu’est l’OMC annonce la fin de ce régime humain.