Remuement

Calaferte, en 1975, à l’âge de quar­ante-sept ans: Jouir de ce con­stant remue­ment de la pen­sée est l’une des plus grandes sat­is­fac­tions que l’on se puisse offrir.

Sieste

Le meilleur moment est celui où, dans l’après-midi, en pleine lumière, je ferme la porte, coupe le télé­phone, éteint l’or­di­na­teur et me couche. A l’époque des études, je me per­suadais que ce moment dévolu à la diva­ga­tion com­pen­sait le renon­ce­ment à tra­vailler d’après les livres; aujour­d’hui, je sais que l’imag­i­na­tion libre met directe­ment en appétit de lit­téra­ture et augure sou­vent d’heureux travaux.

Ecriture

La pra­tique de l’écri­t­ure (je ne par­le pas de ces notes) devrait ressem­bler en tous points à la pra­tique de la vie: au milieu des pos­si­bles, on choisit celui-ci ou celui-là. Ce qui nous trompe, c’est l’idée du livre. Cette idée enferme. Puis vien­nent les gen­res qui con­damnent la lit­téra­ture de la même façon que l’E­tat, après l’avoir ren­due pos­si­ble, con­damne la liberté.

Eaven

Tan­tôt, Eav­en m’a effrayé. Je dis cela de façon lit­téraire mais je l’en­tends de manière con­crète. Il a tou­jours les yeux vit­reux. Ce soir, en plus des gants de boxe, il por­tait des lunettes qu’in­quié­taient une buée peu favor­able à la dis­pute du com­bat.
- Oui, je com­mence vers sept heures et demie le matin, mais en général je prends un peu d’a­vance pour arriv­er au bureau avant les autres.
C’é­tait sa réac­tion à cette remar­que que je venais de faire sans espiè­g­lerie au sujet d’Or­restin:
- Sais-tu que je l’ai croisé un soir devant la gare de Fri­bourg? Eh bien, il était cos­tumé et cra­vaté et comme je lui demandais ce qu’il fai­sait là, à dix-neuf heures passées, il m’a expliqué qu’il retour­nait tra­vailler et prof­i­tait de la pause pour acheter du chew­ing-gum.
- Oui, me dit Eav­en, lui c’est autre chose, il vend des assur­ances et lorsqu’il tient un client, cela peut dur­er des heures, il ne le lâche plus.
Cepen­dant, nous box­ions face à de grands miroirs au milieu de dix-huit élèves et Eav­en ajou­ta:
- Moi, je ne tra­vaille pas plus de huit à neuf heures par jour.
A quoi je n’ai pas eu le courage de lui dire ma journée et son mer­veilleux vide interstellaire.

Simplicitas

En art, la sim­plic­ité, lorsqu’elle n’est pas niais­erie, est la plus haute des conquêtes.

Cent kilos

Hier, au télé­phone, le pro­prié­taire d’un chalet de mon­tagne proche de la sta­tion de Leysin. Il s’in­téresse à la porte de monastère que j’ai mise en vit­rine dans notre mag­a­sin de Lau­sanne. Je lui explique les cir­con­stances en romançant quelque peu pour les besoins de la vente. Ce faisant, je m’aperçois que je traîne der­rière moi cette porte de cent kilos depuis douze ans. Achetée sur le marché de Vil­leneuve-lez-Avi­gnon à un gitan qui l’avait volée à Mona­co, je l’ai faite dépos­er devant ma cel­lule de la Char­treuse puis descen­dre avec le con­cours des employés des Mon­u­ments his­toriques à Gim­brède, dans le Gers, avant de la ramen­er en camion avec l’écrivain O.T. à Lhôpi­tal, près de Genève, où j’ai fait fab­riqué des gonds à un forg­eron. Puis je me suis bat­tu avec les hommes de goût de la mairie de Lhôpi­tal qui trou­vaient  préférable d’in­staller entre l’église et le pres­bytère un por­tail de fer pre­mier prix fab­riqué en Chine. Enfin, mon père l’a rap­a­triée sur la Suisse après l’avoir hissée dans une camion­nette avec l’aide de qua­tre ouvri­ers. Durant ces douze ans, j’ai fait des plans, des dessins et n’ait cessé de rêver de ce jour où je la ver­rais enfin debout, entre deux murs por­teurs, avec ses fer­ronner­ies martelées et son van­tail par lequel pass­er le pain.

Banquiers

Les ban­quiers, ces égarés. Les puis­sants, parce qu’ils ne sont que puis­sants et que leur chair n’a pas plus de vital­ité que celle des vam­pires; les faibles parce qu’ils n’ac­céderont jamais à la puissance.

Chant du singe

Pour sa classe de musique, Aplo doit don­ner des exem­ples d’emploi de la voix. Je sug­gère L’orchestre de Game­lan bali­nais mais con­state que j’ai con­fon­du avec le chant tra­di­tion­nel thaï­landais: l’orchestre n’est pas accom­pa­g­né de chant. Nous trou­vons alors les voix de transe des der­vich­es tourneurs de Konya, le célèbre Soy gitano de Camaron de la Isla et enfin, un morceau de deth­core de Sui­cide Silence. Et pour finir, cette mer­veille: le chant du singe. Une cen­taine de Javanais por­tant le pagne sont assis en tailleur à l’orée du grotte. Des voix maîtress­es dont on peine à isol­er l’o­rig­ine assurent la direc­tion du groupe. Celui-ci remue à la manière d’un banc d’algues emporté par le tirant d’eau, puis s’empare du chant, rem­plit l’e­space de cris et vibre à l’u­nis­son, agi­tant têtes et mains. 

Boxe

Séances de boxe les mar­di et ven­dre­di, une heure un quart chaque fois. Quand nous prenons place autour du ring, l’en­traîneur a déjà trois heures de cours der­rière lui. Il tient ce rythme chaque jour de la semaine, avec pour effet vis­i­ble une automa­ti­sa­tion des com­porte­ments due à l’inces­sant comp­tage que requièrent les exer­ci­ces d’échauf­fe­ment, d’al­longe et de force. Lorsque s’y ajoute cette exas­péra­tion dont fatale­ment nous faisons tous à l’oc­ca­sion l’ex­péri­ence dans nos vies amoureuses, sociales, pro­fes­sion­nelles, l’in­stinct débor­de la rai­son et il ne fait plus la dif­férence entre les sacs de frappe et les corps des indi­vidus, tra­ver­sant l’ensem­ble de ses cris et gestes comme s’il ne for­mait qu’une matière.

Union

Les deux grands par­tis de gou­verne­ment en France n’ont qu’un but: main­tenir leur per­son­nel au pou­voir. Sans moyens ni pro­gramme, ils usent, pour con­va­in­cre l’élec­torat, de l’ap­pareil de pro­pa­gande médi­a­tique qu’ils tien­nent sous leur coupe. L’al­ter­nance est don­née comme un gage de démoc­ra­tie. Ce mod­èle bipar­tite de type anglo-sax­on per­met ain­si la con­fis­ca­tion du pou­voir par une tech­nocratie. Il induit un rap­port dis­symétrique entre l’E­tat et ses admin­istrés. En cas de con­tes­ta­tion du pou­voir (affaires récentes de ter­ror­isme par exem­ple), les par­tis de gou­verne­ment appel­lent à l’u­nion du peu­ple, s’af­fichant comme les représen­tants des valeurs fon­da­men­tales de la nation. Or, cette union à laque­lle ils font appel afin de sauve­g­arder leurs prérog­a­tives de par­tis, n’ex­iste pas. Le peu­ple est divisé parce que la tech­nocratie, opposée à toute idée de nation, en a fait, au nom d’un régime de pro­duc­tion, une masse informe. L’u­nion est donc un appel au peu­ple a soutenir le gou­verne­ment qui, aus­sitôt passé le moment de crise, con­tin­uera de le divis­er (œcuménisme, assis­tance , antiracisme, égal­i­tarisme, juridisme). Comme toute stratégie nihiliste, celle-ci s’achèvera soit par l’ef­fon­drement du mod­èle de gou­verne­ment soit par la sor­tie revendiquée de la démoc­ra­tie suiv­ie de l’in­stau­ra­tion d’un régime répres­sif. En atten­dant, les instances de la répres­sion se met­tent en place pour lut­ter con­tre un risque de désunion du peuple.