Sans sa dame, le roi est libre de ses mouvements; mais aussi, il n’a plus le désir de bouger.
Passe-temps
Son passe-temps favori consistait à faire disparaître les cartons d’emballage dans les objets qu’ils emballaient. Au début, il s’exerçait sur des cartons à chaussures qu’il bourrait dans les chaussures, puis il était passé aux appareils-ménagers et aux chaînes hi-fi. Son but était désormais de réussir la manœuvre pour une barquette de six œufs
Travail
Si j’avais à travailler, je vieillirai plus vite, non pas en proportion de la fatigue provoquée par le travail, mais par le manque de sommeil, n’étant plus en mesure de compenser en matinée les heures que je perds dans l’insomnie de la nuit. A moins que la fatigue provoquée par le travail me débarrasse des insomnies. Mais la fatigue physique ne pouvant être plus grande qu’elle l’est aujourd’hui telle que provoquée par le sport, ceci prouverait que le travail est d’abord une limitation à l’exercice intellectuel de soi, lequel est à la fois remède et poison .
Etats-Unis
Israël, l’Américain, sur les berges du lac de Kyaing Tung en Birmanie où nous dînions seuls en février, me disait: “le peuple des Etats-Unis ne s’intéresse pas à l’Europe. Même s’il devait y avoir la guerre, il ne bougerait pas. D’ailleurs, il en va de même pour le reste du monde. Après tout, nous sommes protégés par deux océans”. C’est le contraire pour le gouvernement. Particulièrement depuis le noyautage des instances dirigeantes par l’équipe du président Bush père. A cet égard, dans une déclaration récente, le général Wesley Clarke, désormais libéré du secret lié à la fonction, révèle que quinze jours après la destruction des tours jumelles, les agences gouvernementales les mieux renseignées avaient connaissance du projet d’attaque contre sept pays arabes de la méditerranée et du moyen-orient sur cinq ans, dont la Lybie et la Syrie.
Duras
Impressionnante Marguerite Duras! Je lis Yann Andréa Steiner. Ce qu’elle dit? Le sait-elle seulement? Et pourtant, on l’entend. Je ne dis pas qu’on le comprenne, mais on l’entend. Même quand les phrases, jouant des tours au français, déboîtent et défont le sens: on entend encore — impressionnant.
Réunion
Réunion de travail à Charmey. Monfrère, Villaret, moi.Trois heures sur la terrasse de l’hôtel Sapin, puis deux heures à table, puis encore trois heures en terrasse. Après quoi nous embarquons chacun dans notre voiture et roulons cinq cent mètres pour attendre le parking de la Résidence Bellevue où Monfrère a retenu deux chambres. Il s’aperçoit alors qu’il n’a pas reçu le code d’ouverture des portes. Il appelle. C’est occupé. Il rappelle. Le propriétaire de l’hôtel s’excuse: il a oublié. Quelques secondes plus tard, deux suites de chiffres s’affichent sur l’écran du téléphone. Nous les tapons sur le boîtier qui commande l’ouverture de la porte principale. Elle résiste. Nous imaginons des trucs. Nous inversons les deux derniers chiffres. Sans résultat. J’essaie d’autres portes. Fermées. Soudain, Villaret nous ouvre de l’intérieur. Il a fait le tour, trouvé une fenêtre ouverte, celle de la cuisine, et le voici. Nous entrons. Nos chambres sont les 31 et 32. Nous montons au troisième étage. La dernière chambre, en soupente, est la 28. Agacés, nous redescendons. Villaret remarque: “Hum, sympathique!” Un fauteuil roulant, des béquilles, des cuvettes.
- Les gars, nous sommes dans un home de vieillards!
Monfrère relit le message qui précède les codes d’entrée. “Tu as raison, dit-il, es chambres sont sous le parking, non pas sur le parking”. Nous trouvons les chambres 31 et 32. Profondes, bien aménagées, munies d’une baie vitrée qui donne sur les prairies et la montagne. Sauf que l’une des deux refuse de s’ouvrir. Monfrère rappelle la propriétaire. Qui donne une autre suite de chiffres. Cela ne marche pas. Monfrère monte le ton. La propriétaire, échevelée, accompagnée d’une gamine de six ans, rapplique. Elle manipule le boîtier d’ouverture, s’excuse, essaie encore, renonce, tend une clef, s’en va. Nous reprenons enfin la réunion. Deux heures sur la terrasse, devant les chambres, dans le soleil déclinant, puis au café du village. Les questions abordées étant résolues (noua avions prévu deux jours de discussion), Villaret demande s’il peut éviter de revenir de Genève le lendemain. Sur ce, il saute dans sa voiture et rejoint l’autoroute, tandis que Monfrère et moi, commandant de nouvelles bières, passons le reste de la soirée puis une partie de la nuit à boire et manger, nous félicitant d’avoir obtenu satisfaction sur les points rédigés la veille, tous engageant l’avenir de l’entreprise, particulièrement en ce qui concerne la réduction du temps de travail.
Hôtel en Turquie
La semaine dernière, Bulloz passe à la maison me demander un conseil. Il a le projet de partir en vacances avec Mélanie.
- Où irez-vous?
- Aucune importance.
- Mais encore?
- Eh bien, nous sommes allés dans une agence de Pérolles. Le vendeur nous a recommandé la Turquie.
- Antalya?
- Comment dis-tu? Oui, peut-être. J’ai oublié. L’amusant, c’est que le vendeur n’a cessé de nous vanter la qualité du lit, le petit-déjeuner et les couchers de soleil. Pour un séjour amoureux, disait-il, on ne pouvait faire de meilleur choix. Je l’ai laissé dire, puis nous lui avons expliqué que nous n’étions pas un couple.
- Et il vous a vendu deux chambres.
- Oui, mais après réflexion, j’ai fait modifié l’offre. Deux chambres, c’est trop cher.
- Et l’ami de Mélanie, que dit-il?
- Rien.
- Il ne dit rien?
- Non. je ne sais pas. Non.
Quelques jours passent, puis Bulloz me demande à nouveau conseil. Il affiche une photographie sur son téléphone.
- Qu’est ce que c’est?
- L’hôtel, en Turquie.
Un bâtiment de cinq cent chambres et autant de balcons avec marina, piscines et plages privatives. A mon avis, un cauchemar.
- Superbe!
- Regarde mieux!
- On dirait une maquette d’architecte?
- Exactement. Et j’ai regardé sur Google Earth, je n’ai pas trouvé l’hôtel.
- Tu as déjà payé?
- Non.
- Dans ce cas, tu ne risques rien…
Je lui conseille tout de même de vérifier sur un site de location en ligne et sur un forum touristique. Bulloz, le lendemain, encore plus perplexe:
- Je n’ai rien trouvé.
Une semaine s’écoule, puis les voici chez moi, lui et Mélanie. Profitant d’un silence dans la conversation, je demande:
- Et ces vacances en Turquie?
- Je ne t’ai pas raconté? Je suis retourné à l’agence et j’ai fait part au vendeur de mes doutes. Il a cherché à son tour, avant de conclure: “excusez-moi, vous avez raison, cet hôtel n’existe pas!”
Stabulations
Écrire un essai, comme je le fais ces jours — dans l’immédiat, j’en suis à la prise de notes et à la construction du propos — est moralement décourageant car on sait ce que l’on va dire et l’on ne cesse de s’étonner qu’il faille encore s’en donner les moyens. Avec les récits, rien de pareil: on avance au coupe-coupe dans la forêt obscure et le chemin se referme dans notre dos. Sensation angoissante, mais qui tient en haleine. Il y faut du courage, de l’audace même. Plutôt, de la foi.
Gala
Conversation stupide avec Gala. Sur téléphone. Ce dialogue des messages. Cette idiotie technologique. D’ailleurs j’ai les doigts trop gros. Et comment dire quand on ne peut pas écrire? Comment écrire quand il est impossible de composer des phrases. Ce monde en raccourci, pris de vitesse, est une saloperie. Mais voilà, à force de reproches, de remontrances, à force de bribes, une fois de plus, nous renouons. Si l’on enlevait à l’amour sa part de jeu, tragique parfois, dérisoire surtout, que resterait-il?
Musique de Fribourg
Journées mornes. Jamais je ne m’étais senti aussi marginal. La ville qui s’étend au pied de la colline est étrangère. Lorsque je sors, c’est pour me rendre au restaurant de l’université en compagnie d’Aplo. Nous prenons la file avec les étudiants et tout de leur comportement m’étonne: leur lenteur et leur inquiétude, leur affabilité et leur gêne, leur gestes, leurs attitudes. J’ai beau chercher, je n’y retrouve rien qui, mis en regard de mon expérience et de mes attentes, n’offre un sens. D’ailleurs, nous sommes peut-être à l’usine. Il serait l’heure de manger, et nous mangeons, sous l’horloge, dans un plateau tandis que des Africains et des Arabes en tabliers clairs poussent des chariots dans les allées. Puis je me rassure: il y a vingt ans, la cantine du Centre médical universitaire de Genève, sur le plateau de Champel, me faisait le même effet. Je n’y allais pas. Nous avions notre table au café de la Paix, Boulevard Carl-Vogt ou au café des beaux-Arts, route de Carouge. Là se nouaient les conversations, là se faisaient les projets. De retour sur Plainpalais, je voyais les limites de la place, mais pas celles du monde. J’espérais aller loin; j’étais certain d’aller loin. Aujourd’hui, je me réjouis de partir. Où ça? demandait tantôt Monami. Il fallut avouer que je n’avais pas envisagé cet aspect de la question. Peu importe: la sensation d’asphyxie suffit à guider les pas. En attendant, lorsque je quitte le réfectoire de l’université, ici à Fribourg, je remonte l’avenue de l’Europe avec Aplo, puis celui-ci emmanche la rue des Ecoles, et je vais seul sur le dernier bout, montant dans mon bureau où, perché, je considère interdit cette ville dont n’émane plus aucune musique.