Décor

Assez de cette ville de Fri­bourg. Les Préalpes bernois­es, la tour du Bour­guil­lon et les toits poin­tus du Guintzet évo­quent un décor à l’a­ban­don. Les pas­sants arpen­tent le pre­mier tiers du boule­vard de Pérolles et la rue de Romont qui sont les artères com­merçantes. Ailleurs, règne une pénible immo­bil­ité. Les per­son­nes que l’on croise dans les quartiers sec­ondaires vaque­nt à des occu­pa­tions con­trôlées, l’air gen­til mais dis­tant. Tem­péra­ment curieux du Fri­bour­geois: il ne se mélange pas — comme si l’én­ergie man­quait. Une rou­tine puis­sante impose ses rythmes. Pas de débor­de­ment. Mais peut-être cela n’a-t-il rien à voir avec Fri­bourg? Peut-être s’ag­it-il d’une nou­velle donne, pro­pre à toutes les villes, uni­verselle : chaque citadin étant désor­mais con­damné à vivre dans l’or­dre des jours et des heures, et pour men­er à bien cette tâche haras­sante, vivant con­cen­tré. D’où cette sen­sa­tion d’a­ban­don, de décor. De ma table de tra­vail, je regarde les bâti­ments. Ils se rem­plis­sent le matin, ils se vident le soir. Bâti­ments de fonc­tion. Et les rues: elles se char­gent de voitures dans une direc­tion le matin, dans la direc­tion opposée le soir. Les flux pas­sants sont réglés par l’hor­loge. Entre temps, c’est tout juste si le plus auda­cieux, resté dehors, ose s’ex­primer à voix haute. Con­sid­érant cet état, une envie de pren­dre les jambes à mon cou. Le lende­main, je suis dans l’avion pour Madrid avec Monfrère.

Croyance

Selon une vieille croy­ance, le vrais bois de la croix du Christ ressus­cite les morts. Il devrait ce priv­ilège au fait que cette croix est du bois de l’ar­bre de vie qui était plan­té dans le paradis.

Examen

A Büm­pliz-Nord pour assis­ter à l’ex­a­m­en de C., le terme exa­m­en étant inap­pro­prié car il s’ag­it en fait — de quoi s’ag­it-il en fait? A ma descente de train, C. est sur le quai. Elle me guide vers un ancien bâti­ment indus­triel trans­for­mé en école d’art. Salles hautes de pla­fond, couloirs où cir­culeraient des camions. Les élèves n’en sont que plus frag­iles. A la cafétéria, l’équipe de ser­vice se lève pour nous servir. Je mange ce que con­ti­en­nent les bacs de cui­sine: fenouil aux cèpes et gâteau de polen­ta. C. com­mande un ham­burg­er que le chef lui con­fec­tionne der­rière de grands par­avents d’a­lu­mini­um. Il l’ap­porte ensuite sur la ter­rasse où dînent au soleil élèves et pro­fesseurs, déguisés en artistes, en tout une dizaine de per­son­nes. Puis nous pas­sons sous la gare pour rejoin­dre un autre bâti­ment, lui aus­si indus­triel, posé sur l’herbe. Un pon­ton de bois per­met de rejoin­dre la porte prin­ci­pale depuis le trot­toir. Le sol est-il mou­vant? Le gazon dan­gereux? A moins que ce pon­ton ne soit une œuvre d’art? Au rez, un per­son­nage à barbe, un anneau vis­sé dans les nar­ines et vêtu d’un kilt goth­ique expose des instru­ments de tor­ture en bois. Aucun vis­i­teur. Nous prenons place à l’é­tage dans une salle de trente mètres de côté. Arrivent les experts. On me tend des mains, je tends la mienne. C. annonce qu’elle va lire un pas­sage de son texte, puisque ces experts ont pour rôle d’é­val­uer le pro­grès de son tra­vail  de recherche lequel con­siste à écrie un roman (celui-là même que je lis à mesure, prodiguant, dans la mesure du pos­si­ble, des con­seils). Puis elle change d’avis, renonce à lire et à tour de rôle, cha­cun des experts (dont l’écrivain Odile Cor­nuz que j’ai ren­con­trée à l’époque où je fréquen­tais les théâtres) donne son opin­ion, pose ses ques­tions. Dia­logue qui ne ressem­ble ni à une con­ver­sa­tion de bistrot ni à un échange entre amis. Une ving­taine de min­utes plus tard, cha­cun s’ac­corde pour dire qu’il faut atten­dre la suite et l’un des experts de pré­cis­er:
- Oui, il faut atten­dre pour savoir ce qu’il va arriver.

Beck

Ren­con­tre à Lau­sanne avec D. qui me racon­te un spec­ta­cle de Julian Beck et Judith Mali­na au casi­no de Mont­benon dans les années 1980.
- Nous leur avons annon­cé qu’à la fin de la pièce était prévue une occu­pa­tion du bâti­ment et cela leur rap­pelait les grands moments du mou­ve­ment autour de Par­adise Now.
Je lui dis mon ent­hou­si­asme pour ce recueil de poèmes de Beck, Les chants de la révo­lu­tion, resté à mon chevet pen­dant toute l’an­née 1989 au squat de Saint-Pierre, à Genève, puis ma ren­con­tre l’an­née suiv­ante à Kat­man­dou avec des hip­pies de la généra­tion du Liv­ing The­ater, com­pagnons de route de l’Améri­cain, que mes ques­tions agaçaient, surtout en soirée, quand ils étaient trop ivres pour ne pas s’avouer qu’ils avaient lam­en­ta­ble­ment échoués en restant au Népal à grif­fon­ner des poèmes sous opi­um dans des turnes minables alors que le cou­ple roy­al que for­maient Julian et Judith, reprenant le flam­beau des mains des Beats, par­tic­i­pait à la révo­lu­tion théâ­trale aux Etats-Unis et en Europe.

Couverture

Mamère apprend à Mon­sieur Jean que son ami Rodolphe l’a invité à par­ticiper à l’une des soirées de leur groupe d’hommes. Non que Mon­sieur Jean n’aime pas Ma mère, mais, étant d’un naturel crain­tif, il a l’habi­tude de ras­er les murs, de baiss­er les yeux, de fuir, et avec l’âge ces traits de car­ac­tère vont en s’ac­cen­tu­ant, de sorte que toute mod­i­fi­ca­tion des rap­ports qu’en­tre­ti­en­nent les gens dans son entourage lui appa­rais­sent comme déraisonnables et poten­tielle­ment risqués. De plus, Mamère con­naît l’épouse de Mon­sieur Jean avec qui elle est en rela­tion d’af­faires. Ain­si, lorsque Mamère annonce à Mon­sieur Jean qu’elle à été con­viée par son ami d’en­fance Rodolphe, mem­bre de leur groupe d’hommes, pour l’apéri­tif, Mon­sieur jean minaude, sort son agen­da et pointe sur une pre­mière date:
- En tout cas, jeu­di c’est impos­si­ble.
- Eh, bien c’est juste­ment jeu­di…
- Non, non…
- Et mar­di prochain?
- Mar­di? Non, car Rodolphe ne sera pas là.
Alors Mamère:
- Ecoutez Mon­sieur Jean, je sais bien ce qu’il se passe! Le jeu­di, Rodolphe vous sert de cou­ver­ture, et le mar­di c’est lui qui vous sert de cou­ver­ture, mais alors, si vous n’avez pas de troisième jour à me pro­pos­er, com­ment espériez-vous vous tir­er d’af­faire?
Et Mamère de pré­cis­er :
- Tu te rends compte, ils ont plus de 70 ans!

Philosophie

Capac­ité d’a­gencer des pos­si­bles par une con­struc­tion d’idées dont les rap­ports sont fondés en logique.

Cinéma

A bord du train bondé et silen­cieux qui me ramène de Lau­sanne, je songe à trois images de ciné­ma. Dans 2001 Odyssée de l’e­space, le long plan qui mon­tre les ingénieurs assis face à face dans la navette qui les con­duit vers le site où a été exhumé le mono­lithe. Intéri­or­ité de con­cen­tra­tion. Dans le film de Wen­ders, Les Ailes du désirs, le pre­mier plan, en sur­vol, où les phras­es de Hand­ke sont lues en voix-off tan­dis que la caméra s’ac­croche à des per­son­nages silen­cieux choi­sis au hasard dans la ville. Intéri­or­ité dia­loguée. Enfin, à cette scène de Tarkovs­ki — est-ce dans Nos­tal­ghia? — où l’on voit des indi­vidus enfer­més entre trois murs (il a donc fal­lu qu’ils entrent dans cet espace, mais il appa­raît vite qu’ils ne savent com­ment en ressor­tir), se heurter comme des pan­tins. Intéri­or­ité détruite.

Gstaad

Mon ami Finkel­stein, reclus dans sa splen­dide vil­la de Gstaad, dépe­nail­lé, allant du bar au salon et du salon à la cui­sine, rejoignant son bureau où il passe le plus clair de son temps à écrire et faire des cal­culs. Quant il sort, il va au jardin. Par­fois il décroche un club de golf et tasse la terre autour des rhodo­den­drons. Quand je lui pro­pose de sor­tir, il regarde les crêtes des mon­tagnes et affiche un sourire énig­ma­tique. Il retourne dans son bureau. La bonne mex­i­caine s’oc­cupe de la vil­la. Son dernier livre est peut-être une réus­site, mais com­ment le savoir de façon cer­taine? De même pour ses cal­culs. L’or­di­na­teur de banque qu’il a conçu lui rap­porte beau­coup d’ar­gent, mais cet argent, il ne le voit pas; d’ailleurs, s’il m’ar­rive de lui en par­ler pour le ras­sur­er, il affiche son sourire et en tout sincérité déclare:
- Si tu savais comme je m’en fous! 

Folie

Que tout cela manque de folie! Et sans folie, com­ment être sérieux?

Bungalow 4

Tri­bunal de la Sarine, neuf heures ce lun­di. Couloirs blancs, sièges moutardes, portes vit­rées. Arrivé le pre­mier j’en­tre dans la salle. Le directeur du club entre à son tour, me con­tourne et s’as­soit à dis­tance. En hau­teur devant un bureau de bois, le juge. De plain-pied, le greffi­er.
- Mon­sieur Friederich, j’ai pris con­nais­sance de votre plainte. Est-ce que vous la main­tenez?
- Oui.
- Il manque cepen­dant les con­clu­sions. Que deman­dez-vous?
J’énumère mes exi­gences et j’a­joute:
- Je souhaite que ce Mon­sieur explique la rai­son de mon exclu­sion du club.
- Il a le droit de se taire et même s’il répondait, nous n’en pren­dri­ons pas note. Mon­sieur Frey, voulez-vous répon­dre?
- Non.
Le juge dicte alors l’une après l’autre les exi­gences que j’ai for­mulées au greffi­er, celui-ci les imprime en qua­tre exem­plaires et nous les apporte pour sig­na­ture.
- Voilà, la séance est lev­ée. Mon­sieur Friederich, vous avez désor­mais la pos­si­bil­ité de pren­dre un avo­cat.
J’ai donc payé Fr. 400.- pour cette mas­ca­rade de huit min­utes, je n’ai obtenu aucune réponse et il m’in­combe, en tant que par­tie lésée, d’obtenir répa­ra­tion en embauchant à mes frais un pro­fes­sion­nel. Autrement dit, pour ce qui est d’op­pos­er ma con­clu­sion à celle de ces deux tartuffes du bar­reau: inter­dic­tion de se faire jus­tice sous peine de pour­suites pénales, oblig­a­tion de recourir à la jus­tice sans que celle-ci rende le droit.