Femme si consciente de sa beauté qu’on en vient à juger celle-ci toute relative.
Télévision
Tout à l’heure, en vieille-ville de Bienne, sur la terrasse du café Les Caves, en plein soleil. C’est l’après-midi, une seule table est occupée. J’entends mon nom. On me hèle. Les deux hommes qui attendent sont les journalistes, l’Asiatique, une écrivain. Elle finit son verre de thé rouge glacé tandis que, me souvenant de sa contribution au volume collectif sur Walser et Rousseau, je lui dis avoir trouvé son texte étrange; elle s’en va me laissant sa carte. Arrive l’éditeur, coiffé d’un chapeau de paille, la chemise déboutonnée, le cheveu rincé de sueur, jovial. Puis le cameraman et l’intervieweur quittent la terrasse, répètent l’approche, approchent en effet de la table où je bois désormais seul.
- Stop!
Ils recommencent. Au troisième essai, le journaliste tend le micro, dit mon nom, me pose une question. Je réponds. Une autre question. Je réponds. Puis il annonce:
- Pour l’image, c’est bon. Maintenant, on va faire le son. Je vais vous poser les mêmes questions et vous y répondrez comme auparavant.
Une question, puis deux. Puis il refait la première, fait la troisième, recommence la deuxième.
Voilà ce que devient la réalité. Que ne pose-t-on tout de go des questions auxquelles je répondrai comme je peux?
Bienne
Ce que je pense de Bienne, ce que j’ai pensé chaque fois que je suis venu dans la ville, la tête baissée, d’un pas rapide, coller en une heure, à la barbe des polices, les cent affiches de mes clients: ville plate, en impasse, envahie de gens de l’est, avec des bords et un milieu. Si je ferme les yeux, je vois une chape sur laquelle des architectes sans imagination ont déposé des édifices cubiques.
Obermatten
Combat des Reines sur l’alpage d’Obermatten au-dessus de Tourtemagne. L’étonnant rituel! Une centaine de personnes assises dans l’herbe mangent des raclettes, partagent du blanc et des cornets à la crème devant ces vaches brunes marquées à la craie qui creusent la terre de la pointe du sabot en se préparant à la lutte. Luv et le neveu, fatigués par les promotions scolaires de la veille, descendent dormir au chalet. Monfrère les accompagne et remonte à la course. Aplo reste. Il joue avec les enfants de Monami. Nous avions quarante la veille à Barajas, il fait dix degrés sur l’Alpe et des rafales de vent soulèvent les couvertures des pique-niqueurs.
Barajas
La bonne mexicaine ouvre la porte du garage où nous remisons nos vélos dans les coffres. Pour retrouver la villa des amis espagnols, même difficulté qu’en début de semaine. Nous avons erré. Il faut dire que la rue mesure un demi-kilomètre, qu’elle est enroulée autour d’un parc, cachée derrière une zone industrielle. Nous quittons le quartier à pied, ruisselants de sueur, habillés de chiffons. Un taxi nous emmène rue de Burgos, là où nous avons démarré notre course ce 21 juin. Le patron du bar veut bien servir des cannettes mais refuse de sortir de l’établissement. Nous prenons possession de la terrasse, il fait 40 degrés, nous sommes seuls.
- Il suffirait de lui dire de couler deux canettes tous les quart d’heure, dit Monfrère.
Au lieu de quoi, nous faisons les allers-retours. Le soir, lorsque nous quittons enfin la terrasse, nous aboutissons dans une boucherie. Les frères Lopez placent dans nos sacs du Manchego, des chorizos, de la morcilla et un steak, puis nous expliquent comment rejoindre le terminal 4 de l’aéroport de Barajas en passant par un terrain vague, les entrepôts et une passerelle réservée au personnel navigant.
Quatrième étape
Routes longues, longues et silencieuses, à plat sur les champs, dans un pays vaste. A l’horizon, les villages sont les seuls repères. Ils surgissent lentement. Parfois, dans un nuage de poussière, sur une colline, un moissonneuse ou, de la taille d’un corbeau, un homme penché sur la terre. Aux carrefours, les stations-service avec leur frigidaire de Coca-Cola et d’Aquarius. Au comptoir, un étudiant qui révise ses examens et encaisse deux Euros. Quelques gorgées et nous reprenons la route. Nous serons enfin arrivés à ce qui, dans les années 1990, semblait un rêve pieux: pour toutes affaires transporter dans le sac à dos un porte-monnaie et un T‑shirt de rechange, à l’étape dormir dans des hôtels quatre étoiles. A midi ce jour, nous sommes à Arévalo, le village où dans les années 1975 nos parents commerçaient avec des gitans. A l’entrée, avant le pont et les murailles, une chapelle: j’attends Monfrère qui a pris quelques minutes de retard. Satisfaction immense que celle qui précède le repos de la demi-étape. Après le menu, nous commandons du café et remontons aussitôt en selle. La chaleur est à son comble: il fait 38 degrés. En quelques heures, nous rejoignons Ávila. Le pays est plus montagneux. J’espère voir des Verracos. La route coupe à travers le champ du Castro de las Cogotas, l’un des forts celtes les plus connu de la région. Nous descendons sur la ville par le Nord et le point de vue des Cuatro Postes où nous nous sommes tenus Gala et moi il y a deux ans, puis prenons le train pour El Escorial et de là, par la nationale, premier axe que nous trouvons encombré (nous sommes à une quarantaine de kilomètres de Madrid) atteignons les grilles du Valle de los Caidos d’où part la route qui donne accès à la Santa Cruz et à la basilique où sont enterrés Primero de Rivera et Franco. Je montre ma réservation au gardien. Il consulte son registre. Il a nos noms. Il ouvre la grille. La route grimpe à travers la pinède, passe au-dessus d’un précipice. La croix de pierre s’élève au loin, contre le ciel. Mais à la différence de la fois précédente, comme nous arrivions de Ségovie à VTT, nous contournons la basilique qui ouvre en direction de la capitale, lieu visité par les touristes, et, contournant la montagne qui sert de promontoire à la croix, pénétrons derrière elle, sur une vaste esplanade dont l’architecture symétrique évoque l’empire romain. Le bâtiment principal, à l’extérieur du quadrilatère, semble long d’un kilomètre. Deux séries de colonnades formant une promenade couverte aboutissent aux bâtiments construits dans la montagne. Entre les deux, la porte qui, de ce côté-ci de la montagne, donne accès à la basilique. La concierge nous remet la clef no 46. La cellule est au premier étage avec vue sur la croix. Un moine vêtu de blanc se promène dans les rochers. Nous roulons nos vélos sur les pierres plates du grand hall. Dans des niches, des volumes théologiques intitulés: Cartas de la santa sede a las semanas sociales. Leur prix: 5 volumes pour 6 euros. Ecrite à la main, une note précise: un sixième volume offert. Le temps de prendre une douche, nous redescendons. Je marche pieds nus dans les couloirs, ma paire d’espadrilles ayant lâché. Au mur, des feuilles scotchées annoncent un bar. Nous aboutissons dans un souterrain. La concierge nous renseigne: le bar n’est ouvert que le samedi. Quant au restaurant, il est ouvert de vingt-et-une à vingt-deux heures. Nous faisons appeler un taxi. Nous repassons la grande grille. Les gardes saluent. Nous voici attablés dans un café du bord de route, entre Los Caidos et El Escorial, avec une vue sur un complexe grillagé, filmé, militarisé. Au chauffeur de taxi à qui je demande s’il s’agit d’une prison:
- C’est la réserve d’archives de l’Etat espagnol.
Tout en buvant de la bière nous admirons les six tours de contrôle oranges de l’édifice. Plus tard, le chauffeur de taxe revient et nous sympathisons: “oui, cette société va à vau l’eau… oui, Bruxelles est un repaire de brigands… non, la Suisse n’est pas le paradis que l’on croit…”
Troisième étape
La première chose que dit Monfère en se levant:
- C’est énorme! Combien de kilomètres il peut y avoir?
Je lui prends la carte de la main. Il est prévu de rejoindre Tordesillas, dans la province de Valladolid, en passant par Palencia. Je hausse les épaules. J’ai imaginé les étapes en quelques minutes, assis à mon bureau de Fribourg, une bière à a la main. Or, ce matin, à neuf heures, il fait déjà trente degrés. Comme s’il s’agissait de gagner du temps, nous partons à grande vitesse. Je me place dans sa roue, nous suivons à 40km/h la ligne jaune qui sépare la bande d’urgence de la chaussée principale. Au premier village, sur un château d’eau condamné, une calicot annonce: non à la création d’une centrale à déchets. Ensuite, la route file par les vallons à travers des villages qui sentent l’écurie.
- Tu es sûr que c’est la bonne direction?
- Sûr!
Et dix minutes plus tard.
- Je préférerais vérifier.
- C’est juste, répète Monfrère.
Plus loin, comme la route passe au-dessus d’une autoroute, nous voyons que nous sommes partis au Nord-Est en direction de Léon.
Nous rebroussons chemin. De retour à l’hôtel, le compteur affiche déjà vingt kilomètres. En soirée, lorsque nous atteignons le Parador de Tordesillas, il affiche 170 kilomètres. Avant même que la mémoire ne fige le souvenir, j’ai la sensation d’avoir roulé huit heures d’affilée dans la lumière et la chaleur, sur des bandes droites, sans faiblir ni m’arrêter, convaincu de pouvoir continuer ainsi pendant des jours.
Deuxième étape
Monfrère ne veut pas d’une carte. J’insiste et je fais bien: sur les trois étapes qui suivent nous roulons plus vite, choisissant des routes de province. Lorsque nous avons entrepris nos premières traversées à vélo, ensemble puis séparément, de la France, de l’Espagne et dans mon cas de la Turquie, nous préparions les itinéraires sur des cartes au 100’000. Aujourd’hui, sous l’effet conjugué du transport à bas-prix et de l’internet, nous nous fions à notre sens de l’orientation — cela ne marche pas. Monfrère a beau connaître la plupart des villes au point de savoir dans quel restaurant nous dînerons, dans un pays de vieille culture, le réseau routiers est trop complexe pour être deviné spontanément. Dès la sortie d’Aranda del Duero, nous roulons entre des cultures de blé et de maïs, en plein horizon, contournant des villages de quelques maisons, relançant la cadence avec le plaisir que procure la possibilité de mesurer l’avancement sur la carte. Et cependant, aux alentour de treize heures, nous commettons une nouvelle erreur. La route finit devant une église. Dans la rue principale, un employé juché sur un tracteur de petite taille. Il fait des allers-retours pour tester sa machine. Il franchit le pont de pierre qui est au milieu du hameau, tourne, repart en direction de l’église. A chaque fois, il rencontre cet autre personnage, un vieillard aidé de deux cannes que nous avons vu sortir de sa ferme tantôt et qui à petit pas gagne l’autre bout du hameau où l’on peut raisonnablement imaginer, étant donné l’heure, qu’il sera reçu pour le repas. La carte dépliée, Monfrère étudie les routes. Je prends le relais. Le tracteur passe. Je propose un chemin vicinal. Monfrère vérifie. Le vieillard passe. A la fin, nous arrêtons l’homme au tracteur. Quand il constate que nous parlons espagnol, il se redresse, rassuré. Nous nommons le prochain village dans la direction que nous souhaitons emprunter et l’interlocuteur (j’ai vécu cent fois cette situation), après avoir répété le nom déclare:
- Je ne sais pas.
Invraisemblable lorsque l’on considère que les seuls noms qui font géographie à partir de ce lieu sont justement ceux des trois villages qui marquent les directions principales. Jugeant que j’ai mal prononcé, je répète. L’homme ne sait pas.
- La route s’arrête ici?
- Non.
- Elle continue?
- Oui.
J’admire que l’on puisse répondre aux questions par “oui” et “non”, sans anticiper sur le sens de la demande.
- Où continue-t-elle?
- Là-bas.
- Là-bas…?
- Là.
- Ah, là… Derrière le moulin à farine?
Je scrute.
- Oui.
Et en effet, nous trouvons le débouché. Nous allons ainsi sur une route étroite et défoncée, croisons la ligne de chemin de fer, filons à travers champ. Mais voilà que l’asphalte cède la place à un chemin non revêtu. Monfrère conseille de descendre de vélo. Je réponds que certains font le Paris-Roubaix.
- Pas avec des pneus comme les nôtres.
Peu après, il crève. Une heure plus tard, nous sommes devant la gare abandonnée de Lerma. Il change la chambre à air, se remet en selle, veut cliquer ses chaussures sur la pédale automatique: cela ne va pas. Pendant la marche, il a endommagé les reliefs de la chaussure. En ville, j’achète des bananes, nous mangeons en terrasse. Il faut faire les provisions d’eau avant la fermeture des épiceries à quatorze heures. Nous consommons cinq à six litres par jour, sans compter la bière et le café. Entre quatorze et dix-huit heures, il n’y a que les stations-service CEPSA qui vendent des boissons. Or, elles sont situées aux carrefours des nationales et nous privilégions des routes plus petites. Nous atteignons Olmillos de Sasamón dans la province de Burgos en soirée après une étape de 145 kilomètres avec une pointe au plat à 48km/h. La chaussure à clip a tenu bon. L’hôtel offre une salle des repas médiévale et, de l’autre côté de la route, un bar de camionneurs. Un deuxième bar occupe le milieu du village. Il possède deux tables. Des voisines ont tiré l’une d’elle à l’ombre, de l’autre côté de la place. Nous buvons au soleil, estimant le prix de cette maison en colombages mis en vente à quelques pas du bar, nous déplaçant à tour de rôle pour en faire le tour, voir si elle est flanquée d’un jardin, d’autres accès, d’un escalier extérieur
- Il n’y a rien dedans, dit la patronne, ce sera un argument pour faire baisser le prix.
Quand je suggère de relever le numéro de téléphone, Monfrère:
- Tu auras oublié ça demain matin!