La valeur de l’argent est définie par le travail. La production précède la rémunération.
Le statut économique particulier du fonctionnaire d’Etat tient au fait qu’il détermine sa production en fonction des sommes prélevées sur la société. Sa notion du travail est ainsi liée à la dépense et son action déroge au principe majoritaire. Au-delà de son rôle fondamental (assurer des conditions de production pérennes), cette notion anticapitaliste du travail pèse fatalement sur l’effort social.
De plus, comme autrefois dans les régimes finissants, monarchiques ou communistes, nous avons affaire aujourd’hui à une politisation de Etat. Celui-ci est géré à la manière d’une entreprise. Il sert les intérêts corporatifs de ses membres. Techniquement, cela revient à justifier par une création artificielle de travail une ponction financière accrue sur le travail productif. Approche qui implique à terme une rupture du contrat social. Le phénomène est d’autant plus grave qu’il s’inscrit dans une logique de démultiplication des pouvoirs des fonctionnaires.
En multipliant les instances prédatrices au niveau supranational tout en conservant les privilèges fiscaux des Etats, l’Union européenne accélère l’épuisement des forces de production.
Aux tensions sociales à venir, il y aura deux types de réponses : la liquidation des Etats nationaux au profit d’une technocratie dégagée de tout contrôle parlementaire ou une alliance contre les peuples des technocrates et des grands détenteurs de capitaux que sont les banques et les multinationales. Dans les deux cas, cela implique un schéma totalitaire.
Poids de l’Etat
m‑m-m
La “vraie vie” rimbaldienne est la sublimation poétique d’une énergie fauve. Un cri qui s’exprime en vers. Sa source est dans la vie. Or, c’est peut-être à cette vie, sous nos latitudes, à cent ans de distance, que nous n’avons plus accès. Dans la fausse vie, la détresse comme la joie sont impossibles, l’angoisse remplace la peur, le désir remplace le sentiment, le faux désir, le désir vrai. Gravissant les cols de Navarre la semaine dernière je fredonnais:
- “m‑m-m“
Ce que je traduisais, lisant tantôt de gauche à droite, tantôt de droite à gauche: man-made-machine, machine-made-man.
Zones de transit
Sainte-Beuve, illustrant son propos sur la présomption chez les jeunes gens d’une citation extraite des Dialogues de Sénac de Meihlan (je ne connais pas, je reprends tel quel). “L’homme [] quand il est jeune [] ne se connaît pas et se croit un être curieux et rare.“
Heureusement, car ce défaut venant aujourd’hui à manquer, l’affolement gagne! De quoi se nourrira en effet la critique chez l’adulte si elle ne peut se fonder sur le démenti des illusions? Quelle enthousiasme, quelle naïveté porteront le jeune vers l’avenir s’il tombe dans l’âge avant d’avoir vécu? Avant de se donner raison, il faut qu’il erre! Rien de plus inquiétant, de plus urgent à traiter que cette vampirisation de la jeunesse! L’écrivaine dont je corrige le travail (elle a vingt-trois ans) me disait par exemple après lecture de la pièce de théâtre Art de Yasmina Réza (texte populiste que je lui donnais à lire pour l’interroger sur sa propre écriture):
- Je n’aime pas. D’ailleurs, elle dit pleine de choses! Moi, je ne dis rien!
Et par rien, il faut entendre: ce qui me passe par la tête, c’est-à-dire ce qui, passant par la tête, est logiquement venu de l’extérieur et y retournera; en d’autres termes, un produit de l’industrie.
Tri
Salutaire cette liste que je fais en parcourant pièce par pièce l’appartement, classant par catégories ce qui tombe sous le regard: à jeter, à donner, livres-habits-armes. Et mon père, à qui je fais cadeau de la BMW, me dit:
- Il faut tout de même que je voies, si tu dis qu’il y a un témoin lumineux qui s’allume au tableau de bord, dès fois que les imbéciles lors de la prochaine inspection.…
- Tu la jetteras!
- Mais enfin, on ne peut pas jeter une voiture de cette qualité!
- Ah, bon? Et pourquoi pas? A la poubelle!
Petits
En juin, l’année scolaire finie, des enfants petits et suisse-allemands jouaient toute la matinée dans le préau qui donne au niveau de ma salle de bains. Ils étaient trente, quarante. Des monitrices les gardaient. Trois monitrices. Ce matin, je me brosse les dents. J’ai mal dormi, je n’ai pas dormi. Piqué par les moustiques. Fâché de l’affaire avec Gala. Emmerdé. Je n’entends pas les petits. J’ouvre grand ma fenêtre. Ils sont là. Il n’y en a plus que cinq. Tous les parents sont en vacances sauf les parents de ces cinq enfants. Je vois leur bonheur. Le souvenir qu’ils garderont de ce préau chaud, vide, tout entier pour eux. Ce que ne sauront jamais les autres.
Terracol
Gala, hier, au téléphone et à l’écran, dit:
- Non… finalement, non. Il va faire trop chaud en Andalousie… Et puis, c’est comme ça… J’ai promis à mon fils… Pour mon anniversaire… D’ailleurs, c’est de ta faute. Il suffit que tu te relises… relis ton mail du… Attends, je l’ai là…
Et un autre billet d’avion perdu.
Évidemment, là n’est pas le problème.
Plus tard, Tatlin en ligne:
“Je me demande ce que je vais pouvoir faire de ma vie lorsque je vais rentrer en Allemagne.“
A quoi je réponds:
“Je me posais la même question: que faire?“
Puis je l’avertis que j’ai reçu la veille un courrier de l’Etat (elle est domiciliée chez moi):
“Tu veux que je te l’envoie?”
“Oh non, j’ai tellement peur de ces courriers, envoie directement à mon avocat!”.
“Tu ne veux pas venir en Andalousie la semaine prochaine?”
” Je suis à Amsterdam. Je me suis remis à la *****”
“Moi, j’ai un stage commando”.
“Guerre et poésie! Fantastique!“
La conversation finie, comme je descends relever la boîte à lettres, je trouve un envoi de Christian Désagulier. Un colis. Deux exemplaires de la revue Toute la lire. Page 39, la publication in extenso de mon livre écrit à La Chartreuse de Villeneuve-les Avignon en 2002, Cassations.