Valdebebas

Nous reprenons nos vélos déposés une semaine plus tôt, dans leurs cof­fres noirs, rue Lavan­da. La bonne mex­i­caine pro­pose de l’eau: il est dix heures, il fait 35 degrés. Dans le parc, des enfants jouent sur un tobog­gan gon­flable qu’un adulte asperge au tuyau. Mon­frère appelle l’or­gan­isa­teur de la tra­ver­sée des Pyrénées. Il vient de quit­ter Ávi­la. Nous répé­tons les exer­ci­ces de Krav-Maga de la cein­ture orange dans le peu d’om­bre qu’of­fre un pin. Une gamine regarde. Puis elle retourne à son jeu traî­nant der­rière elle une poubelle. Mon­frère y jette un papi­er. Peu après, il retrou­ve le papi­er au sol : ce n’é­tait pas une poubelle, mais le ton­neau d’une chas­se au tré­sor. A treize heures, la camion­nette blanche de la Ibéri­ca déboule. Nous faisons signe, Javier charge nos cof­fres et fait les présen­ta­tions: Tere­sa, la masseuse, Miguel, l’un des chauf­feurs, Javi, le sec­ond chauf­feur et un cycliste chilien, Cristo­bal. Nous déje­unons dans un routi­er près de Fra­ga. A neuf heures le soir, nous atteignons Tossa de Mar en Cat­a­logne. Il y a trente-cinq ans je partageais une cham­bre avec maman sur la colline, je n’ar­rivais pas à dormir, je lisais Sartre et pre­nais des notes pour une pièce de théâtre. 

Novlangue

Trans­for­ma­tion sournoise du sens que les médias publics opèrent moyen­nant la sub­ver­sion de la langue pour con­tourn­er les prob­lèmes les plus évi­dents: alors qu’il était ques­tion jusqu’i­ci des “immi­grés”, il est désor­mais ques­tion de “migrants”, ce qui laisse enten­dre que les mou­ve­ments ont lieu dans plusieurs direc­tions. Quand va-t-on se décider à par­ler d’in­va­sion? De mise en pièces de la civil­i­sa­tion? De flux bar­bares? De destruc­tion pro­gram­mée des acquis?

Gide

Gide à cinquante ans écrit: “Il faut tout de même une cer­taine dose de mys­ti­cisme — ou de je ne sais quoi — pour con­tin­uer à par­ler, à écrire, quand on sait qu’on est absol­u­ment pas écouté.”

20’000 mètres positifs

Ce soir, vol pour Madrid, d’où nous par­tons en bus pour la Cat­a­logne, point de départ de la tra­ver­sée à vélo des Pyrénées espagnoles.

Aboutissement

L’E­tat con­trôle, étouffe et, en cas de résis­tance, cir­con­scrit l’in­di­vidu. Tel est le prix à pay­er pour le refus d’af­fron­ter la mort, le prix de notre anti-héroïsme. Ce n’est pas trag­ique, mais dra­ma­tique, une drame petit qui se déroule sur une scène sans qual­ités où l’ac­tion est réglée par la logique du nom­bre et le décor manœu­vré depuis les cintres.

Analogies

Maniérisme, rhé­torique. L’un en pein­ture, l’autre en lit­téra­ture. Le fait de pou­voir dire, ne plus savoir ce que l’on veut dire et, par­tant, ne plus savoir ce que l’on se veut. Mais ne nous limi­tons pas au domaine de l’art, par­lons société; l’une des dif­fi­cultés majeures de la péri­ode mod­erne est ain­si définie: la tech­nique est sans vecteur, du coup elle définit ses objec­tifs — lesquels nous emportent.

Vie

La vie est une droite qui coupe un cer­cle. Avant, nous sommes à l’ex­térieur. Après, nous sommes à l’ex­térieur. Il y a donc un extérieur. Autant, qu’il y a métaphore.

Chantier

Par­mi les aînés, quels auteurs ais-je con­nus? me demande cette fille qui veut écrire. Georges Hal­das. Je l’ai ren­con­tré cinq ou six fois. Nous avons dîné. Et que dis­ait-il? me demande-t-elle. Rien. Il était écrivain. Y a‑t-il un secret? Il n’y en a pas. L’écrivain pioche. Tu le vois ou tu ne le vois pas à l’œuvre. Penchée au-dessus du trou, tu de deman­des: com­ment a‑t-il fait? Cela te paraît mys­térieux. Tu ne vois pas qu’il pioche.

Plomb

Je suis à la salle de bains. Car­relage net. Je reviens dans le bureau. J’en­tends des coups de cara­bine. dans le jardin. Le voisin tire du plomb. Je retourne dans la salle de bains. Il y a du plomb écrasé sur le carrelage.

Communisme

Qua­tre heures de net­toy­age afin de pré­par­er l’ap­parte­ment de Fri­bourg pour la venue des Andalous. En con­trepar­tie, nous serons chez eux, au Cabo de Gata, début août. Je net­toie le frigidaire, change les draps, récure le receveur de la douche, lessive les sols, pré­pare les servi­ettes de bain. Dans le même temps, je paie les fac­tures, cache l’ar­gent, change les pneus du vélo et, pré­parant les tournées d’af­fichage, vois que j’ai oublié un client ce qui me met en souci. Aus­sitôt j’ap­pelle l’employé. Il est en Alle­magne. Je fais un mes­sage. J’at­tends. Je reprends le ménage. Mon­frère appelle. Il vient de courir le Mon­treux-Rochers-de-Naye. “A l’ar­rivée, me dit-il, pas de train.” Pour faire patien­ter les voyageurs, le per­son­nel dis­tribue des bouteilles d’eau. Il tend la main.
- Que pour les enfants, dit la dame.
- Je viens de courir pen­dant deux heures trente.
- Désolé!
Cepen­dant, un touriste s’é­tonne:
- J’ai payé cent francs pour l’ex­cur­sion et on me dit qu’il n’y aura pas de train avant l’après-midi…
Mon­frère l’en­cour­age à se plain­dre.
Con­stat néces­saire: trop de monde sur les réseaux, trop peu de ser­vice, des employés tou­jours moins com­pé­tents, venus d’ailleurs, mal for­més.
Pour para­phras­er Marx, ce qu’il con­vient d’ap­pel­er: une baisse ten­dan­cielle de la valeur d’usage.
Une mise au dia­pa­son. Celui de l’Eu­rope. Ou de sa gabe­gie insti­tu­tion­nelle: la France. J’en ai moi-même fait l’ex­péri­ence avant-hier. Je suis à Bienne. J’ai ren­dez-vous à Fri­bourg à 18 heures. Je cal­cule mon horaire. Le train est retardé. Le suiv­ant ne vient pas. Or je n’ai pas le numéro de télé­phone de mon ren­dez-vous. Quar­ante min­utes de retard. J’ar­rive sur place à la course à pied à 18h15. Ce matin, je me rends au poste de police pour déclar­er le vol de mon vélo. Ques­tion d’as­sur­ances. La pré­posée me prie de piocher dans un tas de cartes postales.
- Vous allez sur le site et vous vous en occu­pez vous-même!
De retour dans l’ap­parte­ment, je con­tin­ue mon ménage. J’ig­nore qui sont ces Andalous. Peut-être pilleront-ils l’ap­parte­ment, mais par principe, ils ont droit à un apparte­ment pro­pre, rangé, organ­isé, agréable.