Question

Quand je pose à Gala une ques­tion qui engage l’avenir, elle fait diver­sion. J’ai demandé de vive voix. Je me répète. Tu ne réponds pas? lui dis-je. Non. Je la brusque:
- C’est pour­tant sim­ple, il suf­fit de répon­dre par “oui” ou “non”.
Sans que je sache com­ment, elle se tire d’af­faire, la dis­cus­sion est inter­rompue, le télé­phone rac­croché.
Opiniâtre, j’écris: “tu n’as pas répon­du”. Aucun retour. Retenant ma colère, je for­mule la ques­tion dif­férem­ment. Alors elle écrit: “je regarderai”.

Alibi

A ce fes­ti­val soutenu, recon­nu, impor­tant, dont les buts affichés, servir l’art en s’a­chop­pant à la réal­ité, ou l’in­verse, relève de la manière putas­sière sauf si, ce qui est envis­age­able, ses organ­isa­teurs, plutôt que de ne vouloir rien com­pren­dre ne com­pren­nent rien. Et en oppor­tuniste, je fais acte de présence, salu­ant, me réjouis­sant devant cet ami à qui j’of­fre l’apéri­tif au bar du fes­ti­val afin d’y être moins seul, de ce que je n’au­rai plus, après démis­sion de mon méti­er d’af­ficheur, à cau­tion­ner les visées imbé­ciles de l’in­dus­trie cul­turelle dont la tâche prin­ci­pale et peut-être unique est de servir d’al­i­bi à un pou­voir poli­tique détourné par des gang­sters. Mais le plus sur­prenant est pour moi (ce n’est pas la pre­mière fois que je le con­state), l’anx­iété dont les organ­isa­teurs font preuve lorsque vous quit­tez la place, comme si eux-mêmes doutaient de la justesse de leur entre­prise.
- Tu pars déjà?

Economie

En tout, recherche de l’é­conomie. Arriv­er vite, obtenir sim­ple­ment, réalis­er aus­sitôt. Qu’ad­vient-il? Dès qu’on est arrivé, on repart; dès qu’on a obtenu, on recherche; dès qu’on a réal­isé, on projette.

Femme

Femme si con­sciente de sa beauté qu’on en vient à juger celle-ci toute relative.

Parler

Com­ment par­ler de ce que l’on fait quand ce que l’on fait con­siste à écrire, c’est à dire, parler?

Télévision

Tout à l’heure, en vieille-ville de Bienne, sur la ter­rasse du café Les Caves, en plein soleil. C’est l’après-midi, une seule table est occupée. J’en­tends mon nom. On me hèle. Les deux hommes qui atten­dent sont les jour­nal­istes, l’Asi­a­tique, une écrivain. Elle finit son verre de thé rouge glacé tan­dis que, me sou­venant de sa con­tri­bu­tion au vol­ume col­lec­tif sur Walser et Rousseau, je lui dis avoir trou­vé son texte étrange; elle s’en va me lais­sant sa carte. Arrive l’édi­teur, coif­fé d’un cha­peau de paille, la chemise débou­ton­née, le cheveu rincé de sueur, jovial. Puis le cam­era­man et l’in­ter­vieweur quit­tent la ter­rasse, répè­tent l’ap­proche, approchent en effet de la table où je bois désor­mais seul.
- Stop!
Ils recom­men­cent. Au troisième essai, le jour­nal­iste tend le micro, dit mon nom, me pose une ques­tion. Je réponds. Une autre ques­tion. Je réponds. Puis il annonce:
- Pour l’im­age, c’est bon. Main­tenant, on va faire le son. Je vais vous pos­er les mêmes ques­tions et vous y répon­drez comme aupar­a­vant.
Une ques­tion, puis deux. Puis il refait la pre­mière, fait la troisième, recom­mence la deux­ième.
Voilà ce que devient la réal­ité. Que ne pose-t-on tout de go des ques­tions aux­quelles je répondrai comme je peux?

Bienne

Ce que je pense de Bienne, ce que j’ai pen­sé chaque fois que je suis venu dans la ville, la tête bais­sée, d’un pas rapi­de, coller en une heure, à la barbe des polices, les cent affich­es de mes clients: ville plate, en impasse, envahie de gens de l’est, avec des bor­ds et un milieu. Si je ferme les yeux, je vois une chape sur laque­lle des archi­tectes sans imag­i­na­tion ont déposé des édi­fices cubiques.

Gare capitale

Berne — gens à demi-nus dans la gare, trans­portant des valis­es, de la nour­ri­t­ure, des bateaux; d’autres étalés sur les march­es d’ac­cès aux quais plus qu’as­sis; groupes flot­tants, mus selon la loi des grands ensem­bles et dont l’é­tude relèverait de l’éthologie.

Obermatten

Com­bat des Reines sur l’al­page d’Ober­mat­ten au-dessus de Tourte­magne. L’é­ton­nant rit­uel! Une cen­taine de per­son­nes assis­es dans l’herbe man­gent des raclettes, parta­gent du blanc et des cor­nets à la crème devant ces vach­es brunes mar­quées à la craie qui creusent la terre de la pointe du sabot en se pré­parant à la lutte. Luv et le neveu, fatigués par les pro­mo­tions sco­laires de la veille, descen­dent dormir au chalet. Mon­frère les accom­pa­gne et remonte à la course. Aplo reste. Il joue avec les enfants de Mon­a­mi. Nous avions quar­ante la veille à Bara­jas, il fait dix degrés sur l’Alpe et des rafales de vent soulèvent les cou­ver­tures des pique-niqueurs. 

Barajas

La bonne mex­i­caine ouvre la porte du garage où nous remisons nos vélos dans les cof­fres. Pour retrou­ver la vil­la des amis espag­nols, même dif­fi­culté qu’en début de semaine. Nous avons erré. Il faut dire que la rue mesure un demi-kilo­mètre, qu’elle est enroulée autour d’un parc, cachée der­rière une zone indus­trielle. Nous quit­tons le quarti­er à pied, ruis­se­lants de sueur, habil­lés de chif­fons. Un taxi nous emmène rue de Bur­gos, là où nous avons démar­ré notre course ce 21 juin. Le patron du bar veut bien servir des can­nettes mais refuse de sor­tir de l’étab­lisse­ment. Nous prenons pos­ses­sion de la ter­rasse, il fait 40 degrés, nous sommes seuls.
- Il suf­fi­rait de lui dire de couler deux canettes tous les quart d’heure, dit Mon­frère.
Au lieu de quoi, nous faisons les allers-retours. Le soir, lorsque nous quit­tons enfin la ter­rasse, nous  aboutis­sons dans une boucherie. Les frères Lopez pla­cent dans nos sacs du Manchego, des chori­zos, de la mor­cil­la et un steak, puis nous expliquent com­ment rejoin­dre le ter­mi­nal 4 de l’aéro­port de Bara­jas en pas­sant par un ter­rain vague, les entre­pôts et une passerelle réservée au per­son­nel navigant.