m‑m-m

La “vraie vie” rim­bal­di­enne est la sub­li­ma­tion poé­tique d’une énergie fauve. Un cri qui s’ex­prime en vers. Sa source est dans la vie. Or, c’est peut-être à cette vie, sous nos lat­i­tudes, à cent ans de dis­tance, que nous n’avons plus accès. Dans la fausse vie, la détresse comme la joie sont impos­si­bles, l’an­goisse rem­place la peur, le désir rem­place le sen­ti­ment, le faux désir, le désir vrai. Gravis­sant les cols de Navarre la semaine dernière je fre­donnais:
- “m‑m-m“
Ce que je tradui­sais, lisant tan­tôt de gauche à droite, tan­tôt de droite à gauche: man-made-machine, machine-made-man. 

Zones de transit

Sainte-Beuve, illus­trant son pro­pos sur la pré­somp­tion chez les jeunes gens d’une cita­tion extraite des Dia­logues de Sénac de Meih­lan (je ne con­nais pas, je reprends tel quel). “L’homme [] quand il est jeune [] ne se con­naît pas et se croit un être curieux et rare.“
Heureuse­ment, car ce défaut venant aujour­d’hui à man­quer, l’af­fole­ment gagne! De quoi se nour­ri­ra en effet la cri­tique chez l’adulte si elle ne peut se fonder sur le démen­ti des illu­sions? Quelle ent­hou­si­asme, quelle naïveté porteront le jeune vers l’avenir s’il tombe dans l’âge avant d’avoir vécu? Avant de se don­ner rai­son, il faut qu’il erre! Rien de plus inquié­tant, de plus urgent à traiter que cette vam­piri­sa­tion de la jeunesse! L’écrivaine dont je cor­rige le tra­vail (elle a vingt-trois ans) me dis­ait par exem­ple après lec­ture de la pièce de théâtre Art de Yas­mi­na Réza (texte pop­uliste que je lui don­nais à lire pour l’in­ter­roger sur sa pro­pre écri­t­ure):
- Je n’aime pas. D’ailleurs, elle dit pleine de choses! Moi, je ne dis rien!
Et par rien, il faut enten­dre: ce qui me passe par la tête, c’est-à-dire ce qui, pas­sant par la tête, est logique­ment venu de l’ex­térieur et y retourn­era; en d’autres ter­mes, un pro­duit de l’industrie.

Argent

De démo­ni­aque dans nos sociétés — au sens de ce qui hante la con­science, rend étrangère la parole et gaspille les forces de l’âme — il y a l’argent.

Inactivité

Il n’y a d’évite­ment de la folie dans l’i­n­ac­tiv­ité que par deux com­porte­ments, à bien des égards proches, et qui tous deux exi­gent intéri­or­ité et recréa­tion du monde: l’art et la prière.

Tri

Salu­taire cette liste que je fais en par­courant pièce par pièce l’ap­parte­ment, clas­sant par caté­gories ce qui tombe sous le regard: à jeter, à don­ner, livres-habits-armes. Et mon père, à qui je fais cadeau de la BMW, me dit:
- Il faut tout de même que je voies, si tu dis qu’il y a un témoin lumineux qui s’al­lume au tableau de bord, dès fois que les imbé­ciles lors de la prochaine inspec­tion.…
- Tu la jet­teras!
- Mais enfin, on ne peut pas jeter une voiture de cette qual­ité!
- Ah, bon? Et pourquoi pas? A la poubelle!

Esthétique

Que nos vies parais­sent volon­taires et cohérentes vues de l’extérieur!

Mesure

Dans des sociétés juridique­ment con­formes et forte­ment admin­istrés telles que les nôtres, le lax­isme des autorités per­met de mesur­er le degré de résis­tance du peu­ple à l’arbitraire.

Petits

En juin, l’an­née sco­laire finie, des enfants petits et suisse-alle­mands jouaient toute la mat­inée dans le préau qui donne au niveau de ma salle de bains. Ils étaient trente, quar­ante. Des moni­tri­ces les gar­daient. Trois moni­tri­ces. Ce matin, je me brosse les dents. J’ai mal dor­mi, je n’ai pas dor­mi. Piqué par les mous­tiques. Fâché de l’af­faire avec Gala. Emmerdé. Je n’en­tends pas les petits. J’ou­vre grand ma fenêtre. Ils sont là. Il n’y en a plus que cinq. Tous les par­ents sont en vacances sauf les par­ents de ces cinq enfants. Je vois leur bon­heur. Le sou­venir qu’ils garderont de ce préau chaud, vide, tout entier pour eux. Ce que ne sauront jamais les autres.

Terracol

Gala, hier, au télé­phone et à l’écran, dit:
- Non… finale­ment, non. Il va faire trop chaud en Andalousie… Et puis, c’est comme ça… J’ai promis à mon fils… Pour mon anniver­saire… D’ailleurs, c’est de ta faute. Il suf­fit que tu te relis­es… relis ton mail du… Attends, je l’ai là…
Et un autre bil­let d’avion per­du.
Évidem­ment, là n’est pas le prob­lème.
Plus tard, Tatlin en ligne:
“Je me demande ce que je vais pou­voir faire de ma vie lorsque je vais ren­tr­er en Alle­magne.“
A quoi je réponds:
“Je me posais la même ques­tion: que faire?“
Puis je l’aver­tis que j’ai reçu la veille un cour­ri­er de l’E­tat (elle est domi­cil­iée chez moi):
“Tu veux que je te l’en­voie?”
“Oh non, j’ai telle­ment peur de ces cour­ri­ers, envoie directe­ment à mon avo­cat!”.
“Tu ne veux pas venir en Andalousie la semaine prochaine?”
” Je suis à Ams­ter­dam. Je me suis remis à la *****”
“Moi, j’ai un stage com­man­do”.
“Guerre et poésie! Fan­tas­tique!“
La con­ver­sa­tion finie, comme je descends relever la boîte à let­tres, je trou­ve un envoi de Chris­t­ian Désag­uli­er. Un col­is. Deux exem­plaires de la revue Toute la lire. Page 39, la pub­li­ca­tion in exten­so de mon livre écrit à La Char­treuse de Vil­leneuve-les Avi­gnon en 2002, Cas­sa­tions.

Chaleurs

Gazon sec, jau­ni. Le vent lève dans les arbres. Le ther­momètre du bureau indique 32 degrés. Les Andalous ont quit­té l’ap­parte­ment mer­cre­di. Depuis ce matin, j’ai rem­pli huit fois le tam­bour de la machine à laver. Au télé­phone ma mère me dit: “tu n’es pas tombé sur des gens com­muns. Pour leur repren­dre les clefs, je leur ai don­né ren­dez-vous à la sor­tie d’au­toroute de Vaulruz. J’ai pronon­cé “vo-ru”, puis j’ai épelé. Ils étaient à l’heure. Fig­ure-toi que l’un d’en­tre eux est pro­fesseur de philoso­phie! Il a admiré ta bib­lio­thèque…“
J’é­tends le linge et sur­veille le ciel. L’or­age men­ace.
Hier, j’ai dû sor­tir. J’ai mis des lunettes sur le nez, je me suis fau­filé entre les haies, j’ai emprun­té le sen­tier du Guintzet qui mène aux ter­rain de sport, j’ai gag­né la rue du Jura par les escaliers de l’Ecole de con­duite, je suis descen­du dans le souter­rain, je suis entré dans la Migros, j’ai rem­pli mon sac à dos avec le sen­ti­ment de me servir au ray­on d’une phar­ma­cie. Cela devrait per­me­t­tre de tenir une semaine sans quit­ter l’ap­parte­ment. A la caisse, un client dis­ait:
- Et Manuel?
- Manuel? Répondait la cais­sière en glis­sant les arti­cles sur le scan­ner.
- Manuel.
- Quel Manuel? Manuel?
- Oui, Manuel.
- Il est en vacances.
- Au Por­tu­gal?
- Au Por­tu­gal.
- En vacances.
- Oui, en vacances… Et toi?
- Oui.
- Tu es ren­tré?
- Je viens de ren­tr­er.
- Du Por­tu­gal?
- Du Por­tu­gal.
J’ai pen­sé: “au fond, par­ler, c’est assez sim­ple”. J’ai acheté un Coca-Cola et j’ai fait ce que je ne fais jamais: je l’ai bu dans la rue. Main­tenant, assis à ma table de tra­vail, je regarde le ciel. Le ciel puis le gazon jau­ni et sec. Des cor­beaux noirs volent dans le ciel noir. Une neu­vième machine tourne en bas. Des draps et des houss­es. S’il pleut, je ne saurai pas où les met­tre à séch­er. J’ai occupé tous les meubles de l’ap­parte­ment. J’ai éten­du les draps précé­dents sur la table du salon, les armoires, les chais­es, le vélo d’in­térieur… Si quelqu’un entre, il se croira dans un garde-meu­ble. S’il demande “tu démé­nages?’ ”, je lui répondrai :
- En novem­bre.
Et tou­jours sans men­tir:
- Je ne sais pas où je vais aller.