Je demeure sur le lieu de ma mort, dans la position qui était la mienne lorsque le cœur a cessé de battre et autour de moi, ceux qui sont en vie continuent de vivre, sans se douter de ma présence. Ils me marchent dessus, ils passent à travers mon corps, ils utilisent mon espace, et cela indéfiniment.
Stabile
Jusqu’à une certain âge, on croit que le monde est stable et accueillant de sorte qu’on met un point d’honneur à se montrer instable. Puis, sous l’effet des contraintes, on se raisonne et on s’intègre avec méthode à ce monde stable qui se propose de nous accueillir. Fausse approche. Le monde est instable et se conformer à l’idée d’un monde stable consiste avant tout à réduire son champ d’action et de pensée. C’est cela même qui produit à grande échelle l’illusion d’un monde stable.
Camarade
École de commerce de Lausanne en 1984 — j’ai eu l’occasion de le dire ailleurs — une caserne arpentée par des ratés de l’éducation. Introduisez un gosse par une porte il en ressortait un adulte châtié. Quoiqu’il en soit, figurait parmi les camarades consentants de ma classe un beau garçon charpenté et affable, les cheveux en brosse, qui faisait des notes moyennes et, naturellement, séduisait les femmes, dont l’une, plus curieuse que la moyenne et marquée par un début d’engagement politique, me confiait volontiers ses inquiétudes. Inutile de préciser: à l’heure des jeux de séduction, elle se tournait vers le beau garçon. Si je rapporte cela, c’est que le mois dernier, je regardait une film hollywoodien sans relief et qui est-ce que je reconnais? Mon camarade! Il tient un petit rôle. Il a les cheveux en brosse. Il n’a pas vieilli. Il est affable, discret, sans personnalité, quelque peu fat. Et il joue le rôle du séducteur malheureux à qui la vedette ravit naturellement la bien-aimée.