Vinyl

Tirant un vinyl de sa pochette, le posant sur la pla­tine, con­sul­tant les textes du feuil­let avant que le pre­mier titre ne joue, je mesurais com­bi­en la dématéri­al­i­sa­tion du monde est d’abord un néga­tion de l’esthétique.

Autre théorie de l’enfer

Tu demeures cap­tif du pire moment de ta vie.

Disparition

Quand quelqu’un dis­paraît, jamais per­son­ne ne regarde en l’air.

Axiologie

Je me répète: “l’ar­gent, voilà le prob­lème, l’ar­gent et l’ax­i­olo­gie neu­tre qu’im­pose à nos sociétés”. Mais il y en a un autre: l’in­tel­li­gence. Au-delà d’un cer­tain niveau d’in­tel­li­gence, l’homme en tant qu’an­i­mal social est voué à l’échec. Avec lui sa civilisation.

Hirondelles

Depuis quelque temps, je m’in­téresse aux hiron­delles. J’aime leur vol équiv­oque, leur chants effilés, leurs vrilles noc­turnes, leurs tra­jec­toires dans le soleil, la force qu’elles con­ser­vent dans le corps au milieu des chaleurs de Castille. Je les entends au-dessus de ma tête, je me sou­viens avec ravisse­ment des meilleurs après-midi de Gim­brède. En juin, je les ai croisées à Mon­teale­gre, près de Val­ladol­id, dans un paysage ocre aux faades jaunes et aux volets clos. Dans les ver­res, l’eau était chaude, dans les champs, il y avait surtout du ciel et j’ai le grand bon­heur de les retrou­ver ce soir, jouant au-dessus du toit, sur la colline, à Fri­bourg, comme je suis seul dans l’im­meu­ble — il faut que je m’y intéresse, que je voie si elles perçoivent cer­tains avan­tages à l’ab­sence d’homme, que nous ne pour­rions, par déf­i­ni­tion, percevoir.

Gala

Luv écrit un mesasage:
- Aplo et moi venons à Fri­bourg. Gala est là?
Je réponds:
- Gala? Con­nais pas. 

Agréable

Ce sen­ti­ment d’être le dernier homme en ville est bien agréable. Il fait bon. Quelques oiseaux volent. La nuit tombe. Le jour a été silen­cieux. Le ciel est immo­bile. Et quand il n’y aura plus à manger, quand aucune eau ne sor­ti­ra plus du robi­net, je met­trai des balles dans le mag­a­sin. Ce ne sera pas aus­si atmo­sphérique. Les fins man­quent de poésie. Le réveil est ani­mal. En temps de paix et de richesse, de com­bat et de con­fort général, il y a déjà tant de cris: qu’on imag­ine quand la sève se retir­era. Mieux vaut garder le pis­to­let à la main.

Dedans

Plaisir d’être là et d’être fatigué. Je m’assieds, je me couche. Je regarde par la fenêtre. Que vois-je?  Le temps est maus­sade, c’est le cœur de l’été. Nous sommes same­di: depuis le matin j’ai comp­té trois voitures. Voilà com­ment devraient être les villes. A l’a­ban­don. Pas délabrées, délais­sées. Toutes de murs, de façades, d’ar­bres tran­quilles. Et si un pas­sant s ‘aven­ture, il ne va nulle part. Il marche un peu. Ayant marché, il renonce, il ren­tre chez lui, ou plutôt, il dis­paraît. La pré­cip­i­ta­tion est une mal­adie. J’en con­nais une autre. Le renon­ce­ment à sor­tir. Au réveil, pas de fil­tre à café. C’est ennuyeux. Je cherche des solu­tions. Il n’y en pas. Il y en a tou­jours. J’ou­vre les tiroirs. Une servi­ette? De quelle couleur la servi­ette? Et si mon café est rouge? Je regarde par la fenêtre. L’essen­tiel est de ne pas sor­tir. Même pas, comme la semaine dernière, par le rac­cour­ci qui per­met de se ren­dre au super­marché sans crois­er per­son­ne: car à vrai, dire, au super­marché, il y a des femmes et des hommes.

Sagesse populaire

La sagesse pop­u­laire con­siste à jouir du présent et à se représen­ter l’avenir comme autant de moments présents. Ni excès ni épargne. L’ex­cès est lié à la noblesse, l’é­pargne à la bour­geoisie. Lorsque le peu­ple perd la sagesse, il n’a plus accès au présent que par la drogue. Con­di­tion uni­verselle du prolétaire.

Rapetou

L’at­taque de banque ayant échoué, nous fuyons à pied à tra­vers la ville. Je cours devant, je mon­tre le chemin. Un talus barre le pas­sage. Je le gravis. Trop raide. Je glisse, je retombe. Mes sept com­plices paniquent.
- Séparons-nous!
Les uns par­tent vers la porte Nord, les autres m’emboîtent le pas. Nous gagnons un champ de coton. Les fleurs for­ment au sol une duvet épais. Le Bègue mon­tre com­ment échap­per aux flics: il plonge dans le duvet, il dis­paraît. Je fais de même.
- Et main­tenant taisez-vous! Leur-dis-je.
Mais rien n’y fait, le Bègue et le Corse con­tin­u­ent de par­ler. Ils par­lent de plus en plus fort. Je sors la tête du duvet de coton. Un femme  sur un petit bal­con attaché à la muraille du château-fort crie:
- Je vous ai vu! Je vais vous dénon­cer!
J’at­trappe le Bègue par le col­let:
- Tu es génial, mais tu est un génie imbé­cile! Pau­vre imbé­cile!
Nous glis­sons en bas du talus. Nous sommes à nou­veau dans la ville. On entend sif­fler les flics.
- Il faut se sépar­er! Dis-je.
Mes deux com­plices s’élan­cent. Je les arrête:
- Case Postal 7, à Mar­rakesh!
- Qu’est-ce… qu’est-ce que…? Fait le Bègue.
- Pour se con­tac­ter imbé­cile!
- Mais où est cette case? Demande le Corse.
- A la poste cen­trale! Dis-je en enfi­lant une rue avant de m’apercevoir qu’il s’ag­it de la rue de la Jus­tice et de la Police.
” Il faut que j’es­suie les empreintes du pis­to­let!”, me dis-je. Puis: “Inutile, je le porte sur moi, empreintes ou pas, ces salopards sauront qu’il est à moi!”
Je passe devant deux avo­cats.
- Tiens, dis­ent-ils dans mon dos, il est sor­ti de prison celui-là?
Et l’autre:
- Oui, il est en cav­ale.
“Je vais en pren­dre pour trente ans cette fois! Il y a une porte au bout de la rue, et elle sera fer­mée!  Je me vois déjà, dans la cel­lule, rejouant des mil­liers de fois ce moment pré­cis: je cours et je sais que je vais me faire pren­dre et qu’ils vont me met­tre dedans pour trente ans!“
J’avise un escalier de bois.
“Si je monte par-là, je sor­ti­rai par les toits!”
 Je n’en fais rien, je con­tin­ue de courir.
” je vais pren­dre un bus,  un bus qui m’emmènera loin de la ville. A la sor­tie du bus, je ne pour­rai pas pay­er. Com­ment ferai-je? Et le soir, pour dormir, pour boire, pour manger, je ne pour­rai pas pay­er, je n’au­rai pas d’ar­gent. Il ne me restera plus qu’à bra­quer une banque…”