Problème

Pour un homme méchant, j’ai un prob­lème: je veux faire plaisir.

Constance 2

Fini d’écrire Con­stance ce matin. Le livre portera ce sous-titre: Guide touris­tique à l’usage des aveu­gles. Le nar­ra­teur, un Suisse, arrive de Kreu­zlin­gen. Il rédi­ge le guide au gré de sa prom­e­nade. Son con­trat stip­ule qu’il doit ren­dre sa copie à la fin de la journée. Or, le tra­vail est dif­fi­cile: il doit sans cesse trou­ver des parades sachant que ses lecteurs ne pour­ront lire seuls et, se prom­enant, ne ver­ront rien.
Après les dernières cor­rec­tions, je prends mon sac à dos et descends rue du Jura faire des achats chez Den­ner. A la caisse, je ren­con­tre cet aveu­gle que je croise par­fois; il attend avec son chien que le gérant du mag­a­sin lui rem­plisse son sac. Soudain le gérant quitte les rayons et s’ap­proche de son client. La liste man­u­scrite que lui a remis l’aveu­gle en main, il demande :
- Des sauciss­es, mais des sauciss­es com­ment? De veau ou de porc?

Professeur

Accom­pa­g­né de deux filles, j’al­lais habil­lé de blanc dans le style des pro­fesseurs de ten­nis de film porno des années 1970.

Dormir

Quand je dors, je me demande si je dors, c’est dire si je dors.

Constance

Fin de semaine à Kreu­zlin­gen. Trois jours de pluie. Le lac est bleu et gris. Le lac fume. Sur la berge, le long de la piste cyclable, des familles. Équipées de pon­chos, elles péda­lent tout sourire, face au vent. Le dimanche, je me glisse sous la tente et songe à cette rue étrange qui de Suisse mène en Alle­magne. Elle bute sur la muraille de la ville de Con­stance. J’écris une phrase et prends le vélo: je roule hui­tante kilo­mètres. Au retour, la phrase est tou­jours là, mais plus nom­breuse, entourée d’é­chos. De retour à Fri­bourg, sur la colline du Guintzet, je la taquine et trou­ve qu’elle pour­rait bien servir d’amorce à un réc­it. Dans l’im­mé­di­at, je note pour titre: Constance.

Le prisonnier

Soirée exci­tante en ville de Fri­bourg. Nous cir­cu­lons, com­man­dons, buvons. L’heure avance. Nous pous­sons la porte des derniers bars, ceux qui fer­ment à l’aube, ceux qui ne fer­ment pas. Nuit entière noyée dans l’al­cool suiv­ie d’un dénoue­ment heureux et une fatigue ter­ri­ble.
Cet après-midi, quand je croise le pris­on­nier, j’ai les yeux clos, le regard liq­uide. Il m’en­traîne dans l’ar­rière-salle d’un café sans fenêtres. Le pla­fond est peint en trompe‑l’œil. Il salue à la ronde, pince les fess­es de la serveuse, fait le paon. Juchés sur tabouret, des pochards. Ils par­lent devant eux, ils par­lent seuls. Les serveuses papil­lon­nent, rem­plis­sent les ver­res, encais­sent dans de bours­es de cuir.
- Tu vois celle-là? C’est Emmanuelle. Je l’ai sor­tie un jour. Mais tu sais quoi? Elle a mis des talons! Tu vois la gonzesse? Même à plat elle me prend une tête. Tu imag­ines avec des talons? J’avais l’air d’être son gosse.
Un des clients lit pour la troisième fois les gros titres des jour­naux. Quand le voisin change, il assène les com­men­taires qu’il a déjà fait et pour preuve, mon­tre les titres du jour­nal. Alors que j’ai le cerveau en patate, le pris­on­nier m’ex­plique par le menu com­ment fab­ri­quer un fusil à pompe en détour­nant une plieuse. Il trace des cro­quis sur une servi­ette de papi­er, me dit que s’il a fini par se faire attrap­er, il s’en est sor­ti parce que le chef de l’en­tre­prise voulait lui aus­si pos­séder un fusil à pompe clan­des­tin. J’é­coute. J’aimerais mieux écouter, not­er les étapes du proces­sus, mais je suis sur le point de tourn­er de l’œil et avant de me couch­er, il me faut encore faire ma valise:  j’ai une avion pour Madrid dans douze heures.

Masculin

Au restau­rant de San José, les plats sont excel­lents et orig­in­aux, le ser­vice excel­lent et mas­culin. Le serveur a un physique de man­nequin.
- Voilà qui s’ap­pelle un homme vir­il! dis-je aux enfants.
- Un homo, rec­ti­fie Aplo.
Comme je paie et laisse un pour­boire, le serveur me prend la main et la sec­oue. Puis, quelques min­utes plus tard, alors que nous sor­tons, me prenant encore la main:
- Mer­ci. Revenez! Reviens!
La semaine suiv­ante, nous revenons avec S. A l’ap­proche du restau­rant, je l’en­lace. Elle tres­saille, mais ne se retire pas. Elle tourne la tête vers moi.
- Mieux vaut prévenir, lui dis-je, les serveurs sont sept homosexuels.

Monsul

Les plages de Mon­sul et Los Gen­oveses sont gardées par un vieux moulin. Entre le chemin pous­siéreux et la mer, une plan­ta­tion de cac­tus. Les jeunes de San José font la cir­cu­la­tion. Passé un cer­tain quo­ta de véhicules, ils abais­sent une bar­rière. Il faut alors marcher cinq kilo­mètres ou revenir un autre jour. Aujour­d’hui, l’ac­cès en voiture est inter­dit dès 10 heures. Trop de vacanciers. Reste le bus. Nous y mon­tons avec un groupe d’ado­les­cents. Le chauf­feur manœu­vre un grand volant, une vierge trem­ble comme une fusée sur le départ. Arrivé au sable, je plante le para­sol. Le vent l’emporte. Nous ne le retrou­verons pas.

Sarah

Sarah, l’épi­cière, a obtenu des pêcheurs trois palettes qu’elle a dis­posé sur la cor­niche pour en faire une table. Avec deux autres palettes, elle a fab­riqué des bancs. Assis dans le soleil finis­sant, nous domi­nons la anse où sont rangées les bar­ques. A l’hori­zon se détachent les deux îlots qui fer­ment l’isthme. Ils por­tent le nom de Las Bal­lenas car ils évo­quent des queues de cétacés plongeant pour regag­n­er les pro­fondeurs. Ain­si, nous occupons le meilleur endroit du monde. L’ar­moire frig­ori­fique est à l’en­trée de la bou­tique, der­rière le rideau de per­les, rem­pli de blanc, de rouge et de bière. Sur les présen­toirs, des olives, des cac­a­houètes, du maïs souf­flé. A la caisse, Sarah. Elle vient sur le seuil:
- Ça va, vous êtes bien?
Voilà ce qui s’ap­pelle un mode de vie.

Canoé

Ce matin, excur­sion en canoé au départ de La Fab­riquil­la. Deux mou­ve­ments de pagaie sur la plage, le temps pour le guide d’ex­pli­quer aux par­tic­i­pants la tech­nique, et nous met­tons à l’eau. Je fais équipe avec Luv. Nous nav­iguons sur des fonds de dix mètres. Aplo va der­rière, accom­pa­g­né d’un jeune Espag­nol. Plus tard, nous filons à l’in­di­enne à tra­vers une grotte puis revenons dans le soleil. Par­mi les clients, une fille d’une beauté suf­fo­cante. Le corps est par­fait. A peine apparue, les mâles doivent se faire vio­lence pour ne pas la regarder con­tinû­ment. Et plus encore les maris flan­qués de leurs épouse, de leur famille. Son ami, gon­flé aux stéroïdes, affiche une gueule de maton russe. Le guide, les ado­les­cents, les pères, Luv, Aplo, moi-même, nageons, rions, dis­cu­tons. Le cou­ple mag­nifique ne pipe mot de la mat­inée. Il repart comme il est venu, en silence.