Grottes

Dans les sous-sol du Sen­a­tor, hôtel pres­tigieux des années 1950 aujour­d’hui à la peine, un cen­tre ther­mal de plusieurs bassins. Le client y accède par un escalier de fer qui utilise une cage déportée. A la pre­mière ten­ta­tive, il est habituel de s’é­gar­er: des clients au corps ruis­se­lant tra­versent gênés le niveau de la récep­tion. Une fois atteint le sec­ond sous-sol, il faut longer un couloir à angle droit qui amène devant la gar­di­enne du lieu. Celle-ci inscrit votre nom sur un reg­istre de quelque mille pages puis pro­pose la loca­tion d’une servi­ette de bain (2 euros). Le ves­ti­aire est décent, jalon­né d’ar­moires à cade­nas. Un per­ron de trois march­es amène sur l’e­s­planade des bassins. Le pla­fond est bas, con­cave, con­vexe, mar­qué de cratères et de sta­lag­mites. Si l’on attra­pait un pan de lune et qu’on vous en coiffe vous n’au­riez pas de plus grande sen­sa­tion. Dans une piscine ronde aux eaux bouil­lon­nantes, des Sud-améri­cains se tirent le por­trait; plus avant, dans un couloir pour spéléo­logues aux murs de lave un  vieil­lard rob­o­ratif fait ses dis­tances. Il y a surtout cette attrac­tion: le bassin des oranges. Je m’ap­proche: de vraies oranges flot­tent sur l’eau. Un pan­neau recom­mande: ne jouez pas avec les oranges.

Jus

Der­rière l’hô­tel Sen­a­tor, un marché de deux étages aux allures tristes. Un camion décharge de la viande, un cor­don­nier prend le soleil sur le pas de porte. La rampe d’escalier est décorée d’un tableau peint à l’huile: une nature morte datée de 1982. Il a son cadre, il tient à un clou. Les échoppes sont dis­tribuées en car­rés. Out­re les marchands de légumes, de marée et de volaille, une bou­tique de sous-vête­ments pour ouvri­ers et un bar chi­nois qui sert des pâtes au riz. Der­rière le comp­toir, les dames ont la même atti­tude qu’à Kotha Baru ou Sat­un. En face, trois Mex­i­caines pressent des jus frais. Je passe com­mande. La plus grande monte sur un tabouret et me fait répéter — le tabouret com­pense le cou qu’elle n’a pas.
- Carotte, carotte rouge, céleri.
La Mex­i­caine saute au sol. Elle far­fouille dans une caisse, place le tabouret devant le per­co­la­teur, jette les légumes dans le per­co­la­teur, puis rap­porte le tabouret, monte dessus, me tend un grand verre de plas­tique couleur de sang:
- Eh bien, ça vous fera 1 Euro.

Chinois

A Madrid sur la Gran Vía. Il est vingt-deux heures, nous prenons nos cham­bres à l’hô­tel Sen­a­tor, sor­tons aus­sitôt pour aller dîn­er chez Rafael. Le restau­rant est fer­mé. Nous avons dû man­quer l’en­trée! Mamère revient sur ses pas, Mon­frère va de l’a­vant. Force est de con­stater: l’en­seigne n’ex­iste plus. Je m’ap­puie con­tre la vit­re, la salle est en chantier, l’e­space sans meubles, les parois badi­geon­nées de pein­ture. Quinze, vingt ans que nous man­gions à notre table? L’an dernier, au print­emps, Mamère s’as­sur­ait que l’assi­ette de Lau­sanne dont elle avait fait cadeau fig­u­rait tou­jours par­mi la col­lec­tion accrochée au mur. Vient de fer­mer un des derniers restau­rants de l’après-guerre dans cette rue désor­mais chinoise,

Frontières

Une invi­ta­tion de la Mai­son de la lit­téra­ture genevoise à m’ex­primer en com­pag­nie d’autres écrivains dont Daniel de Roulet sur la notion de fron­tière. Ce sin­guli­er n’est pas inno­cent: il per­met de par­ler poli­tique sous pré­texte de lit­téra­ture. Il per­met de jouer les intel­lectuels. Il per­met de péror­er, de con­seiller à un pub­lic plein de bonne con­science, en réal­ité effrayé par la tour­nure des événe­ments, des façons de per­sévér­er dans leur déni de la réal­ité. Je décline l’in­vi­ta­tion. Ce que je pense des fron­tières? Ren­voyez ceux qui les fran­chissent puis mil­i­tarisez et tirez à vue. L’op­tion actuelle, cet aber­rant laiss­er-faire, relève du coup: les mon­di­al­isa­teurs accélèrent leur pro­gramme de mise à genoux des peu­ples occi­den­taux. Le débat est sus­pendu. Toute recherche des faux-sem­blants, par exem­ple ces dis­cus­sions lit­téraires sur une sit­u­a­tion dont l’ur­gence n’a rien de lit­téraire, relève du cynisme.

Occident

Héroïsme de l’homme blanc: ayant brisé toutes les idol­es, il fait de son mieux devant l’inéluctable.

Art

Dans les siè­cles obscurs, le sacré est con­servé par la prière con­tin­ue de Dieu dans le sein des monastères; aujour­d’hui en butte à toutes le déval­ori­sa­tions, l’art exige pour être con­servé une cul­ture de l’in­téri­or­ité équiv­alant à cette prière.

Degrés d’energie

Il faut, pour réus­si à faire quelque chose d’ex­tra­or­di­naire de sa vie, une énergie extra­or­di­naire puisqu’il faut par­tir de l’or­di­naire et que cet ordi­naire requiert déjà une énergie importante.

Politique et divertissement

Méfions-nous des scé­nar­ios des films d’an­tic­i­pa­tion: ils choquent notre sens du réel, mais le choc passé, déjà nous nous habituons.

Démonstrations

Pour les indi­vidus qui pré­ten­dent démon­tr­er la vérité en jetant des bombes, je n’ai aucune sym­pa­thie, mais  que l’on puisse empris­on­ner sur la base d’une inten­tion m’est tout aus­si insupportable.

Mort

Sou­vent, j’ai le sen­ti­ment que tout va finir. C’est pourquoi je fais en sorte que cela finisse: pour que cela recom­mence. D’un autre côté, je cesse de faire, je m’imag­ine ne faisant pas, je coor­donne un déficit d’ac­tiv­ités et le con­tem­ple et tente de ne plus bouger car si la mort est un état dans lequel il ne se passe rien, être devant elle dans un état où il ne se passe rien, c’est être prêt.