Composition avec forêt

A la tombée du jour, dans la forêt de la Croix. Le dernier soleil mor­dore les feuilles qui jonchent la piste cana­di­enne. L’un des virages donne sur Fri­bourg-Sud, un vaste cen­tre com­mer­cial éclairé au néon. Je remonte la piste, passe sous les frondaisons, entre dans la pénom­bre. Au quinz­ième tour, j’aperçois trois per­son­nes accom­pa­g­nées de deux cabots d’ap­parte­ments. Ce sont des promeneurs, ils mar­quent une pause. Ils par­lent, mais à dis­tance. Une dis­tance anor­male, trois mètres. J’ap­proche au pas de course. Me parvient le mur­mure des voix, mais les vis­ages sont invis­i­bles: par hasard, ils se tien­nent de trois quarts. Ce n’est pas tout: les hommes ain­si que la femme por­tent des man­teaux gris qui accentuent l’im­mo­bil­ité des corps. Un des hommes a ouvert son man­teau pour laiss­er paraître une chemise blanche. Les chiens sont du même gris que les man­teaux. Ils sont assis à une dis­tance anor­male de leurs maîtres: trois mètres.  Celui qui est le plus éloigné a le ven­tre blanc. La scène est fixe, étrange. On la dirait com­posée par Balthus ou Pierre Klossovski.

Début

Assas­si­nats de masse à Paris, 128 morts. La jonc­tion est faite: les cer­cles financiers ont com­pris le par­ti qu’ils pou­vaient tir­er de l’idéolo­gie islamiste afin d’ac­célér­er le proces­sus de la mon­di­al­i­sa­tion. Voilà plus de dix ans que j’ai choisi mon camp: blanc, chré­tien, post-chré­tien, national.

Contenu

Celui qui dévidait le rouleau de papi­er jusqu’au bout tombait sur un os.

Oiseaux

Des passereaux volè­tent au-dessus de la table du bal­con. Je sors pour répan­dre des miettes. J’at­tends. Quand ils revi­en­nent, ils minau­dent. Je me tiens sur  le banc de la cui­sine, der­rière la vit­re. Le plus auda­cieux atter­rit sur la table. Il bon­dit et picore. Les autres lou­voient. Cette table a trou­vé sa fonc­tion. Elle date de l’an­niver­saire de Luv. Petite diamètre, métal orangé. Luv a gran­di. Quinze ans cette année. La table ne l’in­téresse plus. Que puis-je en faire? Par­fois, je pose ma tasse de café. Ou j’é­tends les jambes en tra­vers de son plateau. Cela ne dure pas. Je suis appelé. Je me lève. Je quitte le bal­con. Ces temps, mon désamour des objets est à son comble. Longtemps, j’ai trans­for­mé du tra­vail en argent, de l’ar­gent en objet, avant de tourn­er le dos aux objets. Au mépris du temps. Ces oiseaux sont une récom­pense. Déjà je me demande ce qu’ils devien­dront la semaine prochaine, avec le froid, après mon départ. La table ne sera plus sur le balcon. 

Idée

J’ai dans le haut de ma bib­lio­thèque un livre de Robert Leno­ble, His­toire de l’idée. C’est comme si je tombais sur un boîte pral­inés ou un ton­neau de bière arti­sanale! Puis je vois que le titre n’é­tait pas com­plet. Avec décep­tion, je lis : His­toire de l’idée de nature. Dix fois je m’y suis lais­sé prendre.

Ribambelle

Les académi­ciens devis­eront longtemps (cepen­dant, depuis qu’à com­mencé le siè­cle nou­veau ils se font dis­crets) sur la lib­erté; lorsqu’on con­state la var­iété des fig­ures indi­vidu­elles, preuve est faite que le déter­min­isme n’est démon­tra­ble qu’au niveau méta­physique. A l’in­stant, j’é­tais à la gare de Fri­bourg, tirant der­rière moi la valise som­bre de Gala. Les portes de la rame coulis­sent, des grappes de voyageurs tombent sur le quai. Dans le même temps, d’autres échevelés s’en­gouf­frent. Bien sûr, c’est l’heure de pointe. Un dimanche pour­tant. Calme depuis le réveil, heureux lorsque je courais sur l’an­neau de Saint-Léonard, prof­i­tant ensuite du soleil pour boire le café en ter­rasse, j’ai reçu en fin d’après-midi C. avec qui je tra­vaille un roman. Et soudain, je quitte ma colline, je roule dans le jeu de quilles. Partager ne serait-ce que quelques instants le des­tin des indi­vidus inféodés aux cir­cuits de puis­sance m’a­gace. J’en­tre en colère. Nul mépris, un sen­ti­ment de cat­a­stro­phe;  savent-ils qu’ils sont for­cés dans un rôle? Que ce rôle par­ticipe à une parade? Que cette parade est agres­sive? Pour les nou­veaux venus, j’en doute. Ils con­voitent des hochets. Pour les autres, peut-être est-ce affaire d’én­ergie: ils sont comme je suis, hoplite fatigué des légions occi­den­tales. L’én­ergie est au plus bas: dans les talons. Ils s ‘en veu­lent, protes­tent , c’est un baroud; ils ont abdiqué. Et voici venu le moment de songer à ces fig­ures des antipodes: un héri­ti­er qui vit à Turks et Caicos, un Pas­cal Quig­nard, un paysan de Cor­rèze (trois chèvres, un arpent de vigne, un pull l’été, un sec­ond l’hiv­er), un cli­ma­to­logue russe en mis­sion dans la Koutkotch­ka — je pour­rais tir­er sur la rib­am­belle. Ain­si en est-il de la var­iété. Aucune fig­ure humaine d’exception n’est déductible du sché­ma général. Si le sché­ma général existe et pèse, il est con­tourn­able. Le méta­physi­cien fait lui-même la démon­stra­tion de la van­ité de son con­cept lorsqu’il affirme le déter­min­isme: fig­ure excep­tion­nelle, il illus­tre par la nature folle de sa recherche la pos­si­bil­ité échue à l’homme de surseoir aux con­di­tions obligeantes. 

Clichés

En fin de compte, nous avons envoyé au développe­ment 1474 clichés.

Belle course

Belle course sur les hau­teurs de Fri­bourg. La mon­tée de Planche Inférieure à Notre-Dame de Lorette, la forêt du Bour­guil­lon, cette ferme singi­noise à la lim­ite de Tafers et la plongée dans les gorges du Got­téron avec ce sys­tème de sen­tier en escalier qui tan­tôt creuse la mol­lasse tan­tôt la sur­plombe, enfin, la pis­ci­cul­ture, la Tour des Chats, le pont de Berne. A la hau­teur de la prison, je longe la Sarine. Je vois cette maison­nette que nous devions louer en 2011. Gala red­outait l’hu­mid­ité. Je red­outais la prison. Se lever le matin et voir des bar­reaux. Ceux qui con­traig­nent, l’E­tat, la police; ceux qui défont la société, les voy­ous, les tricheurs. Triste duo. D’ailleurs, sur ce par­cours, ces quelque cent mètres de chemin blanc dans l’odeur de l’eau, cor­re­spon­dent au  moment de la plus grande fatigue. Chaque fois je m’é­tonne. Est-ce parce qu’il s’ag­it d’un faux plat? Depuis quelques mois, je me diver­tis en arrachant un mot ou deux à ces pier­res ron­des que des enfants ont peintes et illus­trées de cita­tions d’écrivains. Ce matin j’ai lu : “Colette”. Vient ensuite la Mot­ta, puis les escaliers du funic­u­laire. Ouvrage créé par le maître de la brasserie Car­di­nal pour mon­ter la bière à la ville  (et dont j’ai bu de gross­es quan­tités la veille, mélangée au réveil de café, le tout pesant sur l’estom­ac tan­dis que je fixe avec obsti­na­tion les march­es de pierre, de goudron, les anci­ennes, les nou­velles, les étroites, les larges…) Belle course. N’é­tait-ce cette tra­ver­sées des rues vivantes: l’Eu­rope, l”université Mis­éri­corde, puis la rue Saint-Michel. Les étu­di­ants y boivent l’été; l’hiv­er, ils fument. Quand son­nent les car­il­lons, ils la mon­tent ou la descen­dent. Puis sur la place Georges-Python, il y a les ter­rass­es. Le temps est splen­dide depuis lun­di. Un été indi­en, remar­que Gala. Ain­si, pas une chaise de libre sur les ter­rass­es de Goerges-Python. Or, courir est ridicule. Le coureur ressem­ble à un hari­cot, un préser­vatif, à une une andouil­lette. De plus je souf­fle avec force. Tech­nique héritée de mes pre­mières cours­es à Mex­i­co. L’en­traîneur m’avait alors expliqué que le meilleur moyen de lut­ter con­tre l’alti­tude et de faire sa prise d’air en deux fois. Depuis 1986, j’ap­plique cette méth­ode. C’est dire que je fais autant de bruit que la loco­mo­tive de La bête humaine. Et, comme aujour­d’hui, quand je croise G. dans la rue, c’est pire. Faut-il s’ar­rêter? Je salue de la main, je me retourne, je cours quelques mètres en marche arrière prenant garde à ne pas m’é­taler et file. La forêt — la forêt est très bien: on y est seul et quand on y croise un promeneur, sur­pris, il se gare (sauf les Japon­ais, tétanisés, ils vous regar­dent comme s’ils étaient arrivés à la fin de leur vie). 

Individu 2

Ce thème de la vie mod­erne: “faire plusieurs choses à la fois”. Presque un critère d’ex­cel­lence. Ceux qui ne sont pas capa­bles de cette prouesse, qui ne savent com­ment se dis­pers­er sans se per­dre, sont des sim­ples. Soit. Et cepen­dant, lorsque l’on présente quelqu’un, on con­tin­ue de le présen­ter par le statut.
- Jean est médecin.
Bien sûr, il y a cette mode des com­pé­tences sec­ondaires:
- Jean est médecin, il est aus­si his­to­rien.
“Aus­si” désig­nant dans la phrase l’im­pos­si­bil­ité d’être plusieurs choses à la fois avec le même degré de sérieux. 

Rigueur

Tel fonc­tion­naire du ser­vice de l’e­space pub­lic, dans un dossier dans lequel nous sommes parte­naires, cor­rige mes dires: “Pas du tout, je vous assure! Ce que vous cherchez se trou­ve ici et là! Croyez-moi, je con­nais par­faite­ment la ville! Du reste, lais­sez-moi faire!” Et avec générosité, il m’af­fecte un urban­iste. Accom­pa­g­né de cet escorte, j’ar­pente le ter­ri­toire sur lequel porte notre pro­jet et, au terme de la vis­ite, tombe la con­clu­sion:
- Eh bien, nous sommes désolés, Mon­sieur Friederich, vous aviez rai­son!
Le lende­main, à Fri­bourg cette fois, Gala me demande de lui expli­quer som­ment se ren­dre à l’Auberge des qua­tre vents. Je donne le numéro de bus, nomme l’ar­rêt où descen­dre, annonce qu’il fau­dra cepen­dant marcher le dernier kilo­mètre. Elle insiste pour que je l’ac­com­pa­gne. Je tiens bon. A l’âge de qua­torze ans, j’ai juré ne jamais mon­ter dans un bus: ce n’est pas aujour­d’hui que je vais me dédire.
- Voilà com­ment nous allons faire, lui dis-je. Lorsque le bus démarre, tu fais son­ner mon télé­phone. Je me tiendrai au pied de l’ar­rêt lorsque tu arriveras.
Le télé­phone sonne. C’est Gala:
- Attends, ne rac­croche pas, je te passe le chauf­feur.
Et celui-ci de m’ex­pli­quer que je me trompe, qu’il con­vient de descen­dre à l’ar­rêt Forum pour se ren­dre à l’Auberge des qua­tre vents. Gala me répète que je me suis trompé, qu’il faut la rejoin­dre au Forum. J’en­tends le bus qui démarre. Je me pré­cip­ite au jardin. J’en­fourche le vélo. Lorsque le bus sur­git au détour de la pati­noire, je suis au pied de l’ar­rêt Poya. Gala, debout dans le bus, ges­tic­ule. A bord, des pas­sagers l’aident. Le chauf­feur ouvre les portes les refer­ment, les rou­vre. Gala saute à terre:
- Heureuse­ment que j’ai demandé! Il faut descen­dre à Poya!
Cette igno­rance! Elle est inquié­tante. Le chauf­feur ne con­naît pas sa carte, le fonc­tion­naire ne maîtrise pas sa ville. En fin de compte, de quoi s’ag­it-il, sinon d’une absence de moti­va­tion, d’une absence de curiosité et de rigueur? Absences qui en se répan­dent dansa la pop­u­la­tion, que les abrutis jugent “sym­pa­thique”. Or, cela crée des con­cen­tra­tions de faux savoir. Du savoir par défaut. Illus­tra­tion par­faite des borgnes qui au domaine des aveu­gles sont rois. Pré­fig­u­ra­tion d’une société à risques; que dirigeront les médiocres, au nom des handicapés.