Des passereaux volètent au-dessus de la table du balcon. Je sors pour répandre des miettes. J’attends. Quand ils reviennent, ils minaudent. Je me tiens sur le banc de la cuisine, derrière la vitre. Le plus audacieux atterrit sur la table. Il bondit et picore. Les autres louvoient. Cette table a trouvé sa fonction. Elle date de l’anniversaire de Luv. Petite diamètre, métal orangé. Luv a grandi. Quinze ans cette année. La table ne l’intéresse plus. Que puis-je en faire? Parfois, je pose ma tasse de café. Ou j’étends les jambes en travers de son plateau. Cela ne dure pas. Je suis appelé. Je me lève. Je quitte le balcon. Ces temps, mon désamour des objets est à son comble. Longtemps, j’ai transformé du travail en argent, de l’argent en objet, avant de tourner le dos aux objets. Au mépris du temps. Ces oiseaux sont une récompense. Déjà je me demande ce qu’ils deviendront la semaine prochaine, avec le froid, après mon départ. La table ne sera plus sur le balcon.
Idée
J’ai dans le haut de ma bibliothèque un livre de Robert Lenoble, Histoire de l’idée. C’est comme si je tombais sur un boîte pralinés ou un tonneau de bière artisanale! Puis je vois que le titre n’était pas complet. Avec déception, je lis : Histoire de l’idée de nature. Dix fois je m’y suis laissé prendre.
Ribambelle
Les académiciens deviseront longtemps (cependant, depuis qu’à commencé le siècle nouveau ils se font discrets) sur la liberté; lorsqu’on constate la variété des figures individuelles, preuve est faite que le déterminisme n’est démontrable qu’au niveau métaphysique. A l’instant, j’étais à la gare de Fribourg, tirant derrière moi la valise sombre de Gala. Les portes de la rame coulissent, des grappes de voyageurs tombent sur le quai. Dans le même temps, d’autres échevelés s’engouffrent. Bien sûr, c’est l’heure de pointe. Un dimanche pourtant. Calme depuis le réveil, heureux lorsque je courais sur l’anneau de Saint-Léonard, profitant ensuite du soleil pour boire le café en terrasse, j’ai reçu en fin d’après-midi C. avec qui je travaille un roman. Et soudain, je quitte ma colline, je roule dans le jeu de quilles. Partager ne serait-ce que quelques instants le destin des individus inféodés aux circuits de puissance m’agace. J’entre en colère. Nul mépris, un sentiment de catastrophe; savent-ils qu’ils sont forcés dans un rôle? Que ce rôle participe à une parade? Que cette parade est agressive? Pour les nouveaux venus, j’en doute. Ils convoitent des hochets. Pour les autres, peut-être est-ce affaire d’énergie: ils sont comme je suis, hoplite fatigué des légions occidentales. L’énergie est au plus bas: dans les talons. Ils s ‘en veulent, protestent , c’est un baroud; ils ont abdiqué. Et voici venu le moment de songer à ces figures des antipodes: un héritier qui vit à Turks et Caicos, un Pascal Quignard, un paysan de Corrèze (trois chèvres, un arpent de vigne, un pull l’été, un second l’hiver), un climatologue russe en mission dans la Koutkotchka — je pourrais tirer sur la ribambelle. Ainsi en est-il de la variété. Aucune figure humaine d’exception n’est déductible du schéma général. Si le schéma général existe et pèse, il est contournable. Le métaphysicien fait lui-même la démonstration de la vanité de son concept lorsqu’il affirme le déterminisme: figure exceptionnelle, il illustre par la nature folle de sa recherche la possibilité échue à l’homme de surseoir aux conditions obligeantes.
Belle course
Belle course sur les hauteurs de Fribourg. La montée de Planche Inférieure à Notre-Dame de Lorette, la forêt du Bourguillon, cette ferme singinoise à la limite de Tafers et la plongée dans les gorges du Gottéron avec ce système de sentier en escalier qui tantôt creuse la mollasse tantôt la surplombe, enfin, la pisciculture, la Tour des Chats, le pont de Berne. A la hauteur de la prison, je longe la Sarine. Je vois cette maisonnette que nous devions louer en 2011. Gala redoutait l’humidité. Je redoutais la prison. Se lever le matin et voir des barreaux. Ceux qui contraignent, l’Etat, la police; ceux qui défont la société, les voyous, les tricheurs. Triste duo. D’ailleurs, sur ce parcours, ces quelque cent mètres de chemin blanc dans l’odeur de l’eau, correspondent au moment de la plus grande fatigue. Chaque fois je m’étonne. Est-ce parce qu’il s’agit d’un faux plat? Depuis quelques mois, je me divertis en arrachant un mot ou deux à ces pierres rondes que des enfants ont peintes et illustrées de citations d’écrivains. Ce matin j’ai lu : “Colette”. Vient ensuite la Motta, puis les escaliers du funiculaire. Ouvrage créé par le maître de la brasserie Cardinal pour monter la bière à la ville (et dont j’ai bu de grosses quantités la veille, mélangée au réveil de café, le tout pesant sur l’estomac tandis que je fixe avec obstination les marches de pierre, de goudron, les anciennes, les nouvelles, les étroites, les larges…) Belle course. N’était-ce cette traversées des rues vivantes: l’Europe, l”université Miséricorde, puis la rue Saint-Michel. Les étudiants y boivent l’été; l’hiver, ils fument. Quand sonnent les carillons, ils la montent ou la descendent. Puis sur la place Georges-Python, il y a les terrasses. Le temps est splendide depuis lundi. Un été indien, remarque Gala. Ainsi, pas une chaise de libre sur les terrasses de Goerges-Python. Or, courir est ridicule. Le coureur ressemble à un haricot, un préservatif, à une une andouillette. De plus je souffle avec force. Technique héritée de mes premières courses à Mexico. L’entraîneur m’avait alors expliqué que le meilleur moyen de lutter contre l’altitude et de faire sa prise d’air en deux fois. Depuis 1986, j’applique cette méthode. C’est dire que je fais autant de bruit que la locomotive de La bête humaine. Et, comme aujourd’hui, quand je croise G. dans la rue, c’est pire. Faut-il s’arrêter? Je salue de la main, je me retourne, je cours quelques mètres en marche arrière prenant garde à ne pas m’étaler et file. La forêt — la forêt est très bien: on y est seul et quand on y croise un promeneur, surpris, il se gare (sauf les Japonais, tétanisés, ils vous regardent comme s’ils étaient arrivés à la fin de leur vie).
Individu 2
Ce thème de la vie moderne: “faire plusieurs choses à la fois”. Presque un critère d’excellence. Ceux qui ne sont pas capables de cette prouesse, qui ne savent comment se disperser sans se perdre, sont des simples. Soit. Et cependant, lorsque l’on présente quelqu’un, on continue de le présenter par le statut.
- Jean est médecin.
Bien sûr, il y a cette mode des compétences secondaires:
- Jean est médecin, il est aussi historien.
“Aussi” désignant dans la phrase l’impossibilité d’être plusieurs choses à la fois avec le même degré de sérieux.
Rigueur
Tel fonctionnaire du service de l’espace public, dans un dossier dans lequel nous sommes partenaires, corrige mes dires: “Pas du tout, je vous assure! Ce que vous cherchez se trouve ici et là! Croyez-moi, je connais parfaitement la ville! Du reste, laissez-moi faire!” Et avec générosité, il m’affecte un urbaniste. Accompagné de cet escorte, j’arpente le territoire sur lequel porte notre projet et, au terme de la visite, tombe la conclusion:
- Eh bien, nous sommes désolés, Monsieur Friederich, vous aviez raison!
Le lendemain, à Fribourg cette fois, Gala me demande de lui expliquer somment se rendre à l’Auberge des quatre vents. Je donne le numéro de bus, nomme l’arrêt où descendre, annonce qu’il faudra cependant marcher le dernier kilomètre. Elle insiste pour que je l’accompagne. Je tiens bon. A l’âge de quatorze ans, j’ai juré ne jamais monter dans un bus: ce n’est pas aujourd’hui que je vais me dédire.
- Voilà comment nous allons faire, lui dis-je. Lorsque le bus démarre, tu fais sonner mon téléphone. Je me tiendrai au pied de l’arrêt lorsque tu arriveras.
Le téléphone sonne. C’est Gala:
- Attends, ne raccroche pas, je te passe le chauffeur.
Et celui-ci de m’expliquer que je me trompe, qu’il convient de descendre à l’arrêt Forum pour se rendre à l’Auberge des quatre vents. Gala me répète que je me suis trompé, qu’il faut la rejoindre au Forum. J’entends le bus qui démarre. Je me précipite au jardin. J’enfourche le vélo. Lorsque le bus surgit au détour de la patinoire, je suis au pied de l’arrêt Poya. Gala, debout dans le bus, gesticule. A bord, des passagers l’aident. Le chauffeur ouvre les portes les referment, les rouvre. Gala saute à terre:
- Heureusement que j’ai demandé! Il faut descendre à Poya!
Cette ignorance! Elle est inquiétante. Le chauffeur ne connaît pas sa carte, le fonctionnaire ne maîtrise pas sa ville. En fin de compte, de quoi s’agit-il, sinon d’une absence de motivation, d’une absence de curiosité et de rigueur? Absences qui en se répandent dansa la population, que les abrutis jugent “sympathique”. Or, cela crée des concentrations de faux savoir. Du savoir par défaut. Illustration parfaite des borgnes qui au domaine des aveugles sont rois. Préfiguration d’une société à risques; que dirigeront les médiocres, au nom des handicapés.
Menées
Soit un sommet du climat cher et oiseux (à Paris dès le 30 novembre) . Un gouvernement français qui bafoue la constitution au nom des droits de l’homme, la loi au nom du réalisme politique et subventionne l’invasion de son territoire par des hordes d’immigrés en débloquant des crédits d’urgence. Et, après avoir fait valoir son incapacité à contrôler ses frontières, rétablit ces contrôles le temps de la tenue de ce sommet inutile. La parade évoque un exercice militaire à blanc. Celui qui précéderait par exemple une reprise en main de la démocratie par une minorité dotée des pleins pouvoirs .
Du rêve à la réalité
Surpris d’être ignoré par mes amis qui mangent autour d’une grande table avec vue sur la montagne, je poursuis mon chemin les genoux à hauteur de menton quand survient sur l’épaule gauche du sommet une jeep. Elle heurte un tertre, sort du chemin, se renverse, part en tonneau. Elle arrive sur moi. Va-t-elle s’immobiliser? Non seulement elle poursuit sa trajectoire, mais en change pour m’écraser. Je me gare. Elle se porte du côté où je me tiens. Je change de côté. Elle me suit. Quand elle emplit tout le ciel, je mets mes bras en protection. Elle passe par-dessus ma tête, elle continue de dévaler. Je m’élance sur un VTT. Les prés perdent leur couleur. le paysage se désertifie. Apparaît une corniche de sable. Je roule à grande vitesse, cherche des tremplins, tourne dans les airs. J’aligne les acrobaties. A la poursuite s’ajoute la griserie de réussir le parcours avec une telle dextérité. Puis la voiture tombe dans un gouffre, elle prend feu, elle brûle. J’abandonne mon vélo. Un commando répète des figures d’attaque devant un instructeur de la police. Nous sommes en France. Il ne fait pas bon être en France. Je passe mon chemin. Au fond de la vallée, une ville d’eau. L’unique route forme un circuit fermé. Dans la mesure où il est fermé et que je l’emprunte, il va de soi que je l’ai déjà emprunté. Pourtant, je ne me souviens pas de ce pub. A travers la vitre poussiéreuse, je tente de reconnaître le bar, la piste de danse, les tables. Il y a quatre bars en ville. Ces quatre bars sont des pubs. Ces quatre pubs sont fermés et je suis en ville, sur l’unique route, celle qui mène d’un pub à l’autre.
Ce rêve succède à une longue insomnie de sorte que je me réveille ce samedi bien après Gala et Aplo, les paupières lourdes, l’air ébouriffé. Après un petit-déjeuner au soleil, nous trions les dossiers d’images enregistrés sur la disque dur de l’ordinateur. Ils contiennent quelques 5000 photographies. Comme dit Gala “quatorze ans de vie!” Nous prévoyons d’en envoyer 500 au développement. Celles-ci en sécurité, nous débrancherons l’ordinateur.
Vient l’après-midi et je propose à Aplo d’aller faire du longboard. Même problème que pour les photographies. J’ai acheté cette planche de 1,10 mètre à Avila l’année où je faisais mes recherches sur les Verracos. L’année suivante, je suis retourné à Avila pour creuser certains la question et j’ai acheté les gants munis de ces plaques sur lesquels on s’appuie pour glisser dans les virages. A l’été 2013, j’ai acheté un pantalon de motocross à Torrevieja. Depuis, je me suis retourné dans mon lit des dizaines de fois, autour de quatre heures du matin, heure habituelle des insomnies, convaincu que c’était le meilleur moment pour dévaler à travers Fribourg, du quartier de Beaumont au pied de la cathédrale en passant par la rue de l’Industrie de le boulevard de Pérolles. Une fois où j’ai sorti mon matériel. Ce jour-là, je me suis étalé sur le bitume en négociant un virage en bas de la rue des Ecoles. Or, cet après-midi, en dix minutes, j’avais la technique en main. Des voitures émergeaient su parking souterrain de la rue du Jura; je zigzaguais entre elles. Les automobilistes du samedi ne s’y sont pas trompés: ils ont fait de grands signes. Le plus virulent a baisse sa fenêtre pour m’insulter. Casqué, ganté, protégé de mon pantalon rembourré, j’ai continué ma descente.
Examen
Combat médiocre et sans beauté. Pourtant, je connaissais le partenaire qu’ont choisi les jurés. D’abord, nous tenons nos distances par des coups de pied, puis il place un crochet. Je riposte par un direct. La suite est désordonnée: attaques en avançant, série au visage arrêtée par les gants mis en défense. Fin des deux minutes. Je lui dis mon sentiment; il pense de même: nous avons offert un piètre spectacle. Probablement la fatigue mentale: trop de concentration pour les exercices qui nous ont été demandés durant l’heure d’examen. Puis la bonne nouvelle, le grade est obtenu, j’obtiens comme le partenaire la ceinture orange. Au moment de serrer la main des professeurs, on me recommande: “et maintenant, mettez-vous au travail. Si vous visez la verte, vous avez trois ans d’entraînement dur qui vous attend.”