Cube 4

Le lab­o­ra­toire Etopia est à l’é­tage. Pour visu­alis­er le bâti­ment, il faut imag­in­er le cen­tre de tri dune gare routière, sauf qu’i­ci le cœur du bâti­ment est vide et en mar­bre, occupé par une fos­se et du mobili­er design (un élé­ment oblong qui joue des sons de forêt quand on y pose les fess­es). Au milieu de la fos­se, les huissiers. Qui dis­ent: “pour les livraisons, c’est pas notre boulot”. Quant à guet­ter, c’est impos­si­ble, il n’y a pas de fenêtres. Donc je guette l’écran de mon télé­phone. A midi un chauf­feur appelle. Il tra­vaille pour une société alle­mande, il explique : quand les col­is sont trop volu­mineux, les Espag­nols nous les délèguent. Il abaisse le pont de son camion et mes seize plaques de mousse appa­rais­sent. Demandées noires, elles sont blanch­es. A David, je dis “je ne peux pas les ren­voy­er, mais je vais faire baiss­er le prix”, puis il appa­raît que c’est moi qui n’ai pas spé­ci­fié, l’im­age sur le site du fab­ri­cant mon­trait du noir, j’en ai déduit qu’elles étaient noires. Nous rap­a­tri­ons la mouse par le monte-charge, nous met­tons au tra­vail. Trop tard, c’est l’heure du repas. A la reprise — il est dix-sept heures — David pro­gramme la découpeuse-laser, réalise les formes selon les plans Auto­CAD de Max­i­mum et me les tends: je com­prends alors qu’e je ‘il va me fal­loir découper au cut­ter et à la main plus de quinze mètres car­rés de pro­fils de huit cen­timètres d’épaisseur. 

Cube 3

La mousse n’est pas arrivée. Je rap­pelle Barcelone, j’ap­pelle la poste privée, même réponse: “les Fêtes”. L’im­pa­tience est à son comble, car j’ai ren­dez-vous avec Gala à Saint-Tropez et ce sont huit cent kilo­mètres de route. Dans l’après-midi, je ter­mine la fab­rique du socle. David sug­gère d’in­sér­er des aimants dans la tranche des demi-plaques afin qu’elles ne se désol­i­darisent pas durant les exer­ci­ces (les élé­ments qui com­posent le cube sont poly­va­lents, le socle qui sert de base au cube est aus­si un sou­tien de porte, une ral­longe de banc et un butoir). Je fais une recherche sur inter­net, je passe com­mande d’aimants à vis, puis j’ap­pelle l’a­gence de séri­gra­phie qui n’a pas envoyé son devis. En fin de journée, d’autres clients afflu­ent vers le lab­o­ra­toire, aucun bavardage, cha­cun est con­cen­tré — ce qu’ils font? Je l’ig­nore, de même qu’ils ignorent ce que je fais. La plu­part occupe un bout de table, alors que je tra­vaille au sol sur dix mètres car­rés avec des sci­es, des équer­res, des lames, de la colle et mes deux ordi­na­teurs porta­bles. A mesure, j’en­reg­istre pour Max­i­mum des mémos sur Three­ma, pose des ques­tions lorsqu’il faut une déci­sion. Par la même voie il opine et je reprends le travail. 

Cube 2

A vélo dans Saragosse, ville fatiguée en ce pre­mier jour de reprise après les “fête ““Fies­tas de la Vir­gen del Pilar”. Déje­uner d’un crois­sant dans un bar espag­nol de l’Aveni­da His­panidad tenu par une Chi­noise tik-tok. Après la quin­cail­lerie, la manu­cure et les coif­feurs, les bars. Théorie des cordes de Sun-Tzu. Pen­dant ce temps, les Espag­nols regar­dent Mas­ter chief la télévi­sion. Au lab­o­ra­toire Etopia, dans un bâti­ment d’ar­chi­tecte élevé sur un ter­rain vague, David com­mence par me promen­er devant les imp­ri­mantes 3D, la découpeuse-laser, les étab­lis et les écrans: par quoi est-ce que je veux com­mencer? Car s’il m’as­site, c’est au client de con­duire le pro­jet de créa­tion. Ai-je le choix? Le matéri­au de mousse indus­trielle qui per­me­t­tra de fab­ri­quer les faces du cube (le futur out­il péd­a­gogique de notre société d’au­to-défense) n’est pas arrivé. Donc com­mençons par la véri­fi­ca­tion des plans et la con­cep­tion du socle. Là encore, il faut du bois. Avant midi, je suis dans une agence de séri­gra­phie. J’ob­tiens un devis pour les pan­neaux expli­cat­ifs qu’au même moment à Fri­bourg Max­i­mum des­sine, puis je mange un menu à 11 Euros, remonte au camp­ing, fait la sieste, plie le van, con­tourne la ville par le périphérique, aboutis dans la zone indus­trielle de Par­que Goya, fait couper une poutre en deux, achète le car­ré de con­tre­plaqué qui servi­ra de sup­port pour notre cube de 1mètre de côté. En soirée, je rap­pelle une dernière fois Barcelone: qui n’a pas de nou­velles de mon col­is expédié mer­cre­di dernier avant les Fêtes, c’est que, dit la Sud-Améri­caine qui gère la plate­forme des récla­ma­tions: “il y a eu les Fêtes…”, 

Cube

Arrivé ce soir au Camp­ing munic­i­pal de la ciu­dad de Zaragoza. J’in­stalle mon lit sur le toit du van, je déplie table et chaise, je rem­plis ma canette. Un chien aboie. Il aboie pen­dant trois heures et cinquante min­utes. Le temps est superbe, le ciel est bleu, il fait 36 degrés. Ren­dez-vous demain lun­di à l’U­ni­ver­sité avec l’ingénieur David du FabLab pour créer le cube. 

Littérature

Sol­jen­it­syne en exil dans le Ver­mont reçoit Bernard Piv­ot: “Je me tiendrai à votre dis­po­si­tion pen­dant un jour et demi et vous filmerez à votre guise. Je n’ai qu’une demande, ne me faites pas refaire les choses, je suis un écrivain, pas un acteur”.

“Trials of the van occupanthier” 3

Pour cette dernière étape du bref périple, nous logeons au som­met d’une mon­tagne de Navarre, les vans sont posés sur de l’herbe épaisse, détrem­pée, jurassi­enne, nous gril­lons du bœuf au son des cloches ani­males. Puis lais­sons gliss­er le matin venu jusqu’à la plaine d’Aragón où dans la ville de Tafal­la, mal rasés, en pan­talons de brousse et Bermudes défraîchis, par hasard, au pre­mier étage de la place majeur, un restau­rant classé au Miche­lin nous sert ses meilleurs plats aux­quels invite Mon­a­mi, enfin con­tent de la qual­ité des liba­tions. Soirée plus chiche à Piedral­ma, en con­ver­sa­tion sur les femmes, la vie, le des­tin… je plaisante — en con­ver­sa­tion, tan­dis qu’Evola arrose ses tomates, son basil­ic, son chan­vre et reprend la route à bord du Fiat Duca­to antédilu­vien et pous­sif, croise le pont sur la riv­ière, s’en va en amont de la riv­ière pour ren­con­tr­er demain les pas­teurs qui l’emmènent avec 1200 mou­tons sur un itinéraire de tran­shu­mance de sept jours.

“Trials of the van occupanthier” 2

Sur la route des canyons au nord de la province de Bur­gos. Des coloss­es de gran­it bar­rent l’hori­zon, les cirques sont pleins de soleil, les défilés s’ou­vrent sous nos pneus. Un cat­a­clysme tran­quille qui sem­ble délais­sé des hommes depuis la préhis­toire. Dans le rétro­viseur j’aperçois le van blanc de Mon­a­mi, le même que le mien, à la traîne et qui crache sa fumée le vieux Duca­to d’Evola. Début d’après-midi, nous sommes aux portes du Mon­u­ment naturel de Ojo Guareña, une grotte qui ser­vait de monastère. Les voûtes peintes de la chapelle dédiée à San Tir­so et San Bern­abé com­porte des dizaines de scènes de tor­tures: lyn­chage, écartèle­ment, fla­gel­la­tion, huile bouil­lante, piques aux yeux, sévices dont la guide nous explique qu’ils n’ont “aucune­ment fait souf­frir les religieux”. A l’en­trée du labyrinthe (110 kilo­mètres de galeries dont nous ver­rons à peine l’an­ticham­bre mais dont on nous bal­ance quelques images de syn­thèse) qui creuse la falaise des jar­res enfouies dans le sol où les paysans stock­aient au moyen-âge le grain cen­sé pal­li­er aux famines. De retour sur la nationale — il fait tou­jours 36 degrés — nous man­geons la plus médiocre de pael­las que j’aie goûté en cinquante ans, tiède, molle, farineuse, puis roulons en con­voi jusqu’au lac d’Ar­i­ja, lac de retenue dont la vision depuis les hau­teurs est proche du mirage. La nappe fine, irisée et bleue s’étire sur de longs kilo­mètres au cen­tre d’un désert farineux. Le vil­lage des berges, groupe de maisons plus que vil­lage est une sorte d’ag­gloméra­tion en sur­sis que tra­verse une voie de chemin de fer. A notre arrivée au café les con­ver­sa­tions bifurquent, les habitués cherchent à savoir qui nous sommes, quelle langue nous par­lons, ce que nous voulons. Quant à la patronne elle se réjouit, Mon­a­mi veut dîn­er, il veut de la viande gril­lée et une bouteille, elle va rem­plir sa caisse.

Manivelle

Les Chi­nois fab­riquent de l’électronique de loisir, l’électronique de loisir fab­rique des Américains.

Argent

Le grand démobilisateur.

Progrès

Monde en perdi­tion. Ou par­tie de monde, la nôtre. Con­fron­tée aux échecs que minent le pro­jet d’ex­pan­sion occi­den­tal de l’homme. Cette expan­sion, la race humaine nous en est redev­able mais aujour­d’hui elle trou­ve ses lim­ites. Est-ce à dire que le sché­ma anthro­pologique ne serait que cela : une forme con­traig­nante, une lim­ite ? Notre par­tie du monde, vic­time de ses inven­tions, se noie dans la com­plex­ité de leurs effets: cela sig­ni­fie-t-il qu’il n’y a pas de révo­lu­tion pos­si­ble du statut naturel par la con­science? Si cela devait être, je plaiderais sans honte pour le sui­cide dans notre par­tie du monde. Au nom de la même logique, la con­science, la volon­té… D’ailleurs, c’est peut-être ce qui sous nos yeux se pro­duit ces jours: des agents non-souhaités et malveil­lants, ambas­sadeurs proclamés de nom de notre par­tie du monde, fondent sur le corps social et le détruisent.