“Faire brûler des animaux c’est horrible. Malheureusement cela se produit encore de nos jours. Un réalisateur de cinéma, jeune homme de talent, faisait un film. Et il avait décider qu’il lui fallait montrer dans ce film une vache en train de brûler. Mais personne n’accepta de mettre le feu à la vache, ni l’assistant du réalisateur, ni le cameraman. Alors le réalisateur arrosa lui-même la vache de pétrole et la fit flamber. La vache se mit à courir en mugissant. C’était une torche vivante, et ils la filmèrent. Les prises de vue se passaient à la campagne. Lorsque les paysans apprirent cela, il faillirent tuer le réalisateur”. Les mémoires de Dimitri Chostakovitch (à propos de Tarkovski).
Culture
Mes patates sont petites ou moyennes, peu sont grosses. Elle ont des trous noirs. Ce n’est pas une image, ce sont de trous et ils sont noirs. Lorsque l’on pèle, le noir révèle la chair ou alors il faut creuser avec la pointe du couteau, évider la patate. Au retour de la promenade du Saint-Graal, le paysan me montre sa récolte. Elle est répandue au sol dans la remise. Il me la montre afin que je vois que comme les miennes ses patates sont petites et moyennes plutôt que grandes, que s’il a soixante ans d’expérience lui non plus ne peut rien contre les trous noirs. Je prends plusieurs patates dans la main, les tourne et retourne: elles sont parfaites.
Patrouille
De retour dans le van au camping municipal de Saragosse, je consulte mes messages sonores. Voix souffreteuse d’Evola: “c’est le cœur, j’ai de la peine à souffler, je me suis évanoui sur le sentier au milieu des moutons, j’abandonne la transhumance, je vais essayer de rentrer sur le terrain”. Vérification faite, le message date de la veille. Il y en a un autre, la voix est encore plus faible: “les tempes battent, je n’arrive pas à décoller du lit, j’ai de la fièvre”. Ce deuxième message, posté le matin, je l’écoute à 22h30. J’essaie d’appeler Evola : pas de réponse. Sachant qu’il est seul dans la vallée, que Piedralma est invisible depuis la route et qu’il n’y a pas de couverture téléphonique (les messages sont envoyés par internet), je me demande: est-il mort? Je rappelle. Rien. Je compose le numéro des Urgences. Le service de Huesca me renvoie à la Centrale de secours des Pyrénées. Là, une militaire se met en contact avec la patrouille des Vallées occidentales. Je me couche. A minuit, la militaire me réveille: “j’ai eu la patrouille, elle va passer voir votre ami”. Un heure du matin, la militaire me réveille: “la patrouille sera bientôt sur place”. Elle rappelle: “Je viens d’avoir un contact radio, votre ami est vivant mais il ne peut pas bouger, il a de la fièvre et n’a pas voulu être emmené l’hôpital, la patrouille rappellera dès qu’elle sera sortie de la zone blanche”. Je me rendors. A une heure du matin, coup de téléphone de la patrouille: “Evola est mal en point, mais nous ne pouvons pas le forcer à nous suivre, nous repasserons demain avec des médicaments…”. Bien, je vais pouvoir dormir. Non, Evola appelle: “c’est incroyable, des militaires sont passés, j’étais au lit, c’est tout juste si j’ai réussi à me traîner jusqu’à la porte… Ils m’ont dit que tu les avais envoyés… Là ça va. Pas mieux, mais ça va… Dès que je pourrai me lever, j’irai à l’hôpital, en Suisse”.
Etude
Avantage lorsque j’ai à m’expliquer, je démêle les problèmes sans perdre l’interlocuteur. Quant aux échanges courants (qui n’ont pas la qualité de “conversations” encore moins de “discussions”), tant qu’ils sont fondés sur la réflexion ou le bon sens ils sont plaisants, mais de plus en plus les opinions sont des emprunts-machines.
Toulonnais
En dehors des jours heureux et intimes qui après plus de vingt ans vécus avec Gala demeurent intimes et sont toujours heureux, je ne trouve comme intérêt à la Côte-d’Azur où elle me convie pour me convaincre de sa beauté, de sa tranquillité, de sa sérénité (j’y vais pour elle) que la transparence de l’eau de mer — plusieurs après midi je me suis baigné les yeux écarquillés le dos au ciel — et la brocante du dimanche avec ses exemplaires de rebut de la société, demi-gitans, magrébins, hippies, motards ou pauvres, ils occupent entre les marais salants et un luna-park surmonté des lettres métalliques Magic World avec des couvertures jetées au sol un hectare de poussière où l’on trouve une merveille de produits dont des livres tirés des arcanes que personne ne convoite, Montesquieu, Comte, Kant ou encore les Albums de Kick et Pfluke.
Cube 5
Forte pluie. Le camping est inondé. Je cours en culottes sur le terrain, arrive mouillé aux douches, reviens mouillé au van. Autour d’Etopia, le terrain vague colle aux semelles. Puis je transpire car je vais vite, trop vite. Faire en neuf heures des découpes pour lesquelles il faudrait prévoir deux ou trois jours fait transpirer. Mais je trouve un subterfuge, se dédoubler: j’enduis les faces du cube de colle et je découpe la face suivante pendant que la colle sèche sur la précédente, en même temps je fabrique les pieds des panneaux didactiques, teste les charnières et demande à David de vérifier (il n’est pas disponible, après une semaine de va-et-vient de l’aiguille d’imprimante 3D, le client bougon qui travaille un casque sur les oreilles a obtenu son objet, un petit feu rouge pour le passage à niveau d’une maquette de train). A l’heure du repas David part. Je le supplie de me laisser travailler. Il hésite. Je suggère de m’enfermer dans le laboratoire. Il m’enferme. Plus tard une femme de ménage pénètre dans le laboratoire. Elle demande ce que je fais là. J’explique: David m’a enfermé. Commentaire: “cela ne lui ressemble pas!”. Elle est inquiète. Nettoie à peine, s’en va. Je colle, je découpe. A dix-sept heures, le prototype est achevé. Il ressemble à un gros morceau de sucre. Je photographie, j’envoie à Maximum. Il ne pleut plus, il vente. Saragosse est la capitale du vent. Je rapproche le van de la sextuple porte du bâtiment. A plat ventre sur les sept faces du cubes (5 + 2 moules contenant les simili-couteaux et les simili-matraques), David fait contrepoids, il évite que mon travail ne s’envole. Il me félicite, je le remercie et promets d’écrire dès le retour de Saint-Tropez.