Napalm

De retour en pleine nuit, à tra­vers l’île, par la forêt, à moto. Tout dort. Nous allons à la plage, nageons dans une eau claire jusqu’aux rochers brun lave qui sup­por­t­ent le petit tem­ple. Sur la colline, notre ter­rasse de bois et du vent dans les cocotiers, au loin des bateaux pêchent au pro­jecteur. Toutes beautés con­fon­dues qui devraient me garan­tir un som­meil pais­i­ble. Pais­i­ble, il l’est, mais je con­sacre mal­gré moi une par­tie de la nuit à rejouer les riffs de gui­tare de How the years con­demn, l’un des titres sauvages du dernier Napalm Death. Ce faisant, je me représente les trente années de car­rière des Anglais, depuis l’époque de Scum et dresse des sta­tis­tiques sur le nom­bre de con­certs qu’ils ont don­nés dans leur car­rière sachant que Napalm Death tourne jusqu’à six mois par an. Me voici dans la peau de Bar­ney sautant et box­ant le vide, cher­chant à imag­in­er ce que peut pro­duire sur le cerveau la vue de cen­taines de têtes de punks qui s’agi­tent deux heures d’af­filée, cent fois par année, pen­dant trente ans.

Digitales

Le prési­dent des Alle­mands, pour pren­dre part au débat sur l’im­por­ta­tion des étrangers, déclare que le phénomène est imputable à la dig­i­tal­i­sa­tion du monde. Désor­mais, explique-t-il, les peu­ples du tiers-monde savent com­bi­en nous sommes rich­es. Ils ne savent pas com­ment le devenir, devrait-il ajouter.

Violence

Que fait un mâle dans la société? Il domine et son pou­voir régu­larise la vio­lence dans l’en­tourage. Donc, tout mâle qui prône la faib­lesse con­tribue à la con­cen­tra­tion du pou­voir. Or, plus le pou­voir est con­cen­tré, plus il est dom­mage­able. La con­nais­sance accu­mulée dans nos sociétés occi­den­tales et le rel­a­tivisme qui en découle (et d’abord le fémin­isme), est para­doxale­ment un fac­teur du retour de la violence.

Saluts

L’Améri­cain salue d’un signe de tête ou du bout des doigts. Ce faisant, il n’a pas à inter­rompre son activ­ité. Il demeure en mou­ve­ment. L’Eu­ropéen s’ar­rête pour ten­dre la main. L’autre main reste fonc­tion­nelle. Le Thaï cesse toute activ­ité, baise la tête, joint les deux mains, incline le front, se redresse lente­ment. Un bon signe.

Veira da Silva

Mangé ce soir dans une rue adja­cente de l’hô­tel où la nou­velle généra­tion de Sukhothai tient des bars et des restau­rants. Les plus légers évo­quent le bar de squat mon­té de bric et de broc, les mieux bâtis, le restoroute améri­cain dans un film polici­er de série B. Sur le bitume sont garées des voitures rouges tunées. Avec le repas est com­pris le lavage de pare-brise. Notre plateau de table est fait d’une planche d’ag­gloméré. A mesure que la lumière du jour baisse ressor­tent les copeaux de bois qui com­posent la planche. Leur vision en per­spec­tive évoque ces tableaux de Veira da Sil­va que j’aimais pour leur dimen­sion méta­physique, et qui, en l’occurrence, rel­e­vaient plutôt de l’architecture paradoxale.

Aéroport de Sukhothai

Dans les parcs qui joux­tent l’aéro­port de Sukhothai pais­sent trois cent buf­fles ros­es. Le plus malin monop­o­lise la douche. L’eau des marais s’é­coule à grand débit sur son dos, il rumine. Au bout de la route, devant un pan­neau de feu­tre où sont insérés des car­ac­tères de caoutchouc tels qu’on en dis­tribue au jardin d’en­fant pour appren­dre la lec­ture, nous attend le per­son­nel en uni­forme bleu de la Bangkok Air­ways. Gala s’in­téresse au tableau. Il donne la des­ti­na­tion du seul vol de la journée, Bangkok, le créneau de vol, 17h00-18h10 et le numéro de vol. Comme je voy­age avec un sac ouvert — je veux dire qu’il ne ferme plus — le pré­posé aux bagages le refuse en cab­ine pour l’ac­cepter aus­sitôt en soute. Le voici qui se démène pour envelop­per mon sac d’une feuille trans­par­ente et le saucis­son­ner de gros scotch. Nous pas­sons le con­trôle des per­son­nes aidé par un polici­er coif­fé d’un casque de bam­bou, buvons de l’o­r­angeade en plein air sous un toit pointu, recevons des pâtes, mon­tons dans l’avion. A peine la porte fer­mée, il roule.  Quelques sec­on­des, il  est aspiré dans le ciel par ses hélices. Avant que les nuages n’en­vahissent le hublot, j’ai le temps de voir sur le tar­mac le per­son­nel en rang d’oignon dire adieu.

Poisson-sabots

Tan­tôt, nous sommes allés au marché de Sukhothai. Depuis Kathaman­du il y a vingt ans, où j’avais fait découpé un steak dans un morceau de viande vis­ité des mouch­es avant de l’ap­porter dans un jour­nal au cuisinier du restau­rant, je n’avais rien vu d’aus­si mis­érable. Juchées sur des tabourets et noyées dans des amon­celle­ments de fleurs, les femmes com­posent tress­es et couronnes des­tinées aux autels privés qu’en­tre­ti­en­nent les Thäis dans leur salon, leur jardin, leurs voitures, à l’en­trée des ponts, des restau­rants, des chantiers, des maisons. Abrités sous des murs de chaux gris, veil­lant à demeur­er immo­biles pour se pro­téger de la chaleur de l’après-midi, les marchands de vête­ments for­ment une ligne par­faite. Vous approchez, ils ne bougent pas un cil. Vous sai­sis­sez le coin d’un jean, ils tour­nent la tête. Il faut insis­ter pour qu’ils se lèvent, et encore ne ‘éloignent-ils qu’avec pré­cau­tion de leur chaise comme si celle-ci, emportée par la tor­peur, allait dis­paraître, leurs enl­e­vant tout recours. Je cherche des sabots. Cet objet de grande laideur, envelop­pant, bleu ou rose, rouge ou vert, fait de pét­role coag­ulé, mais inodore à l’usage et qui per­met de de marcher sur terre, de tra­vers­er les gouilles à l’heure de la mous­son et de piétin­er les fonds marins. Les Thaïs en pos­sè­dent tous une paire. En cette sai­son, et mal­gré la chaleur dont ils sont eux aus­si vic­times, ils por­tent des chaus­settes. Il me faut une poin­ture 45. J’ai beau être habil­lé comme un clown, autrement dit, comme tous les touristes, au moment de miser sur une cer­taine forme (il y a des nuances) et une cer­taine couleur (les com­bi­naisons ne man­quent pas), je minaude. Pre­mier mag­a­sin, couleur et forme, mais pas la poin­ture. Quelques min­utes aupar­a­vant, je n’avais que l’idée vague de procéder à un achat. Voy­ant que trou­ver la paire con­ven­able ne sera pas facile, mon intérêt se pré­cise. Deux­ième, puis troisième mag­a­sin. Même insuc­cès. Cepen­dant, Gala trou­ve une cou­turière. Celle-ci entre­prend de lui répar­er à la main une chaus­sure à talon dont la cour­roie de fer­me­ture est brisée. L’opéra­tion étant plus qu’im­prob­a­ble, Gala annonce vouloir rester à son côté.  Je par­cours la halle du marché, puis les rues adja­centes. Au six­ième mag­a­sin, je con­state que tous les marchands vendent les mêmes mod­èles, mais qu’il se sont répar­tis les poin­tures, les couleurs et les formes, de sorte que chaque mag­a­sin drain­era théorique­ment une quan­tité égale de clients. Encore faut-il savoir où se trou­vent les mag­a­sins. Au bout d’une demi-heure, j’en ai repéré onze. Mais une ques­tion demeure ouverte: qui a bien voulu recevoir en partage les poin­tures 45. Cela revient à max­imiser les risques. A ma grande sur­prise, je finis par trou­ver ce que je ne veux pas: des sabots laids comme ils sont tous, d’une couleur et d’une forme qui ne me plaisent pas, mais qui chaussent du 45, et c’est alors que je tombe sur la halle aux pois­sons. Les bêtes éven­trées sèchent au soleil par cen­taines, pieds nus, en chien de fusil, les femmes dor­ment sur les caques, des eaux sanglantes s’é­coulent sous les éven­taires char­ri­ant des têtes que cro­quent les chats tan­dis que les restau­ra­teurs embar­quent à même les pont des voitures des brassées de poulpe, de coques et de tilapias de salai­son, jetant de la glace au hasard sur ces achats.

Bienvenue 2

A la tombée du jour, je me rends dans ce préau d’é­cole de Sukhothai fréquen­té par des pétan­quistes et des foot­balleurs. Les judokas courent devant les salles de classe. Sur le vélo sta­tique, un mod­èle jaune et rouil­lé, le jar­dinier pédale. Même heure que lun­di, même scène, mêmes per­son­nages, mais les com­porte­ments, eux, ont changé. Le chien d’abord. Il émerge du four­ré, avance dans la pous­sière, me recon­naît, se place à la lim­ite de son ter­ri­toire et se ren­dort. Le chat. Assis, il me regar­dait. Cette fois, il passe sous les gradins, se frotte con­tre ma jambe, pour­suit. Le bal­lon file dans la cage aux boules. Tan­dis que l’un des équip­iers le récupère, l’en­traîneur me rejoint et répète l’ex­er­ci­ce que je viens de faire. La par­tie reprend. Des gamines de cinq ans vêtues de l’u­ni­forme bleu et blanc approchent des seaux sous le bras. Elles imi­tent un mir­a­cle de la nature: faire pouss­er des fleurs. Et donc, arrachent les fleurs par la tige pour les replanter plus loin. Cela, avec méth­ode. En com­mençant pas les vio­lettes. En par­tie basse de la plante, il n’en reste bien­tôt plus. Elles s’en­ten­dent alors pour le dépouiller de ses fleurs blanch­es. Quand je les observe, elles me fix­ent, souri­ent, un peu inquiètes détal­ent en riant. Lorsqu’elles ont vidé leurs seaux, elles revi­en­nent. Con­tre la rue, deux pagodes pourvues de bancs ser­vent de lieu de ren­dez-vous aux ado­les­cents dragueurs. Un homme bal­aie. La vendeuse de nouilles ferme le por­tail que rou­vrent bien­tôt les joueurs de bad­minton. Au sol, à l’en­droit où le dal­lage est défon­cé, croupit une eau d’un jaune chim­ique. Plus loin, une carte de Poké­mon retournée. Des fioles de bois­son énergé­tique à l’emblème des deux tau­reaux sont aban­don­nées au pied d’un car­rousel tor­du. Sur­git une jeune fille sur un vélo­mo­teur: l’en­traîneur de foot­ball, sans un mot a ses coéquip­iers, saute en croupe, ils s’en vont. Pen­dant les deux heures que j’ai passé dans ce préau, je suis allé de décou­verte en décou­verte. A la fin, le monde s’é­tait réduit. Il me sem­blait qu’il tiendrait tout entier entre ces qua­tre murs, ce qui m’a rap­pelé le préau dans lequel nous jouions à l’é­cole, à Madrid, en 1977.  L’ école était logée dans une vil­la. Nous avions le jardin à notre dis­po­si­tion et celui-ci offrait une ter­rain d’aven­tures par­fait: bassin sans pois­sons, arbustes à épines, potager en berne, bal­ançoires lépreuses, haute clô­ture séparant le préau de la par­celle voi­sine où était instal­lé un bar (par une  ouver­ture, nous achetions chips et bon­bons), chais­es sans dossiers, gra­vats. Par­mi les jeux favoris, les billes, avec ou sans retour au pot, et les cours­es de cap­sules: il s’agis­sait alors, à l’aide d’une chique­naude, de faire par­courir à la cap­sule un tour com­plet d’un cir­cuit dess­iné dans le sable.

Ouverture

Instal­lés au pre­mier étage d’une grande mai­son de teck au toit pointu bâtie à la fin du dix-neu­vième, entourés de plantes et de lap­ins blancs. Et pour le six­ième jour con­sé­cu­tif, seuls hôtes. Le luxe, c’est d’abord l’ab­sence de promis­cuité. Le bous­cule­ment des villes est dégradant. A se mêler sans cesse à la foule, l’homme est con­traint à l’en­fer­me­ment. Tout le vocab­u­laire mod­erne est à revoir: par­ler d’ “ouver­ture” est insensé.

Intervention

Nous man­gions hier au marché de la ville, à même le trot­toir, servi par une famille. La mère était aux fourneaux, les filles au ser­vice, la grand-mère dans sa chaise. Quelques can­cre­lats filent sur la dalle, un rat joue dans les épluchures. Accroché au bar­reaux de son parc de bois, sur une table amé­nagée, la petite dernière, à peine un an, observe. Soudain, l’une des gamines se pré­cip­ite. Elle est au milieu de la rue et tape furieuse­ment con­tre le sol. Les Thäis se lèvent, recu­lent. Un homme porte assis­tance à la gamine. Il l’é­carte, tape à son tour. La mère joint ses mains et, atter­rée, fixe le lieu du com­bat. La voi­sine, marchande ambu­lante de pâtés au porc, grimpe sur son tabouret. De quoi s’ag­it-il? D’un insecte. Celui-là même qui avait créé l’af­fole­ment dans le café où nous nous repo­sions, après l’as­cen­sion du Mont Batur, au nord de Bali, en 1991. Un mille-pattes long comme une main, rouge, tacheté, dont la piqûre provoque la mort en une poignée de secondes.