L’homme doit parfaire son corps et son esprit afin d’égaler ce qu’il valorise par-dessus tout, dieu ou idéal, et cela en pure perte. Exigence et gratuité, noblesse.
Développement durable
Hier, je me rends à l’épicerie de Klong Chao. Placées le long de l’unique route qui traverse l’île, ces épiceries vendent de l’eau, de la poudre à lessive, des gants, des paquets de biscuits et de l’essence pour motos en bouteilles de 1litre. Je complète mon réservoir, rempli le coffre de bière et cherche dans les étalages. Demander ne va pas sans problème. Au mieux, le lexique correspond au choix de produits exposés. Or, je veux un carnet. J’indique la taille de l’objet, mime un stylo qui court sur la page. Pour ce qui est du papier ne circulent dans l’île que les blocs de quittances et le papier toilettes. Comme je n’ai pas l’air d’avoir la tourista, l’épicier me présente un bloc de quittances. Je fais signe que je veux écrire. D’une main, il fait “non” ce qui signifie plus précisément: “oh non, nous n’avons pas cela! il est tout à fait impossible que nous ayons cela! pourquoi aurions-nous cela?” Je règle mes achats et sors. Je vais démarrer la moto, lorsque l’épicier accourt un coffret à la main.
- Voici, vous êtes mon meilleur client, je vous le donne, c’est pour vous.
Le coffret, en carton recyclé, contient un cahier de jeux pour enfants, un calendrier illustré et un bloc-notes de deux cent pages. Le tout frappé du logo de la compagnie pétrolière nationale et marqué de ce slogan: “knowledge creates sustainability”.
Notre avenir
Zarathoustra, incarnation du surhomme nietzschéen, en attirant l’attention des plus optimistes sur le sort du dernier homme, souligne l’impossible dépassement de la condition métaphysique platonicienne puis chrétienne qui condamne la créature à se penser indéfiniment en tant que créature et à poser de ce fait comme nécessaire une relation à la transcendance. Le dernier homme est celui qui retombe dans l’erreur, quitte à avoir entrevu les possibilités de se libérer du joug métaphysique. Lorsque, dans l’Ancien testament, Adam comment la faute, son pêché est, du point de vue théologique, infini, car il est un pêché contre Dieu, être infini. Un montage savant, en symétrie, des événements de la Genèse et des Evangiles, permet de théoriser le crucifixion comme le seul rachat possible de la faute première d’Adan. En effet, Jésus, fils de Dieu, en se sacrifiant pour l’homme, rachète le pêché originel commis contre le Père. Ce galimatias, aussi habile que controuvé, permet dans le même esprit de spéculation d’établir que si l’homme, de poussière cette fois, a dû recourir au sacrifice de ce prophète des prophètes qu’est Jésus pour être quitte de sa faute, il n’en obtient qu’un soulagement symbolique. De fait, ce n’est pas lui, en tant qu’homme qui a su se racheter. En quelque sorte, la faute devient, après la mort du Christ, indéfinie. Ce qui implique qu’elle devra être revécue jour apès jour et, dans le même mouvement, faute de pardon, excusée par des expédients. Or, qui est maître de ces expédients et du discours qui les légitime sinon le clergé? Sinon l’Eglise? Mais voici l’histoire qui s’accélère. La technique l’emporte sur le sacré, la révolution industrielle conquiert le continent à partir de l’Angleterre. Elle apporte la destruction, la guerre, le bien-être et la paix. Dans la seconde moitié du XXème siècle, quand recule la prégnance des idéologies positivistes liées aux premières applications de masse des découvertes scientifiques, le peuple se tourne vers la matière en tant que matière et, progressivement, installe dans les sociétés des rapports non-médiatisés par le sacré. Conséquence évidente, le clergé recule.L’homme n’est pas libre — il ne s’agit aucunement du surhomme nietzschéen — mais il n’est plus inscrit en tant que créature dans cette relation de créature à créateur où il occupait, fatalement, indéfiniment, le pôle faible. Dès lors, le clergé d’église perd de son influence. L’oecuménisme est la meilleure preuve de la perte définitive du pouvoir des médiateurs chrétiens qui, au nom de la foi et de la repentance, maintenaient l’homme dans son statut de créature inscrite dans une relation métaphysique. Hélas, si le capitalisme et ses progrès techniques à détruit le clergé d’église et son pouvoir, il a dans le même temps décrédibilisé le pouvoir en tant que tel, à commencer par celui qui fait toujours alliance avec l’église, celui de l’État. Or, une État sans peuple, cela ne se peut pas. La situaion de l’Etat en ce début du XXième est celle d’un pouvoir inopérant, vendu sur une base de propagande à un peuple qui, averti contre les intermédiaires, est convaincu que toute interférence additionnée aux impéraifs de la gestion économique du monde, relève de la vampyrisation. C’est pourquoi les Etats occidentaux cherchent par tous les moyens à élever les cultes primitifs du tiers-monde, à commencer par son représentant majeur, l’Islam, au rang de religion d’Etat. Afin, le moment venu, de faire alliance avec lui, contre le peuple ou, à défaut, si cette religion primitive, importée en même temps que ses fidèles, devait prétendre renverser l’Etat, pour se porter garant du peuple contre cette menace. Dans les deux cas, cela apparaît comme le seul moyen pour les Etats occidentaux de reprendre la main sur des peuples qui, suréduqués et utilement critiques, se défient de tous les pouvoirs. La voie moyenne qu’un esprit libre peut espérer tenir face aux menées autoritaires de ces Etats aux programmes délétères consiste à refuser la position de fermeture ontologique du dernier homme et à tendre contre toutes les églises, tous les courants idéologiques et bien entendu, contre les pouvoirs d’Etat, vers une incarnation, à hauteur des moyens réels de l’homme (non augmentés au sens du posthumanisme) du surhomme.
De la sublimation
L’économie d’abondance, par opposition à l’économie de la rareté telle que l’organise le capitalisme, apparaît de prime abord comme la situation entre toutes enviables et cela, tant pour la sécurité biologique que pour l’épanouissement de la vie, mais sauf à privilégier de façon naïve une vision romantique des stades de l’économie (je préfère le Rousseau du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) force est d’admettre que dans ce régime hypothétique d’un échange idéal entre l’homme et son milieu, il n’y a pas de recherche de sublimation, donc pas d’art, seule activité qui distingue absolument l’homme de l’animal. L’art permet à la liberté humaine de se réaliser. A la limite, par cette pratique qui est toujours une aventure, c’est à dire une expérience de l’inconnu, l’homme prouve sa liberté. Ce n’est pas un hasard si dans les grands classiques de la science-fiction, la destruction de l’art, et d’abord du langage, son outil, condamne l’homme à la totalité: sans expérience de l’inconnu, la répétition du même inscrit l’homme dans une totalité qui est proche de celle que connaît le règne animal.
Réécriture
Relecture attentive, soutenue, de Constance. Drôle d’exercice. J’y suis rompu, mais le cas de ce texte est particulier : écrit sous l’effet de l’inspiration et pour ainsi dire d’une traite, sa reprise est dérangeante. Aucun effet de construction rationnel, aucune charpente qui confirmerait l’approche rationnelle, de sorte que je me trouve dans un état de dédoublement, corrigeant ce que je sais avoir écrit sans y trouver trace consciente.
Urinoir
Je veux me déshabiller pour écrire. Avant la nuit, jeter quelques lignes sur la papier. Mais ma chemise glisse du cintre que je tente d’accrocher sur le bord de mon pupitre. J’essaie encore. La chemise glisse. Pour y parvenir, je veux m’alléger. De mes poches, je tire des barres de chocolat de toutes formes et de toutes tailles. “Qu’est-ce que c’est?” s’écrie mon père. “J’ai besoin d’énergie pour écrire” lui dis-je. Puis je ramasse la chemise, la secoue, m’énerve. “Calme-toi!”, intime mon père. Remarque qui m’irrite. Car enfin, c’est lui qui veut que je me couche, c’est par sa faute que je manque de temps pour écrire, que je me précipite, que je dois me déshabiller, faire tenir sur le cintre cette maudite chemise! Je fulmine: j’écrirai coûte que coûte, mais d’abord, je vais aller pisser. Debout devant la cuvette, je vois que c’est impossible. Mon père bricole la machine à laver le linge à même les toilettes. Des fils électriques dénudés pendent.
- Mais enfin papa, je vais me faire secouer!
- Va chez l’apprenti!
Ma mère me fait signe qu’elle approuve cette décision. “Tiens, me dis-je, voilà des années que je ne voyais pas mon père et ma mère réunis. Il ont pourtant l’air de bien s’entendre. Il y a là quelque chose qui m’échappe!“
Au fond du couloir, dans un angle, la nouvelle machine à laver surmontée d’un sèche-linge. Elles sont encastrées et maçonnées de gris. “Tiens, ce ne sont pas des bobards, me dis-je, papa a travaillé!” Sur le côté, une grande porte. Je toque. D’abord, je ne vois personne. La pièce est vaste, ses parois d’un rouge de Sienne, les plafonds peints de fresques, l’ambiance florentine. Des meubles dédorés, garnis de coussins pour les fauteuils et les canapés, occupent les alcôves. Soudain, l’apprenti est là. Il arrive du travail. Je m’excuse. Je voulais utiliser son urinoir. Il m’en prie. Mais lorsque je pénètre dans la chambre de bains, me dénude, m’avance, je vois que l’urinoir est placé trop haut, à peu près à hauteur de poitrine. Du coup s’ajoute à l’urgence d’écrire, l’urgence de pisser. Or, l’apprenti me retient:
“Si tu veux bien Alexandre, il faudrait que tu m’éclaires sur ma situation de cordonnier chez les Bonvin. Le maître me maltraite, c’est insupportable!”
“Volontiers, lui dis-je, mais pas maintenant, j’y pense et je te dis!”, fais-je tout en fuyant. Et tandis que je cherche d’autres toilettes, je m’aperçois de ma muflerie: c’est maintenant que ce jeune avait besoin de mon conseil, pas demain ou le jour qui me conviendra.
Chats
Le matin, nous partons en moto sur la route de forêt. Je ma gare devant l’épicerie. De l’autre côté de la route, au milieu des draps qui sèchent, devant sa maisonnette de tôle, la grand-mère pousse un cri qui veut dire, j’imagine, “les voici!”, ou quelques chose d’approchant. Et en effet, le neveu, celui qui tient le restaurant, en haut de la colline, s’extrait des plantes, un arrosoir à la main, et salue. Nous montons trois marches, nous déchaussons, nous sommes sur la terrasse du café. Les quatre tables de bois sont à notre disposition. Une grosse fille à la chevelure cendrée, peut-être américaine (de ces filles qui n’ont pas besoin des hommes) boit parfois un frappé au concombre, mais à cette heure-ci, dix heures bien sonnée, elle est partie. La tenancière approche carnet en main. Nous lui demandons quel fruit elle a aujourd’hui (cela varie: une mangue, deux oranges, un ananas), puis elle prépare le petit-déjeuner. Elle le sert dans l’ordre des préparatifs. Les cafés d’abord, les œufs ensuite, les toasts et les fruits enfin, et si l’on commande un second café, elles les met en liste d’attente. Nous patientons en étudiant les chats. Ils sont sept, nés de la même mère, autour de Noël, et inégaux: par la couleur, la fourrure, le caractère. Mais surtout, par la santé. Le noir est le plus vigousse. Prénommé Blanche-neige, il gambade, joue, court, grimpe, saute. Le tigré est le moins bien doté. Jamais je n’ai vu un chat aussi amorphe. Apportant le second café, la tenancière confirme: “hier, je le regardais, il n’a pas bougé pendant une heure, je l’ai poussé de la pointe du pied, j’ai cru qu’il était mort.” En ce moment, il est sous notre table. Couché est peu dire, étalé. La peau des pattes est rose, noire chez les autres; le pelage hirsute, fourni chez les autres. Soudain survient le chat gris, il mord la queue du chat tigré, et tire, l’autre se laisse traîner. Le spectacle fini, nous allons à l’épicerie. Assise sous ses draps, de l’autre côté de la route, la grand-mère pousse un cri (qui veut dire, j’imagine, “les re-voici!”), et d’une cuisine en plein air surgit une adolescente, la fille de la tenancière du café, habillée de manches longues, portant la cagoule et les gants (plus la peau est foncée plus l’extraction sociale est basse) pour nous fournir en eau et en bière.