Baskets

Mon­père devant le super­marché Food­land de Pat­taya. Il porte aux pieds les bas­kets que je lui ai remis en novem­bre, lors de mon démé­nage­ment, pour en faire don aux Hon­grois. Amusé, je lui fais la remar­que.
- Fig­ure-toi que je n’avais jamais portée des bas­kets, c’est très con­fort­able!
Sa femme demande une minute. Elle doit acheter du pain.
“Alle­mand!”, lui dit-il, puis, se tour­nant vers moi :
- Nous habitons dans une vil­la, juste là. J’ai la moto. Si tu veux, on pour­rait pren­dre l’apéri­tif au bord de la piscine.
- Je suis à pied.
- Trois sur la moto, ça va très bien.
Voy­ant que j’hésite, il hèle le taxi col­lec­tif qui fait la navette entre le cen­tre et la mer. Nous dînons dans un des cinq cent restau­rants ouverts sur les quais, par­lons de l’Eu­rope, de son effon­drement.
- Oui, me dit-il, mais tout de même, les Anglais por­tent une lourde respon­s­abil­ité. A la fin de la péri­ode colo­niale, ils se sont arrangés pour divis­er les ter­ri­toires d’Afrique du Nord de manière à ren­dre impos­si­ble tout gou­verne­ment paci­fique des peu­ples. Ils ont dressé les chi­ites con­tre les sun­nites et instal­lé les Juifs. 

Trat

A Trat, l’une de mes villes préférées en Thaï­lande. Sa répu­ta­tion par­mi les touristes est affreuse: sale, som­bre, on y mangerait mal et puis, elle est laide. Les plus remon­tés ajoutent: des mil­liers d’oiseaux chient aux car­refours. Or, c’est une ville éton­nante. Le marché de nuit est bien gar­ni et si l’av­enue prin­ci­pale — Sukumvith, comme ailleurs? — est médiocre, il existe un quarti­er ancien, fait de maisons de bois, adossé au canal, dont l’at­mo­sphère est vil­la­geoise. C’est là que nous rési­dons, chez un homo­sex­uel aux tal­ents sybarites. Par le physique, il dif­fère de tous les Thaï­landais que j’ai pu ren­con­tr­er; il est grand, car­ré d’é­paules, imberbe mais capa­bles d’ex­pres­sions toutes européennes aux­quelles l’emploi habituel des zygo­ma­tiques ne dis­pose pas les Thaïs. Héri­ti­er d’une rue, il a bâti ses cham­bres d’hô­tel une à une avec un goût que jalouserai la meilleure revue de déco­ra­tion française, puis instal­lé une fontaine, un jar­dinet, un salon de mas­sage, un cen­tre ther­mal, tout cela dans un quarti­er minia­ture où les habi­tants, pour l’essen­tiel, vivent encore au ras du sol.
- Bien, Mis­ter Alexan­dra, me dit-il, allons à votre cham­bre.
Il passe sur l’é­paule son sac à main Guc­ci. Lors de notre précé­dent pas­sage, j’ai remar­qué un banc d’en­traîne­ment dans un local à ciel ouvert.
- Oh, dit-il, c’est à moi! Désor­mais, c’est amé­nagé. Viens voir!
Sur un sol de mar­bre, divers machines, des poids, un frigidaire améri­cain, des servi­ettes éponges, un téléviseur, de la musique, pas de portes ni de fenêtres, l tout donne sur la rue (plus tard, je m’y rends, un gosse de douze ans joue là. Comme je débute mon échauf­fe­ment, il mon­tre ce qu’il sait faire: un ensem­ble d’ex­er­ci­ces dan­gereux lié à des charges qui vaudraient tout juste pour un adulte chevron­né, par­mi lesquels celui-ci, fac­teur d’ac­ci­dent: le gosse revêt un casque moto auquel est attaché par une chaîne six kilos de fonte et soulève en ramenant la nuque).
Mais revenons à Trat. Si ce n’est pour les oiseaux qui couinent par mil­liers sur les câbles élec­triques et la nuit venue nichent dans les étages d’un bâti­ment aban­don­né de la place du marché, Trat est une ville authen­tique qui rap­pelle la Thaï­lande des années 1980. Et puis il y a le lac. Lorsqu’on quitte par l’Ouest l’av­enue cen­trale, la seule que voient les touristes lorsqu’ils emprun­tent les taxis col­lec­tifs qui les amè­nent à l’embarcadère de Laem Ngop, on tra­verse un tem­ple boud­dhique (il y a beau­coup de chi­nois en ville et donc égale­ment des tem­ples con­fucéens), un pont sur les marécages, et on décou­vre un lac de faible pro­fondeur qui s’é­tend à perte de vue. A la sur­face des eaux nav­iguent des îlots de végé­ta­tion, des nénuphars géants, des petites forêts. Lorsque nous débou­chons à moto sur la rive, nous prenons la direc­tion du cré­pus­cule: j’ai en mémoire un restau­rant instal­lé sur le toit d’un immeu­ble, l’idée étant de boire l’apéri­tif au couch­er du soleil. Hélas, celui-ci est fer­mé pour réno­va­tion. Nous roulons plusieurs kilo­mètres, dou­blons des cyclistes en habits de com­péti­tion qui péda­lent en groupe sur des VTT, puis rebrous­sons chemin et prenons place sur le bord de la route, dans un restau­rant de cinquante tables désert. Arrive la bière, le pois­son, la salade; le lieu est mag­nifique, le prix dérisoire. Sur la route bitumée, sans traf­ic, l’élite de Trat, à vélo, ceint dans des cos­tumes flu­o­res­cents, l’air volon­taire, pédale.

Polonais

Au bout d’un chemin de terre jonché de détri­tus, un Polon­ais gou­verne huit bun­ga­lows. Il a le physique de Julian Assange. Coincé dans une cabane qui fait bureau, guichet, récep­tion et peut-être cham­bre à couch­er, il s’in­quiète pour son bananier de vingt mètres: il perd ses feuilles. Les yeux lev­és, il remar­que : “pour­tant nous ne sommes qu’en jan­vi­er” Puis philosophe con­clut: “main­tenant ou après, il faut bal­ay­er”.  Il fait apporter nos bagages. Ceux-ci dis­parais­sent. Il part à le recherche du Thaï qui les trans­porte. Nous sommes instal­lés dans un bun­ga­low con­stru­it dans la colline. En bas, une plage inond­able. Pour la rejoin­dre, un escalier à forte pente. Un Suisse ingénieur y met­trait un funic­u­laire. Je descends pour me trem­per. Au large est amar­ré un cha­lu­ti­er rem­pli d’au­tochtones. Corsetés de gilets de sauve­tage, ils se jet­tent dans la mer du toit du bateau et sont recueil­lis à l’aide d’une dague par des chaloupiers. Beau­coup d’algues, peu de pois­sons: je fais trois petits tours et retourne à la plage. Je monte l’escalier, entre dans le bun­ga­low: il est vide. J’ou­vre les armoires. Le Polon­ais aurait-il rangé mes affaires? Non, je me suis trompé de bun­ga­low, il y a deux sys­tèmes de march­es. Nous voulons louer une moto. Le Polon­ais énonce un prix. Nous ne louons plus de moto: au bout du chemin, tient bou­tique un Alle­mand qui loue moitié moins cher. Gala demande si quelqu’un  peut vider la poubelle.
- Ce ser­vice n’est pas com­pris, pré­cise le Polon­ais. Vous voulez boire quelque chose?
Et quand je reviens avec la moto louée à l’Alle­mand, lev­ant la tête du fond de de son guichet:
- Vous voulez boire quelque chose?
Curieux, le Hon­grois qui tra­vaille sur un ordi­na­teur de la taille de Karl dans Odyssée de l’ea­pace 2001:
- D’où êtes vous?
- De Suisse.
- Je suis de Budapest.
- Mon père y vit.
- Oui, c’est moins cher. 
Pen­dant ce temps, l’Alle­mand fait du pain, des piz­zas, de la con­fi­ture de fram­bois­es et se rase la tête au rasoir Bic tout en s’ex­cu­sant:
- Je me suis un peu coupé, ce n’est pas beau à voir.
 

Laem Ngop

Là-bas, nous dit la pro­prié­taire chi­noise, près du cocoti­er. Je salue, empoigne les valis­es, marche dans le sable. Gala me mon­tre l’en­tasse­ment de roches à l’en­trée de la forêt de man­groves:
- Le bateau ne pour­ra pas pass­er.
- Au con­traire: il s’ag­it d’une embouchure arti­fi­cielle de la riv­ière. Elle aura été draguée.
Peu après, nous voyons un pon­ton. Puis un autre pon­ton. Je pose les bagages au pied d’un cocoti­er (il y en a deux cent). La vue sur le large est ouverte, impos­si­ble de man­quer le bateau. Au large file un bimo­teur. Sur­gi der­rière l’isthme qui barre l’hori­zon au sud, il dis­paraît au Nord.
- Ils vont envoy­er une chaloupe.
Assis, nous guet­tons les bruits de moteur. Le temps passe, rien ne vient. Au bout d’une demi-heure, Gala va voir la Chi­noise. Qui l’embrasse, se lamente, fait excuse: elle a oublié de com­man­der le bateau.
- Que je com­prenne, dis-je à Gala qui me rap­porte l’in­ci­dent, elle nous envoie atten­dre sous une cocoti­er un bateau qu’elle pas com­mandé.
Demi-tour: je charge les bagages, nous mar­chons dans le sable. La Chi­noise pro­pose de nous héberg­er gra­tu­ite­ment. J’an­nonce avoir déjà payé la réser­va­tion à Mak (ce qui n’est qu’à moitié à vrai). Elle nous rem­bours­era. J’énonce un prix. Elle change d’avis. Elle va trou­ver une solu­tion (en Thaï­lande, il y a tou­jours une solu­tion). La voici qui appelle sur son portable, une fois, deux fois, plusieurs fois tout en courant au milieu des cocotiers. Puis elle désigne une jeep. Je jette nos bagages sur le pont. Elle tourne le con­tact. Bat­terie à plat. Autre coup de fil. Arrive une clé. Nous prenons une autre jeep. Le men­ton sur le volant, comme si elle pas­sait son per­mis, la Chi­noise nous amène sur le pont de la riv­ière Klong Chao. Nous descen­dons sur un embar­cadère flot­tant. Des goss­es pêchent. Un bateau rapi­de brasse la man­grove. Erreur, il est plein de Japon­ais ser­rés dans des gilets de sauve­tage orange. Retour à la jeep. La Chi­noise con­duit en scru­tant le large. Elle pile sur les freins, saute à terre, fait de grands gestes en direc­tion d’un bateau qui laisse une traînée d’éc­ume à la sor­tie de la baie. Elle crie. De la jeep, c’est tout juste si je l’en­tends. Gala, s’a­vance sur la grève et crie plus fort. Soudain, la Chi­noise muette: “non, non, ce n’est pas ça!” Elle attrape le sac étanche de Gala, mon­tre un pon­ton au loin, court sur un chemin de planch­es. A l’hori­zon, pas plus gros qu’un flo­con, un bateau blanc. La Chi­noise cav­ale. Avec mes deux sacs pleins, impos­si­ble de suiv­re. D’ailleurs, le chemin a autant de tenue qu’un clavier de piano désar­tic­ulé. Deux touristes effrayés lèvent leurs chais­es longues pour faire pont-levis. La Chi­noise fait des signes, donne de l’ar­gent, des bil­lets, des noms. Le mousse nous embar­que, le cap­i­taine affole les moteurs, nous bondis­sons à tra­vers la baie. Au cou­ple qui se bouche les oreilles une rangée der­rière la nôtre, je demande:
- Où va se bateau?
- A Chang.
Une heure plus tard, la côte est en vue.
- Regarde, dis-je à Gala, c’est Trat, c’est le débar­cadère de Laem Ngop!
Gala désigne le cou­ple:
- Mais alors, et eux?
- Chut! On va voir!
Sans pos­er la moin­dre ques­tion, sûr de son affaire, le cou­ple sort. Nous sau­tons dans un autre bateau, de bois celui-ci, et repar­tons d’où nous sommes venus en espérant qu’à mi-dis­tance il met­tra le cap sur Mak. 

Vinaver

Michel Vinaver, l’au­teur de théâtre français, homme engagé, a écrit une pièce-hom­mage aux vic­times de l’at­ten­tat des tours jumelles inti­t­ulée “11 sep­tem­bre 2001”. Réal­isée sur le principe du mon­tage d’élé­ments bruts (en anglais donc) pris dans la presse, les dis­cours, les déc­la­ra­tions, elle con­tient entre autres les frag­ments des con­ver­sa­tions tenues via leurs porta­bles avec leurs fam­i­liers par les pas­sagers des deux avions alors que ceux-ci allaient s’écras­er sur les tours. Si, comme le con­fir­ment aujour­d’hui les experts, à savoir qu’en 2001, à cette alti­tude, les télé­phones porta­bles ne pou­vaient fonc­tion­ner et, comme je le crois, sans dis­pos­er de la moin­dre preuve à l’ap­pui de cette thèse, à savoir que les deux avions étaient en fait des drones sans pas­sagers ni équipage ni pilotes ni ter­ror­istes, alors les auteurs de la pièce de Michel Vinaver sont les scé­nar­istes de la C.I.A. 

Crabe

Couch­er de soleil sur Ngam Kho Bay. Quoique peu friand de ce spec­ta­cle, j’ad­mire. Le disque solaire plonge der­rière un îlot vol­canique émergeant des eaux. Arrivé à l’a­vance, un jeune touriste tri­t­ure son pied téle­scopique à struc­ture molécu­laire, le dis­pose au sol, y visse sa Gopro, véri­fie, lance le tour­nage. Il fait quelques pas, revient. A plat ven­tre dans le sable, il jette un œil dans le viseur puis, comme si l’événe­ment était trop lent et ne rem­plis­sait pas son attente, il attrape un crabe et s’ef­force de le faire pass­er dans le champ de la caméra.

Age d’or

L’âge d’or de l’Esco­r­i­al? Sous Charles Quint. L’âge d’or de Borobudur? Au IXème siè­cle sous le règne su roi Sama­ratung­ga. Ver­sailles? Louis XIV. Et ain­si de suite. Mais l’âge d’or d’un bâti­ment quel­conque? Une ferme, un castelet, une vil­la. Celui où son pro­prié­taire et sa famille l’habitent. Le quarti­er d’une ville. Celui où ses habi­tants l’in­car­nent pleine­ment. Dans le cas du bien privé,  coïn­ci­dent en effet du vivant du pro­prié­taire l’in­ten­tion qui a don­né fig­ure au bâti et l’usage aver­ti du lieu. Usage et inten­tion, rap­port pra­tique et pro­jet sym­bol­ique, con­cor­dent alors pour tir­er le meilleur par­ti de la réal­i­sa­tion matérielle obtenant cette sit­u­a­tion entre toutes pré­cieuses où la matière est déjà esprit.

Quo vadis? 2

Ce livre est assez médiocre et ennuyeux, et il n’a eu de suc­cès qu’une fois son auteur exilé. Aujour­d’hui, on entend crier de tous côtés : “Scan­dale! scan­dale!” Il est pos­si­ble que Veien­to ait imag­iné cer­taines choses, mais moi qui con­nais la ville, nos patres et nos femmes, je t’as­sure qu’il n’y a là qu’une bien pâle image de la réal­ité. N’empêche que cha­cun y cherche: soi-même avec crainte, et ses amis avec malveil­lance.
Quo vadis? Hen­ryk Sienkiewicz. 

Quo vadis?

Il fut aus­sitôt vis­i­ble que, mal­gré son afflic­tion et la lec­ture assidue des épîtres de Paul de Tarse, la jeune Grecque avait gardé beau­coup de l’an­ci­enne âme hel­lène, qui, par-dessus tout, vénère la beauté du corps.
Quo vadis? Hen­ryk Sienkiewicz.

Sagesse

Je sais que l’on peut trou­ver dans la vie sage bien plus d’a­gré­ment et de déf­i­ni­tion que dans la vie droguée, alcoolisée, assistée, mais cela demande de la sagesse et pour accéder à cette sagesse, un emporte­ment moin­dre devant l’ac­tu­al­ité du monde.