Sion 2

Quit­tant la rue du Grand-Pont dans le vieux quarti­er de Sion, je remonte la rue de la Mar­jorie. Ces vingt dernières années, je suis venue des cen­taines de fois dis­tribuer des fly­ers et coller des affich­es dans la ville, mais parce que le temps c’est de l’ar­gent, je courais tel un dératé, n’empruntant qu’un réseau de rues com­mu­ni­quantes, évi­tant tout écart qui m’eut retardé. Ain­si n’ai-je jamais vu ce tun­nel sous la mon­tagne qui s’ou­vre en haut de la rue Mar­jorie. Je me retrou­ve rue des Châteaux, face au musée du Valais. Plce éton­nante, intem­porelle, figée dans le gran­it. Les nuages épais qui nav­iguent dans le ciel don­nent au lieu un aspect dra­ma­tique. Dans mon dos, une mai­son de base car­rée sur­mon­tée au dernier étage d’un bois décoré. Une musique joue der­rière un volet. Où que je porte mon regard, je trou­ve de l’an­cien, du vieux, de la pierre, du ciel, du silence. Cette place n’est pas une lieu de pro­duc­tion mais un lieu de vie, et, par la forme tranchée des pans de roc qui enfer­ment les quelques con­struc­tions, un lieu axi­al, enté sur le ciel. Grand bon­heur de se trou­ver là, à l’é­cart du fleuve du temps.

Changement

Que sig­ni­fie ce refus de chang­er une fois que le change­ment est advenu et non-réversible?  Que les choses qui ont été, jamais ne rede­vi­en­nent ce qu’elles furent, je le sais: aus­si ne s’ag­it-il pas de nos­tal­gie. Et d’ailleurs, même si cela se pou­vait, j’ig­nore quelle époque con­nue j’isol­erai pour la mon­ter aux nues. Non, c’est autre chose, de plus  per­ni­cieux: le refus de se laiss­er entraîn­er dans une direc­tion qui ne val­orise du passé que les élé­ments médiocres. Un refus de par­ticiper à un raison­nement faux débouchant sur un avenir truqué. Car c’est bien d’une erreur de logique dont il est ques­tion. Com­ment un passé aus­si riche et promet­teur peut-il don­ner lieu à un présent terne et machinique, et cela sans sus­citer dans l’homme une mou­ve­ment de révolte? C’est comme si les prémiss­es d’Aris­tote, posées en bon ordre, aboutis­saient en fin de démon­stra­tion à une con­clu­sion plaquée.

Téléphone

Le télé­phone portable per­met de s’isol­er de la foule donc de la sup­port­er. Rien ne s’op­posant plus au fait de faire foule, le foule augmente.

Architecture des fous 2

Par­cours inédit de ces dérangés dont le musée d’Art Brut expose les oeu­vres. Untel, orphe­lin, jar­dinier puis maçon, père de famille puis vagabond, se réfugie dans le mutisme. Pen­dant trente ans, il ne prononce plus un mot. Absent au monde, vis­ité par des émi­nences obscures et tran­scen­dantes, il crée jour après jour sous la dic­tée de forces spirites.

Décourager

Luv me dit que ses pro­fesseurs d’é­cole entre­pren­nent l’an­née durant de la décourager. Plutôt que de la ser­mon­ner lorsqu’elle reçoit une mau­vaise note et de lui indi­quer la bonne manière de tra­vailler, ils font val­oir qu’avec de telles notes jamais elle ne pour­ra accéder aux études sec­ondaires. Con­sciente ou non, cette façon de s’as­sur­er que seul un nom­bre restreint d’élèves attein­dront le bac­calau­réat cor­re­spond à des direc­tives économiques étab­lis­sant le néces­sité de dis­pos­er d’une part d’élèves dotés d’un savoir pra­tique lié à un méti­er, d’autre part d’une masse d’élèves sans qual­i­fi­ca­tions qui seront posi­tion­nés en fonc­tion de la con­jonc­ture. La cul­ture générale n’ayant qu’une util­ité somp­tu­aire qui coûte plus à l’État qu’elle ne rap­porte, le nom­bre d’élus doit être réduit au maximum.

Sion

A Sion pour dis­tribuer des fly­ers. Arrivé par le train, je gagne le vieux quarti­er et la rue du Grand-Pont. L’am­biance est étrange, trop calme. Est-ce que je me trompe? Serait-ce un jour férié? Non pour­tant, nous sommes lun­di. J’ap­puie ma tête con­tre la vit­re d’une bou­tique de mode. La vendeuse est là, en attente. Plus loin, un marc­hand de salles de bains: il est assis à son bureau, il con­sulte son télé­phone. Je jette un œil à la rue. Une dame s’y promène. Nous sommes donc deux. Il y a vingt ans, lorsque j’al­lais tra­vailler un mois à Ver­banne, dans le mag­a­sin de luxe de Mon­a­mi, je me sou­viens avoir ressen­ti la même chose: quelqu’un va–il venir? Mes fly­ers à la main, je cherche les adress­es dont le client a demandé le ser­vice, des galeries d’art. Les trois pre­mières sont fer­mées. Dans la vit­rine de la qua­trième, on lit au-dessus d’un numéro de télé­phone: “appelez-moi, j’ar­rive en 5 minutes”.

Barbie

Comme je fais remar­quer l’op­por­tunisme idéoloique des fab­ri­cants de la poupée Bar­bie lesquels vien­nent d’in­tro­duire des fig­ures de femmes laides, petites, obès­es et grandes, Aplo remar­que avec per­ti­nence:
- La Bar­bie n’é­tait pas belle, elle était parfaite.

Amour

Au lieu d’écrire “l’amour, je n’ai pas de solu­tions de ce domaine qui n’en a pas”, l’au­teur pro­duit trois cent pages d’analyse.

Architecture des fous

Pas­sion­nante expo­si­tion au musée d’Art Brut de Lau­sanne sur les fous et l’ar­chi­tec­ture. De fait, il s ‘agit plutôt de maisons, d’im­meubles et de cabanes dess­inés de face, de haut, de loin, de près, bâti­ments conçus par addi­tion, telles des sculp­tures du fac­teur Cheval, plutôt que par cal­cul, sauf pour cet artiste qui, avec la rigueur du chef d’en­tre­prise sol­lic­ité par un client for­tuné, donne à son tra­vail ce titre fab­uleux: “plan et devis d’ar­chi­tec­ture sidérale agraire”. 

Pour un bombardement de la ville de Lausanne

Quand on déam­bule dans les rues de Lau­sanne, con­cevoir ce qu’elles étaient il y a seule­ment trente ans est impos­si­ble. Ville de métiers, de bistrots, de ren­con­tres, un peu raide dans sa bêtise bour­geoise, paysanne quant au fond, par­lant un  français mau­vais et sym­pa­thique, ville pos­sé­dant une iden­tité, ville dis­tin­guée des autres villes du Léman, sinon excep­tion­nelle, orig­i­nale devant le monde. Aujour­d’hui, elle dégoûte. Celui qui s’y promène est physique­ment gêné de voir tant de laiss­er-aller, de laideur, de médi­ocrité, de duperie, de crainte ren­trée. Car­ac­tères négat­ifs que recou­vrent une pré­ten­tion crasse et une obséquiosité expo­nen­tielle. Que dire d’autre? Les bras m’en tombent. Je n’ai qu’une envie: me sauver. Que voit-on dans le cen­tre de la ville ? Une pop­u­la­tion à peine sor­tie des valis­es, en ape­san­teur, qui par­le toutes les langues du monde et de préférence aucune, une pop­u­la­tion ne man­i­fes­tant envers la cul­ture, la société, le bon­heur, aucune espèce d’in­térêt. Une pop­u­la­tion en pyja­ma qui s’é­ton­nerait qu’on le lui fasse remar­quer et com­ment lui en vouloir? L’État s’est chargé de con­fon­dre domaine pub­lic et privé, délais­sant le pre­mier, con­trôlant le sec­ond. Et der­rière ses éner­gumènes qui rêvent d’a­cheter la pacotille que les indus­triels font fab­ri­quer dans le tiers-monde, un pop­u­la­tion, plus anci­enne, arrivée par l’avion précé­dent, qui pos­sède déjà cette pacotille et en fait éta­lage, prou­vant si besoin était, que la lib­erté promise peut être atteinte. Et ensem­ble, ces deux pop­u­la­tions, s’arrangent pour pro­duire à tous les coins de rues, une nour­ri­t­ure pau­vre, mal­saine, merdique: piz­zas, pâtes, kebab, chi­nois. Un peu plus loin, ceux qui ont lâchés, les intox­iqués. La munic­i­pal­ité leurs octroie un ter­ri­toire exposé, les nour­rit, les torche, les filme. Et dépêche des bon samar­i­tains fonc­tion­nar­isés qui rêvent de sauver le monde, donc les drogués. A la fin de la journée, ces habi­tants de Lau­sanne se met­tent au lit dans des casiers sub­ven­tion­nés, des asiles de nuit, et pour les pen­du­laires français, dans leurs Renault Clio. La ville s’est enfin vidée. Dites moi? Je rêvais, n’est-ce pas? Cela ne va pas recom­mencer demain? Et chaque jour? Cette paupéri­sa­tion des esprits. Ces pyja­mas. Cette cochon­ner­ie de fast-food. “Recom­mencer? Que voulez-vous dire? Ici, c’est Lau­sanne. Mais à Genève, à Paris, à Lon­dres, c’est la même chose, c’est aus­si Lausanne.”