Quittant la rue du Grand-Pont dans le vieux quartier de Sion, je remonte la rue de la Marjorie. Ces vingt dernières années, je suis venue des centaines de fois distribuer des flyers et coller des affiches dans la ville, mais parce que le temps c’est de l’argent, je courais tel un dératé, n’empruntant qu’un réseau de rues communiquantes, évitant tout écart qui m’eut retardé. Ainsi n’ai-je jamais vu ce tunnel sous la montagne qui s’ouvre en haut de la rue Marjorie. Je me retrouve rue des Châteaux, face au musée du Valais. Plce étonnante, intemporelle, figée dans le granit. Les nuages épais qui naviguent dans le ciel donnent au lieu un aspect dramatique. Dans mon dos, une maison de base carrée surmontée au dernier étage d’un bois décoré. Une musique joue derrière un volet. Où que je porte mon regard, je trouve de l’ancien, du vieux, de la pierre, du ciel, du silence. Cette place n’est pas une lieu de production mais un lieu de vie, et, par la forme tranchée des pans de roc qui enferment les quelques constructions, un lieu axial, enté sur le ciel. Grand bonheur de se trouver là, à l’écart du fleuve du temps.
Changement
Que signifie ce refus de changer une fois que le changement est advenu et non-réversible? Que les choses qui ont été, jamais ne redeviennent ce qu’elles furent, je le sais: aussi ne s’agit-il pas de nostalgie. Et d’ailleurs, même si cela se pouvait, j’ignore quelle époque connue j’isolerai pour la monter aux nues. Non, c’est autre chose, de plus pernicieux: le refus de se laisser entraîner dans une direction qui ne valorise du passé que les éléments médiocres. Un refus de participer à un raisonnement faux débouchant sur un avenir truqué. Car c’est bien d’une erreur de logique dont il est question. Comment un passé aussi riche et prometteur peut-il donner lieu à un présent terne et machinique, et cela sans susciter dans l’homme une mouvement de révolte? C’est comme si les prémisses d’Aristote, posées en bon ordre, aboutissaient en fin de démonstration à une conclusion plaquée.
Architecture des fous 2
Parcours inédit de ces dérangés dont le musée d’Art Brut expose les oeuvres. Untel, orphelin, jardinier puis maçon, père de famille puis vagabond, se réfugie dans le mutisme. Pendant trente ans, il ne prononce plus un mot. Absent au monde, visité par des éminences obscures et transcendantes, il crée jour après jour sous la dictée de forces spirites.
Décourager
Luv me dit que ses professeurs d’école entreprennent l’année durant de la décourager. Plutôt que de la sermonner lorsqu’elle reçoit une mauvaise note et de lui indiquer la bonne manière de travailler, ils font valoir qu’avec de telles notes jamais elle ne pourra accéder aux études secondaires. Consciente ou non, cette façon de s’assurer que seul un nombre restreint d’élèves atteindront le baccalauréat correspond à des directives économiques établissant le nécessité de disposer d’une part d’élèves dotés d’un savoir pratique lié à un métier, d’autre part d’une masse d’élèves sans qualifications qui seront positionnés en fonction de la conjoncture. La culture générale n’ayant qu’une utilité somptuaire qui coûte plus à l’État qu’elle ne rapporte, le nombre d’élus doit être réduit au maximum.
Sion
A Sion pour distribuer des flyers. Arrivé par le train, je gagne le vieux quartier et la rue du Grand-Pont. L’ambiance est étrange, trop calme. Est-ce que je me trompe? Serait-ce un jour férié? Non pourtant, nous sommes lundi. J’appuie ma tête contre la vitre d’une boutique de mode. La vendeuse est là, en attente. Plus loin, un marchand de salles de bains: il est assis à son bureau, il consulte son téléphone. Je jette un œil à la rue. Une dame s’y promène. Nous sommes donc deux. Il y a vingt ans, lorsque j’allais travailler un mois à Verbanne, dans le magasin de luxe de Monami, je me souviens avoir ressenti la même chose: quelqu’un va–il venir? Mes flyers à la main, je cherche les adresses dont le client a demandé le service, des galeries d’art. Les trois premières sont fermées. Dans la vitrine de la quatrième, on lit au-dessus d’un numéro de téléphone: “appelez-moi, j’arrive en 5 minutes”.
Architecture des fous
Passionnante exposition au musée d’Art Brut de Lausanne sur les fous et l’architecture. De fait, il s ‘agit plutôt de maisons, d’immeubles et de cabanes dessinés de face, de haut, de loin, de près, bâtiments conçus par addition, telles des sculptures du facteur Cheval, plutôt que par calcul, sauf pour cet artiste qui, avec la rigueur du chef d’entreprise sollicité par un client fortuné, donne à son travail ce titre fabuleux: “plan et devis d’architecture sidérale agraire”.
Pour un bombardement de la ville de Lausanne
Quand on déambule dans les rues de Lausanne, concevoir ce qu’elles étaient il y a seulement trente ans est impossible. Ville de métiers, de bistrots, de rencontres, un peu raide dans sa bêtise bourgeoise, paysanne quant au fond, parlant un français mauvais et sympathique, ville possédant une identité, ville distinguée des autres villes du Léman, sinon exceptionnelle, originale devant le monde. Aujourd’hui, elle dégoûte. Celui qui s’y promène est physiquement gêné de voir tant de laisser-aller, de laideur, de médiocrité, de duperie, de crainte rentrée. Caractères négatifs que recouvrent une prétention crasse et une obséquiosité exponentielle. Que dire d’autre? Les bras m’en tombent. Je n’ai qu’une envie: me sauver. Que voit-on dans le centre de la ville ? Une population à peine sortie des valises, en apesanteur, qui parle toutes les langues du monde et de préférence aucune, une population ne manifestant envers la culture, la société, le bonheur, aucune espèce d’intérêt. Une population en pyjama qui s’étonnerait qu’on le lui fasse remarquer et comment lui en vouloir? L’État s’est chargé de confondre domaine public et privé, délaissant le premier, contrôlant le second. Et derrière ses énergumènes qui rêvent d’acheter la pacotille que les industriels font fabriquer dans le tiers-monde, un population, plus ancienne, arrivée par l’avion précédent, qui possède déjà cette pacotille et en fait étalage, prouvant si besoin était, que la liberté promise peut être atteinte. Et ensemble, ces deux populations, s’arrangent pour produire à tous les coins de rues, une nourriture pauvre, malsaine, merdique: pizzas, pâtes, kebab, chinois. Un peu plus loin, ceux qui ont lâchés, les intoxiqués. La municipalité leurs octroie un territoire exposé, les nourrit, les torche, les filme. Et dépêche des bon samaritains fonctionnarisés qui rêvent de sauver le monde, donc les drogués. A la fin de la journée, ces habitants de Lausanne se mettent au lit dans des casiers subventionnés, des asiles de nuit, et pour les pendulaires français, dans leurs Renault Clio. La ville s’est enfin vidée. Dites moi? Je rêvais, n’est-ce pas? Cela ne va pas recommencer demain? Et chaque jour? Cette paupérisation des esprits. Ces pyjamas. Cette cochonnerie de fast-food. “Recommencer? Que voulez-vous dire? Ici, c’est Lausanne. Mais à Genève, à Paris, à Londres, c’est la même chose, c’est aussi Lausanne.”