Dans ce train des Cercanias, un homme d’affaires déchire avec rage des dossiers, puis satisfait se lève, jette les morceaux dans une poubelle, ajuste sa cravate et sifflote.
Sierra
Régions celtes de la Sierra de Guadarrama avec ses troupeaux qui broutent les cataclysmes. De mon wagon de train, je reconnais les chemins de terre que j’ai emprunté à vélo. Il s’enfoncent dans les défilés, ressurgissent à hauteur d’horizon, s’enfoncent encore. Il pleut, le ciel est de plomb. Les maisons de pierre sont trapues, les ruisseaux serpentent entre la roche. Au cours des vingt dernières années, je suis souvent passé à travers ces montagnes de Castille, mais si je les reconnais, je ne sais ni leur nom, ni le parage des chemins, ni ce que j’y faisais. Et pourtant, ces paysages se mesurent à la mémoire.
Table 2
Pour me donner du courage — ou par lâcheté, cela revient au même — je monte d’abord par l’escalier de fer les parties légères de la table de pique-nique: les pieds en équerre, les deux bancs. Je me place ensuite face au plateau. Il mesure 2,50 mètres et pèse trente kilos. Les marches de l’escalier de tôle qui conduisent au toit sont étroites, la rambarde abaissée et nous sommes au quatrième étage. J’essaie de le basculer sur la longueur et de le tirer. C’est impossible, le virage est trop aigu. Alors je le dresse et lui fait monter les marches l’une après l’autre. Je souffle et grogne tant qu’une voisine sort sur son balcon. J’atteins le premier tiers de l’ascension, et je fais une calcul: si je n’ai que le double de la force que je viens de dépenser, je dois redescendre sous peine de la lâcher à mi-hauteur. Je continue. A mi-hauteur, je sens que je peux l’amener jusqu’à la terrasse, mais je constate alors que pour lui faire prendre le virage, il faut le faire pivoter en l’air, au-dessus du patio. J’y parviens, mais au moment de la mettre en appui sur la rambarde pour me reposer je vois que ma main gauche est sous le plateau: soit je lâche le plateau et il tombe quatre étages plus bas, soit je le pose et il écrase ma main.
Vrai-faux
Lorsqu’on se renseigne auprès d’un tiers choisi au hasard dans la foule quant à l’état d’une situation, par exemple le nom d’un lieu ou l’heure de départ d’un bus, l’habitude est de confronter le premier avis avec un second et, pour les anxieux, de le corroborer par un troisième. Mais si chacun procède de la sorte, la vérification du faux par le faux dira le vrai et finira par emporter la décision. L’exemple est aberrant car, bien entendu, d’autres paramètres sont pris en considération: l’intuition, la déduction, la correction… Ces éléments informent le processus de décision et limitent le risque d’erreur. Mais si cela vaut pour une situation simple, il n’est pas certain qu’il en aille de même pour une situation complexe. Ainsi faut-il se demander si dans la passe que traversent nos sociétés un des modes de fabrication du vrai n’est pas la vérification du faux par faux.
Naturel
Dans un restaurant du quartier des affaires de Chamartin pour le repas de midi. Je prends place dans l’arrière-salle parmi des banquiers, des bureaucrates, des rentiers venus en voisin avec leur épouse et des amis. Bientôt l’arrière-salle est pleine. Les garçons énumèrent les plats du menu, apportent les boisson, débarrassent les tables qu’ils préparent immédiatement pour les nouveaux arrivants. Soudain, le patron passe avec sous le bras trois sac de congelés: calmars, crevettes, morue. Dans le naturel du geste, il y toute l’Espagne. J’ignore si , mieux que les Suisses, les Espagnols savent trancher par un oui ou un non, mais ils ne prétendent pas être ce qu’ils ne sont pas (ce qui, soit dit en passant, permet parfois de le devenir).
Elastique
Dans le bus qui m’emmène à la gare, deux femmes proche de l’âge de la retraite discutent par-dessus les épaules des autres passagers. Elles évoquent les enfants, les petits-enfants. “Carmen, commence l’une, veut des patins, mais je lui ai fait comprendre qu’elle ne les recevrait que quand elle saurait patiner.” L’autre abonde dans on sens : “oui, je me souviens, mon père me disait toujours…”. Mais leur enthousiasme ne se réveille vraiment que lorsqu’elles se mettent à parler de saut à l’élastique. Elles évoquent alors les figures, les défis, les points des unes et des autres, la tension et la hauteur de l’élastique, riant et sautillant sur place.
Table
Journées tranquilles. Je plante des cactus, vais au marché, rédige l’essai. En soirée, le téléphone sonne:
-Alexandre.
- Oui?
Ici, les ouvriers tutoient, utilisent les prénoms et font leur travail sans état d’âme; ceux-là me font comprendre que pour cette livraison, c’est spécial, il va falloir que je descende.
Me voici devant le camion. A l’intérieur, les ouvriers ahanent.
- Qu’est-ce que c’est?
- Ma foi, vous devez savoir ce que vous avez acheté.
(Cette réponse, je l’ai souvent entendue : elle signifie que dans le monde entier les clients s’interrogent sur le contenu du colis. Or, le livreur livre un colis, pas une chose identifiable.)
Il se trouve que j’ai commandé plusieurs meubles, mais, à en juger par le poids, j’ai vite fait de conclure: c’est ma table de pique-nique. Le même modèle que j’avais commandé pour Gimbrède il y a seize ans, en bois autoclave, pas chinois, recommandé aux municipalités pour l’aménagement des parcs.
Les ouvriers se déhanchent, gémissent. Il font glisser le colis en bas du pont. Le trafic des voitures est interrompu. Les livreurs essaient de traverser la rue, d’atteindre le portail de mon immeuble. Ils s’y reprennent à trois fois, appuient enfin le colis, me prennent une signature, s’en repartent.
Au déballage, je vois que le plateau est déjà monté. Je veux le soulever. La dernière fois que j’ai fait ce type d’exercice à pieds nus, j’ai risqué l’amputation. Je monte au quatrième et me chausse. En plusieurs voyages, je rapproche les pièces légères de mon allée : pieds, renforts, bancs. Ensuite, il me faut traîner le plateau sur un couloir d’accès long de 30 mètres. Je passe deux portes. Dans la pièce qui donne sur le patio, les enfants qui sont à leur devoirs, se précipitent à la fenêtre. La mère les rejoint et s’intéresse aux péripéties. Encouragé par la présence des spectateurs, j’achemine le tout devant l’ascenseur, et là, mauvaise nouvelle: le plateau n’entre pas dans la cage. Je considère les huit niveaux d’escaliers, juste comme ça, pour vérifier qu’il y en a bien huit… A ce moment, passe un adolescent dégingandé. Je manque l’alpaguer. Pour cinq euros, il ferait l’affaire, n’est-ce pas? Mais à voir le petit chien qu’il balade — de la taille d’une basket — je retrouve des forces. Un quart d’heure plus tard, j’ai ma table dans l’appartement. Alors les choses se compliquent: l’accès au toit se fait par un escalier de fer forgé au-dessus du vide. Quand fois que je l’emprunte, il tremble sous mon poids.