Mondialisation

Et si, dans la recherche psy­chologique, on com­para­ît l’ex­péri­ence d’ex­plo­ration de l’en­fant pour lequel l’ap­parte­ment est un monde à celle du mon­di­al­isa­teur pour lequel le monde est un appartement?

Moutons

Sont apparues sur mon toit, au bout des plants en pots, les pre­mières tomates. Elles ont la taille de billes. En mars, c’é­taient des graines ensachées. Au XVII ème siè­cle, quand l’or des Espag­nols entre en Angleterre, les paysans sont chas­sés vers les villes et rem­placées par des mou­tons. Dans leur mal­heur, ils décou­vrent que le salaire que leur verse les maîtres des fila­tures per­me­t­tent d’a­cheter les légumes qu’ils pro­dui­saient dans leurs fer­mes. Avec la cul­ture à domi­cile, la boucle est bouclée. Sym­bol­ique­ment… en atten­dant qu’elle devi­enne réelle, au prix de grandes faims.

Rencontres littéraires

Quand les ques­tions sont des répons­es: nous aime­ri­ons vous enten­dre sur tel sujet, dis­ent les organ­isa­teurs des ren­con­tres lit­téraires. Or, il se trou­ve que mon livre n’abor­de pas ou du moins pas de cette manière le sujet demandé.

Berlinoises

A Berlin, me dit cette amie berli­noise que j’in­vite au restau­rant, les filles refusent que les hommes paient l’addition.

Faiblesse d’action

Qu’Hen­ry Kravis, co-socié­taire du groupe d’in­vestisse­ment KKR, gagne en une heure plus que ne gagne en un an l’ou­vri­er moyen employé par l’une des ses sociétés, ne me sem­ble pas scan­daleux. Ce n’est pas la force d’ac­tion qui m’in­quiète: des per­son­nes capa­bles telles de Kravis de créer pareilles for­tunes sont rares. Ce qui inquiète, c’est la faib­lesse d’ac­tion, c’est à dire l’érec­tion de ce pil­lage de la force de tra­vail par le détourne­ment de la plus val­ue en mod­èle du nou­veau cap­i­tal­isme par des indi­vidus de tous bor­ds au rang desquels on compte des fonc­tion­naires cen­sés représen­ter le peu­ple. Ain­si décou­vre-t-on, pen­dant l’une des con­férences don­nées par Kravis dans le cadre du Forum de Davos, des rangées de per­son­nal­ités écouter béate­ment cet investis­seur expli­quer com­ment l’on parvient à de tels résul­tats en détru­isant la qual­ité de vie des citoyens.

Ashcroft

Cha­cun a un tal­ent, par­fois deux. Lorsqu’on pos­sède un tal­ent dans une par­tie spé­ciale, on peut espér­er devenir une per­son­ne en vue. Vingt-cinq ans après que The Verve ait pub­lié son suc­cès Bit­ter Sweet Sym­pho­ny, le chanteur du groupe Richard Ashcroft vient de sor­tir un nou­v­el album — excel­lent et iden­tique. Mêmes vio­lons, mêmes arrange­ments, mêmes voix. Bien qu’il soit con­damné à la répéti­tion, il pos­sède un tal­ent qui le dis­tingue de tous les autres artistes. Qu’un artiste pos­sède plus d’un tal­ent est rare. S’il en pos­sède trois ou plusieurs, il est à ranger par­mi les grandes fig­ures de l’his­toire. En réal­ité ce qui per­met à ce tal­ent d’ir­riguer une œuvre entière, ce sont les sol­lic­i­ta­tions de la vie, les mou­ve­ments intimes de la per­son­nal­ité dans son con­fronta­tion avec le monde. La four­mil­ière est une société col­lec­tiviste. Selon un ordre con­stant, la four­mil­ière répétè la four­mil­ière. Le coup de pied est l’oc­ca­sion de son génie. Peut-être que si l’on aban­don­nait Richard Ashcroft à son tal­ent et l’iso­lait du monde, il ne pro­duirait plus rien ou alors, ce qui revient au même, des dou­blons de Bit­ter Sweet Sym­pho­ny.
Au vil­lage de Gim­brède il y a quinze ans, un cou­ple de retraité est venu occupé la mai­son voi­sine. De son vivant, lui était bouch­er. Sa femme, sans tra­vail. De son vivant car, de son pro­pre aveu, en sor­tant de la répéti­tion, il lui sem­blait être sor­ti de la vie. Il ne s’en plaig­nait pas, mais il cher­chait que faire de son corps. Pour l’e­sprit, il n’en avait pas; il ne man­quait pas de car­ac­tère. Après avoir fait ses mar­ques dans cette cam­pagne sous-habitée, il réso­lut la chose ain­si: il jouerait aux cartes et boirait, ne revenant au vil­lage qu’à l’heure du repas pour manger la cui­sine de sa femme. Au début, celle-ci sor­tait un peu; elle ne sor­tit plus. Après midi, le café bu, Marc — c’é­tait son prénom — se plaçait devant la porte de la mai­son pour fumer. S’il m’aperce­vait, il demandait invari­able­ment:
- Tu as mangé?
Et invari­able­ment ajoutait:
- Moi, c’est fait.
Puis il repre­nait sa voiture, retour­nait aux cartes et à la bois­son. Au bout de deux ans, un médecin lui fit com­pren­dre que ce train de vie le con­dui­sait à la mort.
- Le toubib par­le de me couper la jambe, me dit-il. Je m’en fous!
Le cou­ple ne con­nais­sait per­son­ne dans le vil­lage et nul ne voulait le con­naître. Le peu de tal­ent qu’il avait reçu en partage se dél­i­tait. La femme rôdait en peignoir rose dans un potager à l’a­ban­don en prenant garde de ne jamais s’éloign­er de plus de quelques mètres de sa cui­sine. Son teint livide devient cireux et translu­cide. Sous l’ef­fet de la couper­ose, Marc rougit. Un jour, nous allâmes manger chez eux. Tout à la joie de recevoir, ils avaient tant bu, qu’ils étaient inca­pables, elle de servir, lui de causer. A l’été, Marc se tenait une fois de plus devant sa porte une cig­a­rette au bec. Il me héla.
- C’est fait
Il lui man­quait une jambe.
Peu avant qu’il ne meurt, sa femme revint de l’hôpi­tal cat­a­strophée.
- Il a refusé de me voir, nous dit-elle.
J’ig­nore ce que Richard Ashcroft a fait durant les vingt-cinq ans qui sépar­ent Bit­ter Sweet Sypho­ny de la pub­li­ca­tion de ce nou­v­el album (mis à part enreg­istr­er de l’excellente musique): lui aus­si sem­ble revenir d’en­tre les morts. Il a le teint livide, il n’a plus de lèvres, les yeux sont vides, le port raide et con­traint. Dans la répéti­tion des jours, par une col­lab­o­ra­tion con­tin­ue avec le monde ou en se don­nant des coups de pied, il a sauvé son talent.

Parler-faire

Gens qui craig­nent de par­ler. Ami­caux, socia­bles, de bonne humeur, dès qu’ils ont salué, ils sèchent, ne savent com­ment se tenir, red­outent d’avoir à entr­er en con­ver­sa­tion. Cela est aus­si peu naturel que l’est pour moi le foot­ball ou le karaté. Si je fais une remar­que et ménage un temps néces­saire, ils répon­dent, obser­vent l’ef­fet obtenu, pondèrent ma réac­tion. Si je per­siste et fais pro­fil bas, ils ray­on­nent: ils sen­tent qu’il vont y arriv­er, ils y arrivent. Alors leur atti­tude change. Elle est mar­quée de recon­nais­sance. Et cepen­dant, la crainte demeure. Elle ne dis­paraît qu’une fois le lan­gage con­fié au corps, lorsque le rap­port entier relève des gestes et de leur cod­i­fi­ca­tion. Lorsque dans cet autre lan­gage l’un d’en­tre eux témoigne de ma réus­site, c’est à mon tour d’être reconnaissant.

Graphie

C’est peu de dire que ma gra­phie se détéri­ore. Par­fois, je suis inca­pable de me relire. J’écris sur des sup­ports sou­ples et mal assurés, car­nets ou feuilles volantes, cela n’aide pas. Désor­mais, par un effet de con­ta­gion dû au mau­vais usage des claviers, j’in­verse les let­tres. Pas dans le mot mais dans l’or­dre. Écrivant par exem­ple “mai­son”, je com­mence par le “a” ou par le “i”. Récem­ment, j’ad­mi­rais mon père. Il écrit droit, aligne les let­tres avec pré­ci­sion, respecte les liés et les déliés. Au prix d’une cer­taine lenteur, il est vrai. A l’op­posé, mon fils écrit de tra­vers, varie les vol­umes, nég­lige les ver­ti­cales. Chez lui, un “d” ressem­ble à un “o”. Dans son cas, l’ex­pli­ca­tion est con­nue. A sa péri­ode d’ap­pren­tis­sage, il a été placé par son école au milieu d’une équipe de nou­veaux venus anal­phabètes. Je m’en suis plaint. Le directeur a jus­ti­fié: “il est plus avancé que les autres, il leur apprendra”

Corrida

Le car­ac­tère nation­al s’ex­prime dans les fêtes. La cor­ri­da est une fête. Mais il est à pari­er que son inven­tion est liée à un fond de com­porte­ment pro­pre aux Espag­nols. Ce fond les dis­tingue des autres peu­ples. Les dernières années, j’ai roulé à vélo dans Munich. Peu ou prou, les règles sont les mêmes qu’en voiture: le cycliste ralen­tit au car­refour, s’ar­rête au rouge, démarre au vert. Il tient sa droite ou sa gauche. Le pié­ton emprunte le trot­toir. Si le cycliste et le pié­ton emprun­tent le même espace, ils le parta­gent en redou­blant d’at­ten­tion. En Espagne, le cycliste rit, chante et par­le. Il regarde partout sauf devant lui. Il fonce sur vous comme un tau­reau. Vous restez sur votre tra­jec­toire, c’est la col­li­sion. Mais le génie nation­al s’ex­prime surtout chez le pié­ton. Il sem­ble ne pas vous voir, il ne vous voit pas. Vous allez le ren­vers­er: au dernier moment, il se déhanche et fait passer.

Ecriture

Nom­bre de per­son­nes ignorent ce que peut bien faire un écrivain. A l’év­i­dence, c’est incom­préhen­si­ble. Un écrivain ne peut pas… écrire. Cela ne con­stitue pas toute son activ­ité, n’est-ce pas? Réac­tion liée au fait que l’écri­t­ure dans son usage com­mun sert au mieux à pro­duire quelques notes: listes d’achats, numéros de télé­phone, pense-bête. Cette incom­préhen­sion est aus­si rad­i­cale que celle qui con­sis­terait à deman­der à un vendeur de fro­mages ce qu’il vend. Ain­si, une per­son­ne me dis­ait hier: “je vois, vous cor­rigez les fautes d’orthographe dans les textes!”