Qui sont les oubliés de l’Histoire? On ne le sait pas.
Antonio Pigaffeta
Franchi l’Océan indien, Magellan aborde en 1521 les rivages de l’archipel des Philippines. A Cebu, il convertit le roi à la religion catholique, il initie la reine au culte de l’homme-dieu; à Mactan, il massacre les indigènes qui refusent le baptême et meurt sous les flèches de leur roi Lapulapu. Il apporte la religion de l’amour et la haine de ceux qui s’y refusent.
Société-machine 2
Les loisirs de consommation comme compléments à l’abrutissement du travail industriel (lecture de Adorno et Horkheimer) ou même activité central dans le dispositif de production ne peuvent prétendre neutraliser les vices techniques liés à l’ennui dès lors que le travail est découplé de l’effort. C’est le travail en tant qu’effort qui à la fois neutralise l’ennui et justifie le loisir.
Société-machine
L’homme qui s’ennuie ignore qu’il est fait pour le travail. Si la société est un machine, c’est le travail qui assure son fonctionnement. Or, quand vient à manquer le travail, l’ennui qui lui succède est un vice technique. Lequel dérègle le fonctionnement de la machine. Sauf à renoncer au paradigme de la machine pour la mise en route et la supervision des sociétés (ce qui est urgent), il faudra créer du travail, même inutile, afin de limiter la multiplication des vices techniques.
Nouvel-an
Sur la place d’Agrabuey, devant les anciennes écoles, autour de la fontaine à la pancarte “eau non traitée”. Il va être minuit et personne ne sait si, après deux jours de discussion, il a été possible de reprogrammer la cloche municipale pour qu’elle sonne exceptionnellement en dehors de l’horaire 8h00-22h00. Jésus dont la maison est là ouvre les portières de sa voiture et monte le volume de la radio. Nous sommes maintenant en direct de la Place majeure de Madrid. Gal et moi avons chacun apporté notre grappe de raisin. Voyant qu’il s’agit une grappe et non de douze grains séparés Patricia me l’arrache des mains, la jette et me donne douze grains. Or, c’est précisément parce que je suis peu enclin à avaler douze grains de raisin au rythme des douze coups de cloche que j’avais choisi la grappe. Le rite c’est bien, ne pas s’étouffer c’est mieux. La cloche sonne un premier coup. A la radio — au village rien. Au troisième grain, je jette un oeil alentour et met les autres grains dans la poche. Au dernier coup de cloche tous les voisins s’embrassent. Alors des hommes demi-nus coiffés de toques de fourrure, des touristes d’un week-end, paraissent sur la place et entament une danse.
Espagne
Misère mercantile des Espagnols. J’ai voulu acheter une planche de surf. Le propriétaire n’a pas réussi à me la vendre. Voulu engager un jeune couple pour poser pour les photographies de mon manuel d’autodéfense. Le couple est ravi. Il s’engage mais ne sait pas si… Ni quand ni comment… Et abandonne. Lorsque je fais réparer mes vélos au magasin de vélo local, je dois acheter les pièces et les apporter aux réparateurs puis indiquer les solutions de montage. Puis rappeler pour demander s’ils ont fini. Puis me rendre sur place où je constate qu’ils n’ont pas commencé. Un livreur annonce avoir un colis à mon nom. C’est un professionnel. Employé d’une grande entreprise: il demande si je peux venir chercher le colis. Des exemples, j’en ai à ne plus finir. Dans ce pays, le travail est difficile, voire impossible. Pourtant il faut bien que travail il y ait puisque plus de la moitié de ceux qui travaillent sont des employés directs ou indirects de l’Etat. Mais ce régime de misère mercantile explique l’autre réussite: l’Espagne pays de vacances. Peu de rythme, peu d’exigence, peu de conflits, beaucoup de peu. Résultat: septante millions de visiteurs cette année.
Hugo
Le paysan lorsqu’il passe dans la rue frappe le pavé d’un bâton de bois. Il se signale et averti, quand nous sommes seuls au village, quand nous sommes longtemps seuls, je sors, je salue; il est rassuré, je suis rassuré et il poursuit son chemin, va au potager, va à la rivière. Désormais il tape aussi son bâton pour marquer ce qu’il dit, plus exactement pour attirer l’attention des interlocuteurs pendant une conversation, pour signaler si tous parlent à la fois que c’est lui qu’il faut écouter. Victor Hugo lorsqu’il présidait la tablée familiale, raconte Calaferte, et que la conversation se détournait de lui tapait de la fourchette contre son verre à vin pour ramener l’attention sur lui.
Essais
Denis de Rougemont à New-York constate qu’il a tant méditer son sujet qu’il ne sait comment aborder l’écriture de son essai La part du diable (dans le Journal). Il ouvre un cahier et pose une première phrase. Il écrit avec acharnement sans consulter ses notes, sans se tenir à un plan, et le plan apparaît et le livre prend forme. Cette anecdote me revient car après deux ans (avec intermittences) à faire des lectures pour enrichir mes moyens d’aborder la question Gouvernance et gaming, je lis (et abandonne) cette semaine l’essai de Katherine Hayles, “How did we become posthuman”, pour y distinguer aussitôt (raison de mon renoncement) un livre qui se donne pour argumentatif, construit et conséquent alors qu’il n’est, de fait, qu’une vaste mise en rapport d’idées glanées à des sources extérieures et souvent sans rapport. Problème — il va de soi — qui se pose à tout auteur d’essai, le propre de l’essai étant de reprendre ce qui a été dit pour informer une thèse neuve. Mais si La part du diable ne se cache pas d’être un essai littéraire, comme d’ailleurs toute l’oeuvre de De Rougemont (sauf les textes d’écologie politique), il y a une forme de malhonnêteté et donc de rupture du contrat moral passé avec le lecteur dans le fait de présenter pour argumentatif (au sens strict) un essai qui n’est qu’une collection de sources. Compiler et mettre en rapport n’est pas raisonner et construire. Ce n’est ni mieux ni moins bien, c’est autre chose. A moins que ce soit une affaire de degré. Les essais de Sloterdijk permettent d’envisager cette question par l’exemple, eux qui mêlent argumentaire informé et spéculation littéraire.