Journée radieuse. La nature s’épanche, un régal. Les passereaux pépient sur les toits, les perroquets tiennent conférence au coeur des palmiers. Sur la plage, le sable à une légèreté de cendre. Il est pailleté de noir. Il brille. Le soleil inonde de lumière les vaguelettes qui mouillent la grève. Le sentiment de bonheur est général. Les gens saluent, les enfants rient. Mêmes les pêcheurs à la ligne, souvent acariâtres, retirent leurs chapeaux et travaillent torse nu. Au supermarché, les dames déchargent des couronnes des rois par centaines, le “Roscon de los reyes magos”. Elles les mettent en piles devant la boulangerie. Les Chinois quittent leurs antres pour venir fumer sur le trottoir. En chemin pour l’appartement, je m’arrête trois fois sur des bancs. Chaque fois, j’ajoute un chapitre au livre en cours d’écriture, Noria. Puis j’achète du steak et des patates dites “de Monsieur le curé”: elles sont rouges. Pour célébrer cette belle journée, nous mangeons une reine blanche au chocolat chaud. Ce soir, il y a défilé.
Dantec
De Dantec, j’aime ceci; c’est alambiqué, ou plutôt faussement clair, à l’image de l’auteur, néanmoins juste, car il réfléchit et privilégie le sens sur le style: “Qu’est-ce qu’une authentique liberté? C’est le moment où une vérité concernant l’état général de votre condition vous éclaire, à tel point qu’une distance critique s’effectue entre vous et le monde d’avant, que vous êtes en mesure de déployer vos ailes et d’acquérir un peu de mobilité, un peu d’autonomie au regard de la foule des combinats sociaux, puis très vite, vous voilà face à la vérité dénudée dans toute sa cruelle lumière: cette liberté s’anime sur un jeu de contraintes supérieures, celles du monde d’après, auquel il vous faudra vous adapter (y compris en luttant de toutes vos forces contre lui).”
Médecin
Le paradoxe de la visite chez le médecin est que celui-ci traite les symptômes et non la maladie. Pour qu’il s’attaque à la maladie, il faut que les symptômes soient virulents et que le lien de cause à effets tombe dans un catégorie connue. Je ne dis pas cela parce que je reviens de chez le médecin mais parce que je compte y aller. A moins qu’après avoir dit ce que je viens de dire, je ne me contente d’attendre.
Baroquismes
Cervantès, Calderon, Quevedo. Et en France, Molière, Marivaux, Descartes. Ces visions baroques du monde ont un point commun avec notre situation de décadence moderne: ce qui est n’est jamais tel qu’il apparaît. J’y pensais ce matin en écoutant des journaliste radio. Forcés de dire ce qu’ils ne pensent pas. Les politiciens, défendant des vérités qui sont des mensonges. Les artistes, jouant une liberté qu’ils ne possèdent pas. Les capitalistes, amassant un argent qui n’existe pas. Les sportifs, mercenaires travestis en héros. Le propre du baroque est la dissociation. L’accès à l’essentiel est interdit malgré le nombre des révélations.
Des amis
Des amis. Qu’on ne voit pas, qu’on a jamais vus. Dont on ignore la taille, les réactions, qui n’ont ni odeur ni vitesse. Des amis qui ne nous sont d’aucun secours en cas de difficulté puisqu’ils ne vivent pas dans le même espace. Le projet génial du Zückenberg est la réplication à l’échelle de l’univers de sa timidité maladive.
Forêt
Un vent froid souffle sur la côte. Pour échapper aux aboiements des chiens, j’écris sur la plage. Il y a un toit au-dessus de la table de pique-nique, mais je ne me méfie pas: le soleil tape. Or, je demeure penché sur mon cahier quatre heures de suite. Je regagne l’appartement en tremblant. Le soir, avec les enfants, nous regardons La forêt, un film d’horreur. Au Japon, deux jumelles se perdent dans un lieu hanté. Elles courent entre des arbres auxquels son suspendus des cadavres. Le réalisateur nous montre les visages des femmes à satiété, jouant sur leurs similitudes. Je me couche avec de la fièvre. J’avale trois sachets de poudre. La nuit, je reconstruis le scénario du film. Pour bien faire, je procède scène par scène. Chaque dix minutes je me réveille, je vérifie le temps écoulé sur le réveil, ou crois le faire, et me rendors. Les visages sont désormais ceux de vierges nues qui s’adonnent aux pires vices sexuels. Je me promène parmi elles, je participe, je couche. Et je les dirige. Avant d’aborder la dernière scène, cette remarque: si un tel film venait à sortir, il serait aussitôt interdit et je serais jeté en prison. Puis je me rendors pour parachever l’oeuvre. Un cassette musicale est montrée en plan fixe. Au stylo, il est écrit Peeing jeezer. Pendant quelques secondes, rien ne se passe. Alors de l’urine suinte de la cassette. L’odeur envahit la pièce. Toutes les femmes se pâment. Je caresse ma voisine et la viole. Générique. Les actrices se relèvent. Elles s’en vont, soulagées d’en avoir fini avec ce cauchemar.
Contre l’Allemagne
Pour autant que les réquisits politiques du moment ne contraignent pas l’analyse, l’histoire retiendra que la présidente Angela Merkel a contribué à anéantir l’effort psychologique de reconstruction commencé par les Allemands dans les ruines de l’Hitlérisme. Ce que je peine à comprendre, c’est comment cette femme de l’est, adepte du réalisme, a été retournée. Car pour ce qui est de se vendre, elle s’est vendue. A considérer sa longévité politique, on peut émettre l’hypothèse qu’elle a trahit le peuple allemand contre la promesse d’occuper une poste directeur à un niveau supranational en cas d’aboutissement du projet de la mondialisation. Un pari certes hasardeux, mais qu’il faut pondérer avec l’état d’avancement d’une carrière qui bute sur sa propre limite constitutionnelle. Son appel aux immigrés illustre la priorité donnée par les États de l’Union à la préservation des institutions sur la défense de l’intérêt collectif. L’importation massive d’individus prélevés sur les stocks les plus misérables d’un tiers-monde fatigué par un libéralisme arbitraire discrédite toute idée de solidarité nationale dans les vieux pays d’occident; elle renforce les prérogatives de l’administration et augmente ses rangs; elle appauvrit la classe moyenne; elle enrichit les banques en accroissant les prêts; elle menace les revenus de la classe laborieuse.
Au lendemain de l’attentat de Berlin, la présidente confirme son double jeu. Exaltant les vertus démocratiques, elle en appelle à la résistance contre la barbarie. Elle qui vient d’imposer sans consultation deux millions d’étrangers à son peuple. Elle qui a exigé des services policiers quelques heures après l’attentat un renforcement général des dispositifs et lancé un programme de vidéosurveillance urbain.
Enfin, pour préparer les phases prochaines du mandat qu’elle remplit pour le compte des marchands, elle répète que les réfugiés de guerre — selon le discours officiel, principalement des familles avec enfants — doivent être accueillis sans préjugés alors que chaque citoyen constate de visu que ces étrangers ne fuient pas des théâtres de guerre, sont des hommes et sont déplacés par des maffias sur la foi d’une promesse de prospérité facile.
Un tel cynisme dans le positionnement politique dépasse les techniques de manipulation traditionnelles. Dans un monde nettoyé de ses repères, la nouvelle donne consiste à créer un événement aux retombées internationales puis à dire ce qu’il n’est pas pour le mettre au service d’une visée exclusive.
Il est aisé de voir qu’à ce jeu-là, toutes les parties en mouvement, immigrés issu des pays en voie de dislocation et peuples occidentaux poussés à des comportements contre-nature, sont perdants.