Sortir du cycle de l’argent, c’est à dire pour nous qui n’en avons pas du cycle du travail, est ce qui peut arriver de mieux aux hommes qui s’intéressent à l’homme plutôt qu’à des dieux chaque jour plus faux.
Expression politique
“C’est bien simple”. Cette expression, fondamentalement politique quant à son emploi, impose le ralliement à des mesures simples après un effort de synthèse idéologique. Analyser les discours des présidents américains sous cet angle serait intéressant, en particulier au moment des tournants historiques, de Kennedy à Bush.
Caractère national
L’Espagnol aime ce qui est proche. Le marchand de fruits sur le trottoir en face, le restaurant du coin de rue. En général, il aime l’Espagne. Ce d’autant plus qu’il a les plus grands doutes sur l’existence du reste du monde. La conquête de l’Amérique, d’ailleurs portugaise dans ses origines, n’est qu’une épopée pour livres d’histoire. Ainsi remarque-t-il aussitôt celui qui apporte la différence dans le groupe. L’étranger ne suscite aucune méfiance, il est étranger et, quoiqu’il fasse, le demeurera. Avec pour conséquence une société agréable à vivre, facile, rieuse et pleine d’elle-même, ralentie par le poids de son corps.
Yoghourts
Mercredi, je mange un yoghourt. A quatre heures, j’ai un doute. Ai-je vraiment mangé un yoghourt? J’essaie de me souvenir de mes gestes. De l’ouverture du pot, de la cuillère piochée dans le tiroir, du goût, de ce qui confirmerait que j’ai mangé le yoghourt. A tel point qu’il me faut ouvrir le frigorifique pour constater qu’en effet il manque un port de yoghourt. Puis à midi. Je discutais avec Gala. Nous étions encore à table. Tout en donnant la réplique, je vais à la cuisine, j’ouvre le frigorifique, je reviens avec le matériel, petite assiette et cuillère, et je mange un yoghourt. Puis, voyant le pot vide que j’ai devant moi, je songe: je n’ai rien vu de ce yoghourt, cela vient d’avoir lieu et je serais incapable de dire ce qu’il s’est passé.
Pyramide chinoise
Chez le Chinois pour acheter un cahier. D’habitude, j’échange quelques mots avec la tenancière. Elle parle un bon espagnol, mais surtout, sa capacité de compréhension tient de la prouesse. Entre une grand-mère qui n’est jamais allée jusqu’à Séville, triture un jargon que ne renierait pas un gitan, le tout en avalant les voyelles et en économisant les syllabes. La Chinoise plonge dans le stock et lui apporte le fil à coudre turquoise en bobine de douze qu’elle demandait. Toujours est-il qu’elle et son mari ont racheté il y a peu un second magasin, vaste local sur la route côtière. Comment ils s’arrangent pour être au moulin et au four, élever leur fils, dormir et manger, je l’ignore, mais pour travailler il n’y a pas de doute: ils travaillent. Et je le disais d’emblée, ils sont avenants, ce qui est rare dans le milieu. Or, aujourd’hui, je les trouve la tête baissée, les mains réunies sur le ventre, tétanisés; elle debout, lui derrière la caisse. Ils ne me voient pas, ne saluent pas, ne remercient pas. Ils écoutent le sermon interminable d’un petit Chinois sans cou que l’on imagine venu de la capitale et qui vraisemblablement transmet les ordres des grands chefs.
Choses liées
Nous vivons dans un appartement si mal isolé qu l’on entend ronfler le voisin. Sa femme fait la vaisselle, on a le sentiment qu’elle la fait dans votre salon. Les chiens? C’est un chenil. Les téléviseurs? Bloqués sur un match de football qui n’en finit pas. Mais alors pourquoi rester dans cet appartement? Parce que j’ai beau chercher assidûment un logement sans chiens ni match ni voisin ronfleur, je ne trouve pas le moindre objet qui satisfasse le début de ma demande. Et pour cause: au village, cela n’existe pas. Sable, mer, soleil, traditions ont un prix: celui-ci. C’est comme pour les voitures. Le nouveau propriétaire s’extasie devant son achat. Hélas, il est accompagné d’une taxe d’impôts, d’un contrat d’assurance, des lois de la circulation, des contrôles de la police et de quelques millions d’autres voitures, ce que l’on nomme le trafic.
Médecin 2
Si je parlais de médecin, c’est que j’ai mal. A Gala je dis, “j’ai mal!” D’ailleurs, cela dure depuis un an. Non, quatorze mois; depuis le jour où je me suis présenté devant une Vietnamienne qui s’occupait de la permanence fribourgeoise, un dimanche. Bref, je me couche sur le mal, je l’ignore, j’espère avoir assez de temps pour finir le livre en cours: prendre l’avion pour rentrer en Suisse compliquerait tout. Or, le lendemain matin, le portable sonne. Huit heures et demie. Il ne viendrait à l’idée d’aucun des 40 millions d’Espagnol d’appeler ainsi au milieu de la nuit. Je me rendors. Un quart d’heure plus tard, nouvelles sonneries. J’accours, je vérifie le numéro: inconnu. Retour à la chambre où je somnole. Une fois le petite-déjeuner avalé, je rappelle. “Il faut faire une coloscopie d’urgence, me dit une secrétaire. A quelle heure pouvez-vous venir?” Mon grand-père à eu un cancer du colon. Mon père a eu un cancer du colon. Mon grand-père est mort. Pas mon père.