Argent

Sor­tir du cycle de l’ar­gent, c’est à dire pour nous qui n’en avons pas du cycle du tra­vail, est ce qui peut arriv­er de mieux aux hommes qui s’in­téressent à l’homme plutôt qu’à des dieux chaque jour plus faux.

Bonheur

Le bleu intense du ciel, l’eau lumineuse qui inonde le rivage, la musique des per­ro­quets, chaque matin aug­mentent mon bon­heur. Puis instal­lé sur cette table de pique-nique en bois du bord de mer, je suis à Fri­bourg avec les vingt per­son­nages du roman, ils y vivent.

Expression politique

“C’est bien sim­ple”. Cette expres­sion, fon­da­men­tale­ment poli­tique quant à son emploi, impose le ral­liement à des mesures sim­ples après un effort de syn­thèse idéologique. Analyser les dis­cours des prési­dents améri­cains sous cet angle serait intéres­sant, en par­ti­c­uli­er au moment des tour­nants his­toriques, de Kennedy à Bush.

Cerf-volant

Quel est l’in­térêt du cerf-volant chi­nois? Le mod­èle tra­di­tion­nel, pra­tiqué par les moines? C’est qu’il est dif­fi­cile à faire vol­er. N’y parvient que celui qui a des vents une expéri­ence cul­tivée. Chaque dimanche, à Bangkok, dans le parc Sanam Luang, cette pra­tique perdure.

Caractère national

L’Es­pag­nol aime ce qui est proche. Le marc­hand de fruits sur le trot­toir en face, le restau­rant du coin de rue. En général, il aime l’Es­pagne. Ce d’au­tant plus qu’il a les plus grands doutes sur l’ex­is­tence du reste du monde. La con­quête de l’Amérique, d’ailleurs por­tu­gaise dans ses orig­ines, n’est qu’une épopée pour livres d’his­toire. Ain­si remar­que-t-il aus­sitôt celui qui apporte la dif­férence dans le groupe. L’é­tranger ne sus­cite aucune méfi­ance, il est étranger et, quoiqu’il fasse, le demeur­era. Avec pour con­séquence une société agréable à vivre, facile, rieuse et pleine d’elle-même, ralen­tie par le poids de son corps.

Posture

Dans les rêves, quand je ne vole pas, je marche les mains devant, faisant appel du trot­toir, comme si je gravis­sais une pente.

Yoghourts

Mer­cre­di, je mange un yoghourt. A qua­tre heures, j’ai un doute. Ai-je vrai­ment mangé un yoghourt? J’es­saie de me sou­venir de mes gestes. De l’ou­ver­ture du pot, de la cuil­lère piochée dans le tiroir, du goût, de ce qui con­firmerait que j’ai mangé le yoghourt. A tel point qu’il me faut ouvrir le frig­ori­fique pour con­stater qu’en effet il manque un port de yoghourt. Puis à midi. Je dis­cu­tais avec Gala. Nous étions encore à table. Tout en don­nant la réplique, je vais à la cui­sine, j’ou­vre le frig­ori­fique, je reviens avec le matériel, petite assi­ette et cuil­lère, et je mange un yoghourt. Puis, voy­ant le pot vide que j’ai devant moi, je songe: je n’ai rien vu de ce yoghourt, cela vient d’avoir lieu et je serais inca­pable de dire ce qu’il s’est passé.

Pyramide chinoise

Chez le Chi­nois pour acheter un cahi­er. D’habi­tude, j’échange quelques mots avec la ten­an­cière. Elle par­le un bon espag­nol, mais surtout, sa capac­ité de com­préhen­sion tient de la prouesse. Entre une grand-mère qui n’est jamais allée jusqu’à Séville, tri­t­ure un jar­gon que ne renierait pas un gitan, le tout en avalant les voyelles et en économisant les syl­labes. La Chi­noise plonge dans le stock et lui apporte le fil à coudre turquoise en bobine de douze qu’elle demandait. Tou­jours est-il qu’elle et son mari ont racheté il y a peu un sec­ond mag­a­sin, vaste local sur la route côtière. Com­ment ils s’arrangent pour être au moulin et au four, élever leur fils, dormir et manger, je l’ig­nore, mais pour tra­vailler il n’y a pas de doute: ils tra­vail­lent. Et je le dis­ais d’emblée, ils sont avenants, ce qui est rare dans le milieu. Or, aujour­d’hui, je les trou­ve la tête bais­sée, les mains réu­nies sur le ven­tre, tétanisés; elle debout, lui der­rière la caisse. Ils ne me voient pas, ne salu­ent pas, ne remer­cient pas. Ils écoutent le ser­mon inter­minable d’un petit Chi­nois sans cou que l’on imag­ine venu de la cap­i­tale et qui vraisem­blable­ment trans­met les ordres des grands chefs. 

Choses liées

Nous vivons dans un apparte­ment si mal isolé qu l’on entend ron­fler le voisin. Sa femme fait la vais­selle, on a le sen­ti­ment qu’elle la fait dans votre salon. Les chiens? C’est un che­nil. Les téléviseurs? Blo­qués sur un match de foot­ball qui n’en finit pas. Mais alors pourquoi rester dans cet apparte­ment? Parce que j’ai beau chercher assidû­ment un loge­ment sans chiens ni match ni voisin ron­fleur, je ne trou­ve pas le moin­dre objet qui sat­is­fasse le début de ma demande. Et pour cause: au vil­lage, cela n’ex­iste pas. Sable, mer, soleil, tra­di­tions ont un prix: celui-ci. C’est comme pour les voitures. Le nou­veau pro­prié­taire s’ex­tasie devant son achat. Hélas, il est accom­pa­g­né d’une taxe d’im­pôts, d’un con­trat d’as­sur­ance, des lois de la cir­cu­la­tion, des con­trôles de la police et de quelques mil­lions d’autres voitures, ce que l’on nomme le trafic.

Médecin 2

Si je par­lais de médecin, c’est que j’ai mal. A Gala je dis, “j’ai mal!” D’ailleurs, cela dure depuis un an. Non, qua­torze mois; depuis le jour où je me suis présen­té devant une Viet­nami­enne qui s’oc­cu­pait de la per­ma­nence fri­bour­geoise, un dimanche. Bref, je me couche sur le mal, je l’ig­nore, j’e­spère avoir assez de temps pour finir le livre en cours: pren­dre l’avion pour ren­tr­er en Suisse com­pli­querait tout. Or, le lende­main matin, le portable sonne. Huit heures et demie. Il ne viendrait à l’idée d’au­cun des 40 mil­lions d’Es­pag­nol d’ap­pel­er ain­si au milieu de la nuit. Je me ren­dors. Un quart d’heure plus tard, nou­velles son­ner­ies. J’ac­cours, je véri­fie le numéro: incon­nu. Retour à la cham­bre où je som­nole. Une fois le petite-déje­uner avalé, je rap­pelle. “Il faut faire une colo­scopie d’ur­gence, me dit une secré­taire. A quelle heure pou­vez-vous venir?” Mon grand-père à eu un can­cer du colon. Mon père a eu un can­cer du colon. Mon grand-père est mort. Pas mon père.