A considérer les gens que je côtoie lorsque je vais en France, mon sentiment est que le fruit de leur travail est volé. Contrairement aux Espagnols qui ont toujours été pauvres, ils ne se résignent pas et souffrent. Peut-être devraient-ils s’interroger sur le prix qu’ils paient pour la défense de valeurs républicaines qui servent avant tout à garantir le bon fonctionnement des leviers de ponction dont profite une caste.
Louvre 2
Pauvres enfants, apportés du tiers-monde, repoussés dans les périphéries de Paris, conduits par un maître jusqu’au Louvre sur directive de je-ne-sais quel ministère de la culture, de l’intégration, de la tolérance, du droit, de la pataphysique ou de la propagande, ce n’est pas des collections qu’ils verront, encore moins de l’art, mais la survivance de quartiers historiques témoignant que la France a été et que si elle existe encore pour quelques privilégiés, elle leur est, à eux, inaccessible — ce dont ils se moquent.
Millions
Bernard Traven, d’après Pascal Vandenberghe, l’auteur de la préface du recueil de nouvelles Le chagrin de Saint-Antoine, aurait vendu trente millions d’exemplaires de son premier (et formidable) roman Le vaisseau de morts. Cette semaine, Stéphane Fretz, mon éditeur chez Art&Fiction, me disait que malgré son Grand prix fédéral de la littérature, Laurence Boissier n’espérait guère vendre plus de quelques centaines de volumes; quand à Gérard Berréby, chez Allia, il me disait qu’il n’y a pas en France dix écrivains de littérature qui vivent confortablement de leur plume. Ici s’arrêtent les spéculations. Le constat est fait: on ne lit plus les écrivains. Quelques chapelles aux rites conservateurs refusent de céder le terrain entier à l’électronique de divertissement. Elles fournissent les derniers lecteurs assidus. Mais je gage qu’ils ont un âge certain et que leurs chapelles bientôt deviendront monuments. Alors nous écrirons comme les alchimistes fabriquaient l’or dans leurs cornues, en cave et traités de fous.
Vie quotidienne
Il faut du courage ou de l’inconscience pour critiquer avec rigueur, incessamment, la situation que l’on a aménagée pour y loger sa vie quotidienne car, bien sûr, lorsque les motifs de surseoir deviennent nombreux, l’honnêteté qui accompagne la tendance critique oblige à bouleverser la situation, en d’autres termes à changer le modèle de la vie quotidienne, ce qui revient à entériner dans le principe une fuite perpétuelle hors du circonscrit.
Paris
Suis-je le seul effrayé? Où est Paris? Où que se porte mon regard, il rencontre des ruines. Depuis l’année dernière, la société a encore tremblé. Nombreuses chutes. Corps au sol. Beuglements à hauteur de poitrine. Dans des langues babéliennes. J’ai vécu à Paris en 1978, en 1983, en 1995, en 2002 et en 2005. Depuis, j’ai marché vingt fois dans la ville. Aujourd’hui, je me demande dans quoi je mets les pieds. Pour ne pas désespérer tout à fait, je me raconte des histoires: “enfin, là, tu reconnais ce monument? cette maison? ce morceau de square? sous les matelas, les poubelles, ce trottoir?”
Centres nerveux
Gala renonce à m’accompagner à Paris. Convocation d’un médecin. Mais alors, qu’y ferai-je? C’est entendu, je me réjouis de voir mon éditeur, de parler littérature, mais la rencontre et la conversation ne durent pas trois jours! C’est entendu, la conversation donne des idées et l’ailleurs redistribue les cartes, mais mon éditeur travaille, il a ses circuits dans la ville et Paris, c’est la France! Mon bord de mer, l’Asie chaude, les paysages minéraux d’Agrabue, je préfère. Et dormir, et rester seul, assis, debout, sans parler, voilà; ou alors un vrai vagabondage, selon l’humeur. La visite des centres nerveux de l’Europe, assez goûté! Déjà il a fallu venir en Suisse! Allons, ce n’est pas Paris, soyons justes: ce sont les villes, toutes les villes, Londres en novembre, ce cauchemar pluvieux, cette vitesse imprimée aux corps et qui les rend imbéciles; vitesse de ceux qui croient réussir, vitesse de ceux qui ont perdu, rencontre des deux espèces, régime épuisé et général de la production; mais aussi, soyons justes, c’est Paris, cette cour des miracles qui n’a plus rien de miraculeux, cette capitale d’un monde qui finit.
Lugeaskis
Descente de nuit des Pléaides au chalet de Monfrère sur des engins dont j’ignore le nom: patinettes, luges, lugeoires, véloskis? Muni d’un volant, d’un patin central et de deux latéraux, ils sont bas, trop bas. Grands comme nous sommes, nous allons recroquevillés. Il fait nuit, la forêt est ivre, de cailloux le ballast et durs les rails du train Les Pléiades-Blonay. Quant à nos lampes frontales, à cette vitesse elles n’éclairent que nos rires. Nous nous en tirons avec quelques égratignures et des habits déchirés.