Est-ce que l’idée d’une mauvaise odeur donne à croire que l’on sent cette mauvaise odeur? Toute une partie de la nuit, je reniflais, me semble-t-il, une telle odeur. Or, j’occupais une chambre du Gran Hotel, l’un des établissements de luxe de Saragosse. Et donc, me disais-je, si ces odeurs étaient réelles, d’autres clients se seraient plaint. D’où cette hypothèse quant à l’efficace de l’idée de mauvaise odeur. Laquelle, en bon cartésien, ne peut produire que l’idée que je sens la mauvaise odeur, pas la mauvaise odeur elle-même… Mais ce matin, à peine sorti de la porte-tambour du hall de réception, je sens cette odeur dans la rue Joaquin Costes. Il est donc possible que je l’ai sentie nuitamment: d’abord, j’ai le nez sensible, ensuite les fenêtres de bois fermaient mal. Dans ce cas, aurais-je à partir de quelques effluves fabriqué pendant le sommeil l’idée de la mauvaise odeur, celle-ci amplifiant par voie de conséquence et sur une foi fantasmée ce que je sentais?
Espagne politicienne
Le parti de gauche espagnol Podemos est dirigé par un demi-jeune a catogan à la courbure d’asperge, un handicapé en chaise à roulettes et un homme nain qui a le corps d’un enfant de douze ans et la tête d’un vieil administrateur. Si l’on épousait la logique délirante de ces fossoyeurs de la démocratie, il conviendrait d’attaquer le parti pour discrimination envers les bien-portant.
Buttel-Tuttel
Autour de la table ovale du notaire, promenade de l’Indépendance, dans un vieil immeuble à corniches du centre de Saragosse, les sept propriétaires de la maison. La secrétaire réunit les cartes d’identité, vérifie les statuts, marié, divorcé, veuf, énonce les parts, récupère les chèques que j’ai obtenu à grand peine après quatre jours de fréquentation assidue des succursales de banque, chacun libellé avec sa somme et son destinataire dont certains, en juste héritiers du siècles d’Isabelle la Catholique, portent des noms si longs que le banquier, désespéré, me disait en fixant son ordinateur: “il ne veut pas, il n’y a pas la place…”. Une bonne heure pour les vérifications d’usage; à la fin, comme c’est la coutume, paraît le notaire, d’autant plus concentré qu’il est petit, d’autant plus important qu’il a le dernier mot. Et là, le drame. L’un des propriétaires, un homme de soixante ans accompagné de ses fils, deux adolescents boutonneux, fâché, l’air rouge, se dresse: “Alors, c’est comme ça! Tout va bien pour la famille, alors que pour moi et les enfants… parce qu’il ont pris congé exprès pour venir dans ce bureau, n’est-ce pas! Ils travaillent eux! Et voilà le résultat, on me tient pour rien! Nous allons… nous sommes, enfin, je veux dire, c’est incroyable, nous ne sommes pas des Romeo et c’est bien ce que je lis sur ce chèque, ro-me‑o! Il doit être écrit Romero. Et comment allons-nous faire maintenant? Que va-t-il se passer? Je vais faire avorter la vente moi! Tout simplement! Diego, José, levez-vous, on part!“
L’agent immobilier le rassoit, le notaire le calme, il appelle la secrétaire qui revient avec un verre d’eau, “tenez Monsieur…”.
-Romero, avec un “r”, mais si vous ne voulez pas, je m’en vais!
Les autres, qui ont leur chèque en main, s’affolent. Le couple qui est aide-psychiatre propose de prendre l’affaire en mains. Mais Romeo ne veut rien savoir. Il me fixe. Je trouverais cela comique si je n’avais mil cent kilomètres à faire pour rentrer chez moi, c’est dire que je paie un hôtel. Alors je constate que c’est l’agent qui a mal orthographié le nom en me remettant la liste des chèquse à faire tirer. Il se glisse derrière le notaire, lève les bras au ciel et présente ses excuses… La signature de l’acte de vente est reportée.
Rhéteurs
Pompidou écrivait ses discours. Mitterrand aussi; pas tous — à l’occasion, il retouchait. Après quoi les présidents ne font plus que lire la copie que leur remet l’intendant. Quel eut été le regard de Platon sur cette tartufferie, lui qui fustigeait l’art des rhéteurs parce qu’ils privilégiaient la technique sur la vérité mais n’eut jamais cru possible que la pensée de l’un puisse devenir las parole d’un autre?
Picasso
Calculs sempiternels de Picasso qui, avant même la reconnaissance, prévoyant le succès, organise ses moyens, dispose de ses amis, fait carrière. Son génie le rachète. Il est unanimement fêté par l’entourage qui lui sert de viatique et lui permet de traverser les difficultés sans que sa réputation en pâtisse. Mais dans ce Montmartre moderniste, je lui préfère Max Jacob, l’ami généreux, le juif, le catholique, le poète de chaque instant, ce demi-fou dont le destin n’est qu’effondrements et renaissances.