J’achète mon pain.
-Aujourd’hui, s’exclame la boulangère, essayez notre fabuleux roscón!
Un bref silence, puis j’éclate de rire; elle aussi.
- On m’oblige à dire ça à chaque client.
-Je sais, c’est pourquoi je ris.
Boulangerie
Histoire du capital
La salle est calme.
Une bagarre éclate.
Il y a des insultes, des blessés, des morts, des gagnants et des perdants; les gagnants emportent les femmes de leur côté et volent le mobilier, les perdants se barricadent; les uns forment des projets et les imposent, les autres s’agitent, souffrent, manifestent et contre-attaquent; une autre bagarre est déclenchée, elle est générale et s’achève à l’épuisement des troupes.
Ensuite, le calme revient.
Je ne vois pas de meilleur moyen de résumer le capitalisme tel qu’il aura existé pendant deux siècles.
Oiseaux
Il y a quelque vingt-cinq ans, j’étais assis au pied d’une forêt de bonsaï dans l’aéroport de Singapour. A un moment, des oiseaux sifflent. Je me lève, je cherche dans les branches. C’est un enregistrement. Depuis Noël, chantent sur l’un des balcons de l’immeuble opposé à celui que nous habitons des oiseaux. Gala m’assure qu’ils sont électroniques. Je prétends que c’est impossible. En fin de compte, c’est elle qui a raison. De toute manière, chaque fois que je les entends, ils me réjouissent. Ces oiseux-là passent allégrement le test de Turing.
Parasingularité
Opposer au projet démiurgique des posthumanistes qui consiste à programmer l’autocréation de l’humain, un homme lié au hasard, interprète du monde par les religions magiques, les techniques d’acclimatation et l’art revient à nier le progrès. Or, si cette négation se justifie du point de vue de la morale, elle ne peut avoir lieu sans que soit simultanément nié le progrès en tant que valeur fondatrice de la modernité, soit littéralement comme vecteur de changement. L’argument des posthumanistes pourrait être que la condamnation du changement est une forme d’apologie de la mort sociale. Ce qui n’implique nullement que le progrès exponentiel de la science et des techniques doive devenir la religion positive de l’humanité et entraîner une changement de paradigme anthropologique. Malheureusement, les bioconservateurs vont assez vite s’apercevoir qu’ils luttent contre les tenants d’une thèse du dépassement de l’homme à laquelle la collectivité à travers les comportements des individus qui la composent adhère déjà de fait. L’inscription revendiquée des recherches liées à la convergence dans une approche critique inspirée des valeurs humanistes apparaît donc comme une contradiction, car cet homme classique au nom duquel la lutte est menée a pour ainsi dire disparu. Avec dans le futur, un effet paradoxal pour le camp des ennemis du posthumanisme: les individus les plus lettrés deviendront vraisemblablement les manuels de demain dès lors qu’ils auront à survivre en dehors du schéma d’hyperconnexion.
Retour à la nature
Pour les nouvelles générations, “retour à la nature” veut dire entrer dans une forêt et visiter les animaux. Il s’agit de quitter l’uniforme de la banalité sociale, de se soustraire à l’anesthésie économique et de briser la camisole numérique pour entrer en disposition de soi-même. A l’évidence, le monde à disparu et si le temps presse c’est que, bientôt, nous l’aurons oublié.