Prendre

Pour autant qu’elles aient pris le risque de vous aimer, elles vous aiment quand vous les prenez. Mais que vous les aimiez sans le désir de les pren­dre, ce qui m’ar­rive plus qu’à mon tour, elles se plaig­nent et vont jusqu’à le faire en pub­lic, lais­sant sup­pos­er que vous n’avez peut-être pas le moyen de les bien prendre.

Basket

Il avait de grandes ressources, mais la pop­u­la­tion était comp­tée. Les neuf autres per­son­nes ne s’in­téres­saient qu’au bas­ket. Il était le dix­ième. Dieu l’avait abandonné.

Thé

-Non Mon­sieur.
-Mais enfin, je dois aller à la ville, mon tra­vail m’at­tend!
-Peut-être, mais il n’y a pas de train.
-C’est impos­si­ble!
-C’est ain­si. Pour tout le monde. Que je sache, les autres jours, vous n’êtes pas le seul pas­sager? Est-ce qu’ils s’én­er­vent les autres?
-Et quand…?
-Quand? Mais com­ment voulez-vous que je vous dise! Dans dix min­utes, demain, jamais? Je n’en sais rien. Un con­seil, ren­trez chez vous, cuisez un thé! Nous vous don­nerons des nou­velles.
-Et si cela devait dur­er?
-Alors peut-être ne don­nerons-nous plus de nou­velles. Moi aus­si j’aime boire mon thé. Je peux atten­dre, je suis à votre ser­vice, mais pas infin­i­ment. De vous à moi, car mon chef n’aimerait pas m’en­ten­dre dire cela… mais vous êtes du vil­lage, un ami en quelque sorte, Mon­sieur…?
-Ratz.
-Eh bien, Mon­sieur Ratz, s’il n’y a plus de train, le tra­vail… Vous voyez ce que je veux dire? Je veux dire, plus de train, plus de tra­vailleurs, plus de tra­vail. Allez savoir ce qu’il va se pass­er là-bas, à la ville! Croyez-moi, allez faire votre thé!

Litote

A ne rien faire sous la con­trainte, on en vient à trop atten­dre de la liberté.

Autres enfants

Dans une salle de restau­rant. Désireux de migr­er, je récolte toutes mes affaires. Il y en a tant que je doute pou­voir opér­er le déplace­ment en une fois. Chargé de livres, d’un pullover, d’une vais­selle et de mon man­u­scrit, un sty­lo à la bouche, ma cas­quette dans la main, je tra­verse lente­ment la salle. Toutes les tables sont occupées. Des étu­di­ants réu­nis près de la porte me font bon accueil. Ils ne m’aident pas à trou­ver une place, mais me ren­seignent. “Nous avons bien con­nu ton père, me dis­ent-il, d’ailleurs voilà son fils”.  Il s’ag­it d’un garçon de vingt ans au cheveux épais, aux sour­cils drus, l’air d’un juif ou d’un Corse.
-Ah non, leur dis-je, c’est impos­si­ble, je n’ai qu’un frère et je le con­nais bien!
Alors le plus vif m’en­traîne au fond de la salle devant une grande pho­togra­phie de ma famille; on y voit mon père, ma mère, mon frère et moi. Il la soulève. Dessous, toutes sortes de cadres de petite taille. Ils con­ti­en­nent d’autres pho­togra­phies de ma famille. Chaque fois, le garçon est présent.
-D’ailleurs, il n’y a pas que lui. Ton père s’est mar­ié deux fois pen­dant qu’il vivait avec ta mère. J’e­spère que cela ne te gêne pas?
Je réfléchis.
- Non, ça ne me gêne pas.

Chaises

Encore qua­tre chais­es de jardin à con­stru­ire. Je n’ose pas raison­ner en vis, boulons et joints. Com­bi­en cela fait-il? De penser que cette camelote vous arrive de l’autre face de la terre et qu’en la bâtis­sant à coups de tournevis et de jurons, je par­ticipe active­ment à la con­sol­i­da­tion des rap­ports de puis­sance me désole. Sans compter qu’à peine achevée, et avant même que j’y pose mes fess­es, je vois son des­tin : il est bref et se nomme poubelle. Entre temps, j’au­rai trans­for­mé une par­tie de mon temps de tra­vail en une chaise du Gujarat qu’inc­inéreront des ouvri­ers andalous. Trans­for­ma­tion qui, mul­ti­pliée par quelques mil­lions d’actes d’achats sur inter­net, fait advenir des for­tunes locales.

Dire la vérité

Devant la jus­tice, dire la vérité est le plus hasardeux des choix. Pour cer­ti­fi­er l’ad­min­is­tra­tion juridique quant à ses prérog­a­tives, il faut que la vérité non seule­ment dite, mais établie et cela con­for­mé­ment aux tech­niques légales. Le jus­ti­cia­ble qui dit les faits installe une sorte de con­cur­rence. L’im­pos­si­ble hon­nêteté de Meur­sault dans l’Étranger de Camus relève du doute méta­physique mais anticipe aus­si sur la pro­fes­sion­nal­i­sa­tion du réel et sur son accaparement.

Progrès

Cet élec­tro­to­tal­i­tarisme chaque jour plus filan­dreux. A midi, j’ar­rête de cor­riger mon man­u­scrit, j’ou­vre mon télé­phone pour y plac­er la puce remise par le nou­veau four­nisseur d’ac­cès. Le dépli­ant que j’ex­trais de la pochette indique: “le code secret de votre numéro fig­ure sur la carte”. Il n’y est pas. Retour au dépli­ant, à ses infor­ma­tions sup­plé­men­taires: “si vous ne dis­posez pas du code secret, appelez le numéro gra­tu­it 1550”. Sans télé­phone? La suc­cur­sale est à deux pas. Je m’ha­bille, je sors. La vendeuse est occupée, j’at­tends. Elle fourre son nez dans ma pochette:
- En effet, il n’y est pas. Pourquoi n’avez-vous pas appelé?
-Avec quoi?
Elle com­pose le numéro gra­tu­it sur son fixe. Une fois, deux fois. Elle renonce.
-Nous allons faire autrement.
Elle allume un ordi­na­teur, tape dans la fenêtre mon futur numéro de télé­phone.
-Main­tenant, dites-moi votre numéro de carte d’i­den­tité.
- Aucune idée.
-Alors je ne peux rien faire pour vous.

Réveil

Je me réveille avec sous les yeux la chevelure de ma grand-mère morte il y des années, d’une teinte gris-bleu.

Fiancés

Sur la plage, cet homme accom­pa­g­né de deux femmes. Lui jeune et svelte, si tant est que je juge bien d’aus­si loin. L’une des femmes de même, l’autre, épaisse, il s’ag­it de la pho­tographe. Main­tenant, je vois mieux. Des fiancées qui posent pour la séance offi­cielle. Je m’é­ton­nais que la pre­mière femme ait lâché son sac dans le sable, je m’en étonne tou­jours, mais c’est un sac qui sert d’ac­ces­soire, ne con­tient peut-être aucun effet. La pro­fes­sion­nelle pré­pare son appareil et donne les ordres. Mon­sieur d’abord. Dos à la ville, devant l’in­fi­ni, puis seul, se détachant sur la mer. Madame, seule, avec et sans le sac, un bou­quet de fleurs dans les bras. Le cou­ple debout, enlacé, embrassé. Soudain la fiancée est plus courte. Des mou­ve­ments dans le groupe. Elle s’est enfon­cée. Ce sont ces talons, de sim­ples aigu­illes qui ont dis­parues dans le sable. La pho­tographe la relève, lui rend son équili­bre. Une série de clichés debout, puis les amoureux s’as­soient. Amu­sant ce cos­tume deux pièces gris dans le sable humide du matin. Et la fiancée. Il lui faut sec­ouer la robe, la bat­tre de ses fleurs. Enfin, con­tent, ils regag­nent le quai, Mon­sieur devisant avec la pho­tographe, de plus en plus grosse à mesure qu’elle approche de la ter­rasse d’où j’ob­ser­vais la scène.