Quignard

Effet sidérant des phras­es que com­pose Pas­cal Quig­nard, mais aus­si de celles qu’il prononce dans cet entre­tien que je lis ces jours, comme s’il avait réécrit son oral — à moins qu’il ne soit uni­for­mé­ment ce qu’il est, à l’écrit autant qu’à l’o­ral. Mais surtout, et cela en est par­fois agaçant, incer­ti­tude la plus grande quant à ce qui est dit. Les mots, impec­ca­bles de tenue, de sonorité et d’or­dre for­ment des phras­es qui ont ces mêmes qual­ités mais peut-être ces phras­es ne dis­ent-elles rien en dehors de la réson­nance qu’elles ont dans les lim­ites de l’id­i­olecte que s’est forgé cet écrivain de génie.

Tard

Après d’éprou­vantes scènes amoureuses, nous déci­dons d’aller manger au restau­rant. Le quai est désert, le vent du large brasse la chevelures des palmiers, il est passé vingt-trois heures.
-Pou­vons-nous manger?
Le garçon attrape les cartes, tire deux chais­es:
-Mais bien sûr! Vous pren­drez un apéri­tif pour commencer?

Jesus

Avec l’in­for­mati­cien, nous par­lons de pêche. C’est un homme grand qui a le pro­fil d’un Sar­razin. J’ai le nez grand, le sien con­cur­rence celui du sphinx. L’ap­pen­dice part du bas front et pro­jette son ombre jusqu’au men­ton. Avec un col­lègue, il est venu tir­er la semaine dernière des câbles de fibre optique à tra­vers l’ap­parte­ment pour m’obtenir une vitesse de pointe dans le bureau. Ils en ont prof­ité pour branch­er l’écran de télévi­sion sur une colonne récupérée au bureau de Genève. Une fois par­tis, j’en­tre mon mot de passe,  la machine — qui vient pour­tant de s’ou­vrir en présence des deux hommes —  refuse de s’ou­vrir. Aujour­d’hui, il est de retour pour ten­ter de remédi­er à ce prob­lème, mais d’abord, nous sor­tons sur la ter­rasse et il me désigne les zones de pêche de la côte puis me mon­tre son bateau posé sur le sable. Pen­dant qu’il écrit des lignes de code pour que mon ordi­na­teur veuille bien accepter le mot de passe qui fut tou­jours le sien, je le dévis­age: com­ment un type pareil, descen­dants d’Arabes peut-il se prénom­mer Jésus? Me revient alors en mémoire l’anec­dote de Saragosse. Début févri­er, lorsque je payais l’achat de la mai­son chez le notaire, l’un des vendeurs, apprenant le nom du représen­tant de l’a­gence, s’ex­clame:
- San­tacreu? Vous êtes juif!
-Pas que je sache, répond le con­cerné.
-Mais si, com­prenez! Sous les rois catholiques, ceux qui étaient con­ver­tis de force rece­vaient les noms de bap­tême les plus explicites. Une façon de pro­pa­gande. Un moyen aus­si de musel­er la cri­tique et de garder les financiers israélites dans le giron de la monar­chie.
Cepen­dant, Jésus tra­vaille. Les une après les autres, les lignes de code sont refusées par l’or­di­na­teur. Il ne gobe pas, ne veut pas recon­naître mon mot de passe. Alors l’in­for­mati­cien la colonne sous le bras:
- Je vais aller voir ça. De toute manière, aujour­d’hui il y a trop de vent pour aller pêch­er.
 

Conscience partagée

Un point vue per­son­nel implique une per­son­nal­ité con­stru­ite. Cette con­struc­tion, si tant est qu’elle atteigne le seuil cri­tique à par­tir duquel elle prend sens à tra­vers l’ac­tion cri­tique, demande du  temps. En apparence, rien n’a changé.
La société est com­posée d’in­di­vidus; cer­tains sont des per­son­nes con­stru­ites et offrent au reste des mem­bres de cette société leur point de vue per­son­nel lequel per­met le débat qui est le lieu de la prise de con­science générale.
En réal­ité, le temps n’est plus de la par­tie.
La con­struc­tion de la per­son­ne ne repose plus sur le temps mais sur la mise à dis­po­si­tion par la tech­nique d’une con­science partagée, pro­duite par des moyens arti­fi­ciels, en quelque sorte un panier de points de vue prêts à l’emploi.

Axiale

J’aimerais pour voir dire, “viens! viens quand tu veux! je serai dans ce bar” ou encore “assis sur tel banc.”

Après

Après ça, que vais-je faire? La seule ques­tion à se pos­er tous les soirs.

Instrument de recherche

“L’émer­gence du sujet à l’époque mod­erne puis sa dis­so­lu­tion, ou tout au moins son déplace­ment, engen­drent dans la lit­téra­ture mod­erne une ques­tion, une ten­ta­tive de se res­saisir de ses coor­don­nées incer­taines par l’écri­t­ure”.
Chan­tal Lapeyre-Des­mai­son, in Pas­cal Quig­nard le solitaire.

Futur et passé

Ce matin, il y avait sur la plage un type au com­porte­ment de vagabond. Grand, solide, bronzé, soli­taire. Peu après, je vois le sac à dos. Il était au sol, sur la cou­ver­ture. Prob­a­ble­ment avait-il dor­mi là. Sur ma ter­rasse, une tasse de café à la main, je déje­u­nais. Pour le type, c’é­tait l’heure, que je con­nais bien, où l’on s’ap­prête à repren­dre la route; on échange le slip de la nuit con­tre le slip du jour, on se lave au robi­net, on s’es­suie dans un T‑shirt. Ce qui me rap­pelait ces plages où j’ai dor­mi, seul, ou avec Olof­so: Rémi­ni en chemin pour la Turquie, Mimizan en venant du pays basque, Cullera lorsque nous y pas­sions des week-ends et qu’il fal­lait choisir entre pay­er le train ou boire des bières, Guardamar, où nous déroulions avec Mon­frère les sacs à l’abri des dunes. Et sou­vent, je me tour­nais vers le immeubles, je voy­ais des gens sur les ter­rass­es.
Je range mon déje­uner, relève les mails.
La banque espag­nole exige mes feuilles de salaires, ma déc­la­ra­tion fis­cale, mes jus­ti­fi­cat­ifs de for­tune. Par retour de cour­ri­er, je réponds “il n’en est pas ques­tion”. Aus­sitôt, elle m’an­nonce que le compte va être fer­mé. Ce qui veut dire que je n’au­rai plus l’eau, plus l’élec­tric­ité et plus l’in­ter­net,  ressources que l’on ne vous four­nit dans ce pays que sur la foi d’un compte en banque. 

Immigration

L’im­mi­gra­tion est une arme dans les mains de l’élite.

Tapissier

Tou­jours ce camion du gitan tapissier. Les hauts-par­leurs mon­tés sur le toit annon­cent: “Madame, Mon­sieur, est enfin arrivé dans cette local­ité votre tapissier! Demande de prix sans engage­ment! Canapés, chais­es, parois, nous dou­blons tout! Madame, Mon­sieur…” L’autre jour, il a sur­gi d’une rue. J’al­lais devant. Le camion est brin­que­bal­ant, mais volu­mineux. A l’in­térieur, de grands rouleaux de tis­su dressés qui évo­quent des troncs. Et le gitan, les bras croisés sur son volant con­duit lente­ment, un cha­peau de cuir noir sur la tête.