Régulièrement, les dirigeants du pays modifiaient le drapeau national.
1970
Une navette descend du ciel. Elle se pose dans les champs, devant la muraille de la ville, au milieu des gens. Avec les autres, j’approche. La porte s’ouvre, les passagers se présentent sur la passerelle. Chacun d’entre nous voit alors défiler sa réplique, mais avec la coupe de cheveux, le costume et le comportement des années 1970. Le passager de tête a les rouflaquettes de Gary Glitter.
-Tu imagines leur étonnement quand ils constateront que nous sommes aussi avancés! Me dit mon voisin.
Tout à ma pensée, je ne réponds pas. “Comment se fait-il, me dis-je, que nous ne soyons pas curieux de savoir qui sont ces gens qui ont quitté la terre voilà un demi-siècle?“
Bientôt, les passagers demeurent seuls au milieu des champs, devant la muraille de notre ville. Puis la navette est démantelée, mis en pièces et rangée dans des caisses. Une exposition a lieu sous tente, sorte de brocante dans laquelle on peut se fournir des morceaux de la navette, mais la visite déçoit: ce ne sont que boulons, vis, panneaux, poignées. Un objet retient mon attention et ce n’est pas un hasard s’il est en vitrine: une ramassoire en bakélite dans laquelle sont moulées deux tasses à café pour expresses. J’essaie de me représenter un couple buvant son café à l’aide de cet ustensile. Cet objet publicitaire, me dit la vendeuse, nous rappelle que la société des années 1970 produisait quelques incongruités.
Energie
Plus aucune énergie. Etrange. Comme si un excès d’écriture m’avait laissé exsangue. Un excès de travail sur ces manuscrits à rallonge, devrais-je dire. Car il y a un temps pour ne rien faire. Quand on le croit venu, l’esprit se dispose à l’accueillir. Si, faute d’avoir bien apprécié la situation, il ne vient pas, l’esprit réagit en vidant le corps de son énergie.
Conditions
Où je suis, je suis bien. Sans aller à la caricature, disons: presque toujours. Pour l’essentiel, je suis désormais content où que je sois à condition que l’on me laisse faire le peu de choses qui remplit ma vie quotidienne. “Peu” c’est peu dire, plutôt : innombrables projets, participation sociale limitée. Projets qui requièrent des conditions favorables. Et ici survient le problème, je me lie. Amis, femme, voisin, interlocuteurs, individus de barrage, contrôleurs, déterminent ce qu’ils veulent en fonction de ce que le lieu et de ce que les gens dans ce lieu font ou veulent. Alors, sauf à me replier sur moi-même pour m’inscrire dans les limites du corps, je dois composer et regarder, non pas aux autres — ce que je ne manque jamais de faire — mais aux conditions qui leur sont faites et que ceux-ci, au nom de l’égalité de groupe, exigent qu’il vous soit fait, conditions qui sont trop souvent, dans une société animée par des machines, sont de l’ordre de la mise au pas.
Clown
Il y a quelque chose de méprisant et, pour forcer le trait, de moralement indéfendable dans cette idée que l’écrivain pour vendre son texte doit faire des clowneries (à commencer par le plateau de télévision). Que le texte ne suffise pas, je le comprends, cela veut dire qu’il n’est pas suffisant. Affaire de qualité. Mais les clowneries, ce sont des spécialités de clown: une autre affaire.
Film
“Nous allons vivre la suite de notre vie dans ce film”. J’acquiesce à cette proposition qui émane de ma femme et comprends que cela passe par la salle de cinéma: nous nous glisserons entre les rangés de siège, et discrètement, tandis que le public sera distrait, nous infuserons dans la fiction. Pour réussir cette transition, nous adoptons une position tête-bêche qui évoque une configuration utérine. Et cela marche. Nous voici dans le film. Mais alors, me femme me dit:
- Ah, non, si tu me demandes en mariage ici, dans un film, c’est non!
Essai
A peine commencée la réécriture de l’essai je vois mon calendrier s’allonger: des jours s’ajoutent aux semaines, des semaines aux mois. Et la fin de ce travail m’échappe, je ne le vois plus. Roboratif, je saisis la copie, mon stylo et attaque le premier paragraphe. Deux jours plus tard, je suis venu à bout de deux pages et encore, je me pose des questions quant aux modifications.