Car

Car de Chi­nois débar­qué dans la ville. Il est vingt-et-une heures, je suis au super­marché. Ils se hâtent à petits pas à tra­vers les rayons, regar­dent, com­mentent, se con­sul­tent. Que font-ils là? Dans cette ville espag­nole, petite, sans intérêt, loin de tout aéro­port? A les observ­er, on dirait qu’ils ont été télé­portés. De leur cam­pagne de plaines vertes, d’eau rouge et d’usines, directe­ment au milieu du super­marché, ce same­di soir. Je les retrou­ve aux caiss­es. Les dames ont cha­cune acheté un paquet de bis­cuits. Les maris vont der­rière à la façon de gros pigeons rem­plis de fierté: c’est eux qui ont les porte-mon­naie. Puis ils sor­tent dans le vil­lage et marchent à dis­tance des façades comme s’ils craig­naient de touch­er au décor.

Contact

Eton­nante capac­ité de Gala à s’en­tich­er. Des incon­nues, tou­jours. Une serveuse de café, une pas­sante, une vendeuse. Elle sourit, fond, rit, fait fon­dre l’autre. Ce faisant, elle séduit si bien qu’ap­pa­raît chez l’autre une attente sex­uelle qui se traduit par des gestes à la lim­ite de l’indé­cence dans un lieu public.

Drapeau

Régulière­ment, les dirigeants du pays mod­i­fi­aient le dra­peau national.

Couple

Crainte de dire sa pen­sée, le protes­tant se tait; crainte de penser, le catholique parle.

1970

Une navette descend du ciel. Elle se pose dans les champs, devant la muraille de la ville, au milieu des gens. Avec les autres, j’ap­proche. La porte s’ou­vre, les pas­sagers se présen­tent sur la passerelle. Cha­cun d’en­tre nous voit alors défil­er sa réplique, mais avec la coupe de cheveux, le cos­tume et le com­porte­ment des années 1970. Le pas­sager de tête a les rou­fla­que­ttes de Gary Glit­ter.
-Tu imag­ines leur éton­nement quand ils con­stateront que nous sommes aus­si avancés! Me dit mon voisin.
Tout à ma pen­sée, je ne réponds pas. “Com­ment se fait-il, me dis-je, que nous ne soyons pas curieux de savoir qui sont ces gens qui ont quit­té la terre voilà un demi-siè­cle?“
Bien­tôt, les pas­sagers demeurent seuls au milieu des champs, devant la muraille de notre ville. Puis la navette est déman­telée, mis en pièces et rangée dans des caiss­es. Une expo­si­tion a lieu sous tente, sorte de bro­cante dans laque­lle on peut se fournir des morceaux de la navette, mais la vis­ite déçoit: ce ne sont que boulons, vis, pan­neaux, poignées. Un objet retient mon atten­tion et ce n’est pas un hasard s’il est en vit­rine: une ramas­soire en bakélite dans laque­lle sont moulées deux tass­es à café pour express­es. J’es­saie de me représen­ter un cou­ple buvant son café à l’aide de cet usten­sile. Cet objet pub­lic­i­taire, me dit la vendeuse, nous rap­pelle que la société des années 1970 pro­dui­sait quelques incongruités. 

Energie

Plus aucune énergie. Etrange. Comme si un excès d’écri­t­ure m’avait lais­sé exsangue. Un excès de tra­vail sur ces man­u­scrits à ral­longe, devrais-je dire. Car il y a un temps pour ne rien faire. Quand on le croit venu, l’e­sprit se dis­pose à l’ac­cueil­lir. Si, faute d’avoir bien appré­cié la sit­u­a­tion, il ne vient pas, l’e­sprit réag­it en vidant le corps de son énergie.

Conditions

Où je suis, je suis bien. Sans aller à la car­i­ca­ture, dis­ons: presque tou­jours. Pour l’essen­tiel, je suis désor­mais con­tent où que je sois à con­di­tion que l’on me laisse faire le peu de  choses qui rem­plit ma vie quo­ti­di­enne. “Peu” c’est peu dire, plutôt : innom­brables pro­jets, par­tic­i­pa­tion sociale lim­itée. Pro­jets qui requièrent des con­di­tions favor­ables. Et ici survient le prob­lème, je me lie. Amis, femme, voisin, inter­locu­teurs, indi­vidus de bar­rage, con­trôleurs, déter­mi­nent ce qu’ils veu­lent en fonc­tion de ce que le lieu et de ce que les gens dans ce lieu font ou veu­lent. Alors, sauf à me repli­er sur moi-même pour m’in­scrire dans les lim­ites du corps, je dois com­pos­er et regarder, non pas aux autres — ce que je ne manque jamais de faire — mais aux con­di­tions qui leur sont faites et que ceux-ci, au nom de l’é­gal­ité de groupe, exi­gent qu’il vous soit fait, con­di­tions qui sont trop sou­vent, dans une société ani­mée par des machines, sont de l’or­dre de la mise au pas.

Clown

Il y a quelque chose de méprisant et, pour forcer le trait, de morale­ment indéfend­able dans cette idée que l’écrivain pour ven­dre son texte doit faire des clowner­ies (à com­mencer par le plateau de télévi­sion). Que le texte ne suff­ise pas, je le com­prends, cela veut dire qu’il n’est pas suff­isant. Affaire de qual­ité. Mais les clowner­ies, ce sont des spé­cial­ités de clown: une autre affaire.

Incompatibilité

Dans les rues, à l’œil, on juge que la majorité des gens ont un com­porte­ment nor­mal. Mais alors com­ment se fait-il qu’il y ait au moins un fou par immeuble?

Film

“Nous allons vivre la suite de notre vie dans ce film”. J’ac­qui­esce à cette propo­si­tion qui émane de ma femme et com­prends que cela passe par la salle de ciné­ma: nous nous glis­serons entre les rangés de siège, et dis­crète­ment, tan­dis que le pub­lic sera dis­trait, nous infuserons dans la fic­tion. Pour réus­sir cette tran­si­tion, nous adop­tons une posi­tion tête-bêche qui évoque une con­fig­u­ra­tion utérine. Et cela marche. Nous voici dans le film. Mais alors, me femme me dit:
- Ah, non, si tu me deman­des en mariage ici, dans un film, c’est non!