A peine commencée la réécriture de l’essai je vois mon calendrier s’allonger: des jours s’ajoutent aux semaines, des semaines aux mois. Et la fin de ce travail m’échappe, je ne le vois plus. Roboratif, je saisis la copie, mon stylo et attaque le premier paragraphe. Deux jours plus tard, je suis venu à bout de deux pages et encore, je me pose des questions quant aux modifications.
Quignard
Effet sidérant des phrases que compose Pascal Quignard, mais aussi de celles qu’il prononce dans cet entretien que je lis ces jours, comme s’il avait réécrit son oral — à moins qu’il ne soit uniformément ce qu’il est, à l’écrit autant qu’à l’oral. Mais surtout, et cela en est parfois agaçant, incertitude la plus grande quant à ce qui est dit. Les mots, impeccables de tenue, de sonorité et d’ordre forment des phrases qui ont ces mêmes qualités mais peut-être ces phrases ne disent-elles rien en dehors de la résonnance qu’elles ont dans les limites de l’idiolecte que s’est forgé cet écrivain de génie.
Tard
Après d’éprouvantes scènes amoureuses, nous décidons d’aller manger au restaurant. Le quai est désert, le vent du large brasse la chevelures des palmiers, il est passé vingt-trois heures.
-Pouvons-nous manger?
Le garçon attrape les cartes, tire deux chaises:
-Mais bien sûr! Vous prendrez un apéritif pour commencer?
Jesus
Avec l’informaticien, nous parlons de pêche. C’est un homme grand qui a le profil d’un Sarrazin. J’ai le nez grand, le sien concurrence celui du sphinx. L’appendice part du bas front et projette son ombre jusqu’au menton. Avec un collègue, il est venu tirer la semaine dernière des câbles de fibre optique à travers l’appartement pour m’obtenir une vitesse de pointe dans le bureau. Ils en ont profité pour brancher l’écran de télévision sur une colonne récupérée au bureau de Genève. Une fois partis, j’entre mon mot de passe, la machine — qui vient pourtant de s’ouvrir en présence des deux hommes — refuse de s’ouvrir. Aujourd’hui, il est de retour pour tenter de remédier à ce problème, mais d’abord, nous sortons sur la terrasse et il me désigne les zones de pêche de la côte puis me montre son bateau posé sur le sable. Pendant qu’il écrit des lignes de code pour que mon ordinateur veuille bien accepter le mot de passe qui fut toujours le sien, je le dévisage: comment un type pareil, descendants d’Arabes peut-il se prénommer Jésus? Me revient alors en mémoire l’anecdote de Saragosse. Début février, lorsque je payais l’achat de la maison chez le notaire, l’un des vendeurs, apprenant le nom du représentant de l’agence, s’exclame:
- Santacreu? Vous êtes juif!
-Pas que je sache, répond le concerné.
-Mais si, comprenez! Sous les rois catholiques, ceux qui étaient convertis de force recevaient les noms de baptême les plus explicites. Une façon de propagande. Un moyen aussi de museler la critique et de garder les financiers israélites dans le giron de la monarchie.
Cependant, Jésus travaille. Les une après les autres, les lignes de code sont refusées par l’ordinateur. Il ne gobe pas, ne veut pas reconnaître mon mot de passe. Alors l’informaticien la colonne sous le bras:
- Je vais aller voir ça. De toute manière, aujourd’hui il y a trop de vent pour aller pêcher.
Conscience partagée
Un point vue personnel implique une personnalité construite. Cette construction, si tant est qu’elle atteigne le seuil critique à partir duquel elle prend sens à travers l’action critique, demande du temps. En apparence, rien n’a changé.
La société est composée d’individus; certains sont des personnes construites et offrent au reste des membres de cette société leur point de vue personnel lequel permet le débat qui est le lieu de la prise de conscience générale.
En réalité, le temps n’est plus de la partie.
La construction de la personne ne repose plus sur le temps mais sur la mise à disposition par la technique d’une conscience partagée, produite par des moyens artificiels, en quelque sorte un panier de points de vue prêts à l’emploi.
Instrument de recherche
“L’émergence du sujet à l’époque moderne puis sa dissolution, ou tout au moins son déplacement, engendrent dans la littérature moderne une question, une tentative de se ressaisir de ses coordonnées incertaines par l’écriture”.
Chantal Lapeyre-Desmaison, in Pascal Quignard le solitaire.
Futur et passé
Ce matin, il y avait sur la plage un type au comportement de vagabond. Grand, solide, bronzé, solitaire. Peu après, je vois le sac à dos. Il était au sol, sur la couverture. Probablement avait-il dormi là. Sur ma terrasse, une tasse de café à la main, je déjeunais. Pour le type, c’était l’heure, que je connais bien, où l’on s’apprête à reprendre la route; on échange le slip de la nuit contre le slip du jour, on se lave au robinet, on s’essuie dans un T‑shirt. Ce qui me rappelait ces plages où j’ai dormi, seul, ou avec Olofso: Rémini en chemin pour la Turquie, Mimizan en venant du pays basque, Cullera lorsque nous y passions des week-ends et qu’il fallait choisir entre payer le train ou boire des bières, Guardamar, où nous déroulions avec Monfrère les sacs à l’abri des dunes. Et souvent, je me tournais vers le immeubles, je voyais des gens sur les terrasses.
Je range mon déjeuner, relève les mails.
La banque espagnole exige mes feuilles de salaires, ma déclaration fiscale, mes justificatifs de fortune. Par retour de courrier, je réponds “il n’en est pas question”. Aussitôt, elle m’annonce que le compte va être fermé. Ce qui veut dire que je n’aurai plus l’eau, plus l’électricité et plus l’internet, ressources que l’on ne vous fournit dans ce pays que sur la foi d’un compte en banque.