Aplo appelle sur le portable suisse. Je fouille mon bureau. La sonnerie vient de là, de ce fond de carton. J’ai oublié de transmettre le sujet de dissertation hebdomadaire! Je m’excuse: à raison de sept heures d’écriture par jour, j’ai la tête dans les choux (sauf un soir sur deux, au combat, où j’ai la tête dans le casque).
“Ah, ah, ah!, écrit Aplo, ne deviens pas fou!”
S’il savait ce que je traite (le monisme matérialiste et les techno-prophètes des interfaces cerveaux-machine), il renchérirait! En attendant, sur le pouce, je fabrique son pensum: “Expliquez en quoi la notion d’absurde dans L’étranger de Camus et Huis-clos de Sartre… vous vous appuyerez pour cela sur des exemples…”
Labeurs
Vases communicants
En février, j’étais à Paris Porte de La Chapelle. Descendu de la station du métro aérien je traverse une foule d’indigents débarqués des antipodes. Il ahanent et divaguent dans le square. Un carnaval triste des pouilleux. Je poursuis mon chemin. Le trottoir est jonché d’habits et de merde. Réaction instinctive, je me butte, serre les poings, baisse les yeux — j’avance au flair. Tout ce que la vie civilisée décourage. A l’instant, par la presse, j’apprends que la police est intervenue pour libérer les lieux. Mille occupants sont déménagés. Mais il n’y a pas d’adresse. La place nette, même désastre. Et même réponse de lâcheté, de détestation de notre société. Honte à nous!
Permanence
Tous ces gens morts. Où sont-ils? Descendus en terre. Parties du tout. Solidaires. Revenus. Cette appartenance, que l’on mesure aussi par la mort, et le retour aux profondeurs. Les grandes folies religieuses n’ont fait que remuer des métaphores. Quel ciel? Le ciel: aux yeux! Le corps? L’âme retourne au corps, le corps à la terre. Régime des solides. Comme faisait dire Unamuno à son curé dans San Manuel Bueno martír: “le corps reste ici, l’âme aussi”.
Electrototalitarisme (suite 2)
Fatigué de ramer la souris en main pour récupérer de l’information sur mon écran, je sors dans la rue, file droit sous les mûriers et entre chez Vodafone, le pourvoyeur de communication. Le commercial au crâne nu me reçoit. C’est encore la sieste, il vient de reprendre, il est las.
-Quelle puissance ai-je acheté?
- Je l’ignore, dit-il.
-Consultez votre dossier ! 300 mégas! Et j’ai?
- … vous avez?
-30! J’ai 30! Bien, voici mon contrat, lisez-le!
-Voilà, voilà…
-Dîtes-moi ce que je paie et confirmez que j’achète bien 300 mégas!
-Inutile, cela ne figure pas sur le contrat.
-Comme vous voulez, mais sachez que je veux un technicien dans l’heure qui suit!
-Volontiers, mais prêtez-moi votre téléphone, me dit-il en me montrant son appareil, je n’ai pas le droit d’appeler.
Nocturnes
Cauchemars épouvantables. Comme si le monde ne suffisait pas. Je passe ma nuit à maçonner des liaisons. Toutes sortes de personnes mal connues occupent la place et me mettent au centre de leurs préoccupations. Des individu croisés au Salon du livre à qui je suppute des relations troubles. Consciemment, ils ne m’intéressent pas. Je les évacue. Alors, ils reviennent la nuit. Quand je dis cauchemar, c’est pire: je ne hurle pas, ne me réveille pas, ne peux m’échapper — cela insiste dans des décors suintants d’émotion.
Réveil
Vu tout à l’heure Full Metall Jacket de Kubrick. Aucun souvenir de ma première vision sinon le lieu et l’odeur de la salle, place de la Riponne à Lausanne. Je n’en pensais rien l’année de sa sortie, je ne n’en pense toujours rien. Pas du tout mon image du drame que représente la guerre. Et puis, au milieu des dialogues, la plupart criés, cette remarque pleine de sens: “nous sommes au Vietnam, déclare un engagé, pour faire apparaître dans chaque homme de ce pays l’Américain qui sommeille en lui”.
Solitude
Ma vocation n’étais pas de vivre aussi seul. En moine- en faux moine. Et pourtant, lorsque je défile dans mes rues après une longue stase, je m’étonne de voire ces gens aimables assis aux terrasse, assis sur la promenade et dans les parcs, en groupe, entre amis, en famille. Ce qui m’étonne, c’est le temps qui passe à travers eux. Il passe et se traduit en paroles légères, en gestes désinvoltes, en attentes béates. Ils n’ont pas le métier de vivre, mais une forme de bonheur naturel accompagné de drames et d’accidents. De ces occurrences, ils se défient à coups de bonne humeur. Je ne comprends pas bien. Ou si je comprends, je ne saisis pas. Les yeux au ciel, je cherche mon fardeau,