Rapport entre sacrifice et argent. Pour les grands marionnettistes, la mort qui hante les concentrations urbaines doit être acceptée par le peuple. Les discours y travaillent. Telles des machines abstraites effectuant des sous-programmes, les organisations internationales fabriquent le vocabulaire qui permet aux affidés de naturaliser ce qui est aberrant. Dans le groupe des tireurs de ficelles, la priorité est connue: l’enrichissement continu, et chaque jour plus minoritaire. Quelle honte! Tant de progrès pour aboutir à un matérialisme funèbre! Et quelle cécité: les populations croient à l’avenir de paix et de collaboration dont on lui rebat les oreilles. Chaque avant guerre a le même goût, celui du déni.
Messe
Des fêtes de chaque côté de l’appartement. Sur la plage, la feria de la tapa. Les Andalous dansent, boivent et mangent. Quand ils ont chaud, ils nagent dans la mer qui déroule ses vagues à quelques mètres du chapiteau; sur la place de Constitution, la paella cuit dans des poêles grandes comme des tables, la bière Alhambra coule de dix becs verseurs, les enfants chantent sur un podium festonné. Le soleil est couché, mais il fait encore trente degrés. Nous buvons l’apéritif sur la terrasse, attentifs au sont des haut parleurs. Quand les accords de guitare retentissent, nous nous habillons: un groupe de flamenco est monté sur scène. Mais Gala prend du retard, je descends seul. A peine ai-je atteint la place, la prestation est interrompue, le gitan et ses danseuses s’en vont. Des filles s’installent sur la scène, elles présentent une étrange chorégraphie muette. Derrière, sur l’écran géant, un groupe de rap américain. Mettant cela sur le compte de la bonne humeur et du je-m’en-fichisme, je vais au supermarché, j’achète une côte de boeuf. Le boucher me propose différentes coupes. Il est aimable mais pressé. Aux caisses pareil: la clientèle s’agite. Je consulte l’horloge: vingt et une heures. Revenu sur la place, je saisis: le match commence. Les ballerines se sont effacées, les footballeurs du Madrid sont à l’écran. Pendant l’heure et demie qui suit, chaque fois que l’Espagne marque, tout le village se soulève.
Folie
Le Monde daté du 3 juin, dans un article consacré aux clandestins de Calais, rapporte: “En dépit des attaques diverses, de la perquisition et même de l’incendie de leur maison, le couple continue à apporter aux Africains de passage un peu d’humanité. « Quand le maire a fermé les douches, des citoyens ont ouvert leur salle de bain », commente celle que tous appellent « mamie » et qui trouve une solution à tous les soucis.” Soit le journaliste de ce quotidien ment, dans quel cas il doit être exclu de la profession, soit le fait est avéré et la folie de cette citoyenne doit faire l’objet de mesures égales. Afin de protéger la société des fous, il existe des maisons d’aliénés.
Le puits du Suisse
L’hiver dernier, on me parle de la Grotte du trésor. Son entrée est sur la colline à quelques mètres du village. Je m’y rends avec Aplo. En cette saison le parking est vide, le fonctionnaire qui nous ouvre est content d’avoir des clients. De la ville arrive un couple de touristes guide en mains. A quatre, nous descendons sous terre. Sur le palier moyen de l’escalier d’accès figure une chronologie des époques préhistoriques. Nous déchiffrons quand un appel vient du bas. La fonctionnaire nous attend au pied de l’ascenseur. Nous parcourons les galeries et les salles, enjambons une rivière, marchons dans des bassins. Je me penche sur le puits du Suisse. L’ingénieur Antonio de la Nari est mort là, dans l’éboulement provoqué par son dynamitage. La visite finie, Aplo et moi faussons compagnie au groupe et retournons dans la grotte. Nous explorons les galeries interdites, éclairons les fouilles récentes, je repasse devant le puits qui s’est effondré sur l’explorateur suisse. Ici et là, d’autres travaux sont en cours. Depuis les années 1940, les recherches n’ont jamais cessées. D’après les chroniques des pères qui évangélisaient les royaumes arabes, la grotte marine aurait servi de cache au trésor des Almoravides.
La semaine dernière j’achète aux dames de l’association d’entraide du village, un livre intitulé L’homme qui croyait savoir où il y avait un trésor. Cet homme est Manuel Laza Palacio. Il a hérité la grotte de son oncle dans les années 1950. Jusqu’à sa mort, il a consacré ses vacances et ses week-ends à chercher le trésor, ouvrant des galeries, découvrant des salles, émettant des hypothèses sur les tunnels qui relieraient la colline à l’ancien fort. Mais ce travail intervient presque un siècle après celui du Suisse qui sur la foi de la légende rapportée d’Oran creusa une trentaine d’années à partir du début du XIXème siècle. Ces derniers jours, je pensais aux expertises des géologues et des radiesthésistes — toutes pointent sur le même emplacement pour ce qui est de la cache du trésor — et j’imaginais reprendre l’histoire, faire le lien entre le passé et le présent.
Hier, je lis le journal gratuit du village. Il annonce que le réalisateur Alberto Pons va tourner début septembre une fiction dans la grotte dont le sujet sera le Suisse et son puits. Je viens de l’appeler.
Manifestation
Après l’entraînement, je quitte la zone des grands entrepôts. Ma voiture est bloquée. Une manifestation de cent cinquante personnes occupe le carrefour sur lequel donne la voie de service. Pourquoi cet endroit? Entre des hangars et un terrain vague? Les participants agitent des papiers. Il y a aussi une banderole. Quand j’arrive à la hauteur du cortège, je lis: “halte aux moustiques!”
Vie locale
Toute l’année, les villageois réunis sur le quai mangent et boivent et parlent. A l’été, les après-midi sont longues, le silence tranché, l’ombre dure. Les aventureux — guère plus de six ou sept — restent à la plage. Un jeune téméraire rejoint pieds nus une femme alanguie sous un parasol. Il marche, il court. Il n’a traversé que la moitié de la plage. Le sable brûle. Il rebondit comme un grain de maïs jeté dans l’huile. A dix-neuf heures, le village se réveille. Les commerces font leurs affaires, les dames poussent les chiens sous les tables et boivent du chocolat chaud. Plus tard, les familles vont au parc. Les mères balancent les petits, les pères admirent les bras croisés. Les patrons tirent les câbles, branchent les téléviseurs, les écrans s’allument pour le match de foot. Puis apparaissent les coureurs du soir, ils empruntent la piste, trottinent en direction d’Almeria et les restaurants du quai se remplissent. Mais aujourd’hui, après un hiver sec et chaud et six mois passés à manger, parler et boire, c’est l’événement: un grand chapiteau est installé sur la plage pour la Feria de la tapa. Alors, ceux qui ont leurs habitudes sur les terrasses se déplacent de quelques mètres et enthousiastes font comme d’habitude tandis que sur des tréteaux chante et tape dans les mains une Andalouse de cent kilos.
Descente
Dormi avec le désir de ne plus se réveiller; en même temps je pensais à Prague, à ce voyage que j’hésite à faire pour aller visiter l’exposition de mon ami et entre deux périodes de sommeil, dans la lumière blanche, se formait l’image de l’agence de voyages, au bout de la rue, après le grand mûrier qui coule son jus sombre sur les trottoirs de la promenade: hier déjà, la grosse dame disait, “ce sont les derniers billets à ce prix”. Je me rendors. La chaleur me réveille. Il fait 32 degrés. Gala est de mauvaise humeur. Tantôt, elle a mangé dans sa chambre, s’insurgeant contre ce climat tout-puissant. Je n’ai pas ce problème, jamais froid et je supporte la chaleur. Mais dormir, c’est autre chose: l’expérience du coma. Dans l’immédiat le coma me va très bien, il faut que je me débarrasse de cette fatigue accumulée, des heures d’écriture et des heures d’entraînement. Je me rendors. Il est huit heures quand je reprends vie, un petit vent balaie la plage. Je lui tourne le dos, quitte la ville et monte dans les collines. A mi hauteur, un giratoire renvoie les automobilistes vers la mer. C’est le cimetière. En fait un colombarium. Juché, peint à la chaux, blanc comme sucre. La même architecture de niches qu’au Mexique lorsque je grimpais du fond de la vallée de Guanajuato pour lire les noms des tombes en espérant trouver des mineurs morts dans le désastre de Marfil. Du giratoire, je m’engage dans les collines. Le chemin conduit à des villas abandonnées. Plus que cela, vandalisées (même les azulejos de la vierge qui baptisent l’entrée ont été triturés au tournevis). Des maisons construites sans permis que leurs propriétaires ont quittées encadrés par la garde civile. Ensuite, les voyous se sont fait la main. Je poursuis sur un sentier de ronces, de cactus et d’oliviers. A la fin, je donne sur une urbanisation de villas mitoyennes protégée de hauts murs. Cependant, le sentier se prolonge. J’atterris sur une terrasse privée, les chiens se déchaînent, je recule. Il y a une clôture. A force de chercher, je trouve un passage. Quelqu’un a cisaillé le treillis — génie habituel de l’ordre et du désordre. Je saute sur un parking où les enfants su quartier jouent à la balle, poursuit mon ascension, bute sur l’autoroute, traverse le quartier dans l’autre sens et aboutit devant le Lidl où je remplis mon sac à dos de bière.
Jeunes machines
Ces jeunes qui écrivent pour demander un conseil. Plusieurs le mois dernier. Ils parlent comme s’ils s’adressaient à une machine. La demande commence par une formule de politesse. Elle est rajoutée ou alors il s’agit d’un copié-collé — il y a des formes à respecter, ils les respectent. Puis la demande, le plus souvent sous forme de liste. Un, deux, trois… “Voici les trois choses qui m’intéressent”, écrit l’interlocuteur. Si vous ne répondez pas dans cet ordre ou ne répondez pas à l’ensemble des questions, ils se vexent. A leur yeux, vous ne fonctionnez pas correctement.