Liberté

Thier­ry Raboud fait l’éloge du Trip­tyque de la peur dans La lib­erté. Style impec­ca­ble et résumé effi­cace d’un livre qui se lit dif­fi­cile­ment et se résume mal. Comme d’habi­tude — quand bien même celle-ci est récente — je suis un écrivain fri­bour­geois. Lisant avec sat­is­fac­tion l’ar­ti­cle, je me demandais com­ment le jour­nal­iste s’y prendrait s’il lui incom­bait la tâche de chroni­quer, pour autant qu’il paraisse, le roman que je viens de ter­min­er ; j’y présente Fri­bourg sous son aspect le plus som­bre. N’en dire que du mal est je crois con­traire à la déon­tolo­gie. Resterait donc la pos­si­bil­ité de dire que je suis un écrivain genevois (quoique les représen­tant de cette Ville m’aient appris l’an dernier que je ne l’é­tais plus puisque j’avais déplacé mon domicile…)

Commerçants

Eton­nants com­merçants de vil­lage: ils don­nent des con­seils, en prof­i­tent pour par­ler du vent, de la fête et de la famille. Au moment de la vente, ils sem­blent tristes car celle-ci met fin à la conversation.

Ouroboros

Au pro­gramme des fêtes édité à l’en-tête de l’Ex­cel­len­tis­sime munic­i­pal­ité, du fla­men­co, un tirage au sort, un chœur d’en­fants, du foot­ball et une man­i­fes­ta­tion.. con­tre le retard pris par la munic­i­pal­ité dans la con­struc­tion du nou­veau cen­tre éducatif.

Tuc

L’en­fant vit un ensem­ble d’ob­sta­cles. Il étaient durs, bruns et ver­ti­caux. Il s’ap­procha. Tâtant l’un des spéci­mens, il le nom­ma Tuc. Il péné­tra dans l’ensem­ble. Les autres lui apprirent qu’il s’agis­sait d’ar­bres. Un temps, il con­ser­va le terme qu’il avait inven­té puis se con­for­ma, appelant arbres les Tucs. Parce qu’il pen­sait encore aux Tucs et les com­para­it par­fois aux arbres, il prit con­science que cette chose qui se dres­sait devant lui n’é­tait ni un arbre ni un Tuc, mais une chose. Il prit con­science que si la com­bi­nai­son de ces choses for­mait ce que les autres appelaient une forêt et qu’à leurs yeux cet ensem­ble était néces­saire, lui était tenu de raison­ner autrement: ce qui est, pen­sa-t-il, n’est peut-être pas le tout et ce tout n’est pas for­cé­ment ce qu’il est. Il s’é­ton­na alors d’avoir spon­tané­ment nom­mé les autres, autres et d’avoir accep­té qu’ils lui imposent de voir une arbre là où il s’agis­sait vraisem­blable­ment d’un Tuc.

Reconnaissance

Du matin au soir, mais aus­si la nuit, les mères silen­cieuses prom­e­naient dans des pous­settes leurs enfants afin qu’ils décou­vrent le monde dans lequel il leur faudrait vivre.

Vider le corps

En rad­i­cal­isant la tech­nique du flux de con­science, ou pour être exact en la con­sid­érant non plus comme une théorie esthé­tique qui per­met d’obtenir des per­son­nages ou du nar­ra­teur un sim­u­lacre de flux mais comme une pra­tique sus­cep­ti­ble de libér­er la parole du con­trôle men­tal qui s’ex­erce au moment de la pro­duc­tion lit­téraire, on devrait pou­voir écrire dix, vingt ou trente heures de suite, jusqu’à la lim­ite de l’épuise­ment, et tir­er ain­si du fonds de l’in­con­scient des séries de sens inédites. La pre­mière phrase n’a aucune impor­tance. Elle sert à déclencher le flux, lequel ne com­mence à opér­er (si cela marche), qu’au moment où l’e­sprit cri­tique baisse la garde. Ensuite, le matéri­au devra être tra­vail­lé en ce sens qu’il fau­dra pra­ti­quer des coupes som­bres. Les par­ties con­servées seront alors join­toyées, pour utilis­er un terme de maçon­ner­ie. Le but étant de vider le corps de son con­tenu de paroles et d’images.

Laci Jurlik 4

Ce matin, je l’en­voie chercher du pain. Il inter­rompt mon expli­ca­tion, sors son GPS…
-Non, lui dis-je, viens sur le bal­con, je vais te mon­tr­er la boulan­gerie!
Au moment de sor­tir, il désigne mes pan­tou­fles:
-Je peux te les emprunter?
Je les retire, il les passe et appelle l’as­censeur .
-Attends… tu ne vas pas sor­tir comme ça?
Il porte un jean en loques, il va torse nu.
-Non?
-Non. C’est l’Es­pagne ici, les gens ne com­prendraient pas.
Et Gala, de la cui­sine, l’air d’ex­pli­quer :
-Il sont catholiques!

Laci Jurlik 3

Il racon­te quelques épisodes de son voy­age de cinq mil kilo­mètres qui s’achèvera demain à Algé­ci­ras où il prend le bateau pour Tang­iers. Il a dû apercevoir mes dra­peaux, et cherche peut-être à con­naître mes opin­ions, car par­mi les anec­dotes qu’il racon­te, il insiste sur celle-ci: “j’é­tais à Budapest et je n’avais rien à faire de l’après-midi. J’ai pen­sé que le mieux serait d’aller voir où se trou­vaient les réfugiés. Per­son­ne ne me ren­seignait. Je voulais juste aider. Alors j’ai arrêté un type au hasard dans la rue. “Quoi! s’est-il écrié, mais pourquoi les réfugiés? Vous voulez voir un pau­vre? Un Hon­grois pau­vre?” Ce type était un gitan. Il m’a con­duit à la périphérie dans un bâti­ment mis­érable. Sa femme cuisi­nait deux patates avec de l’oignon, ses enfants dor­maient sur un vieux tapis. Je l’ai emmené au super­marché et lui ai dis: “voilà, achetez tout ce que vous voulez!”. Cela m’a coûté 100 Euros, mais après, je me suis sen­ti bien pen­dant un mois.”

Nouvelle génération

Aus­si intéressé qu’in­qui­et devant cette nou­velle généra­tion — celle de mes enfants — qui ressem­ble à une boîte noire libre­ment tra­ver­sée des flux que fab­rique l’ingénierie sociale.

Laci Jurlik 2

Un mes­sage: “les Espag­nols chez qui je suis hébergé ont fait à manger mais ne m’ont rien offert. Evidem­ment, ils n’ont pas à le faire…” Un autre: “Ils ne m’ont pas encore adressé la parole”. Un troisième: “Pour­rais-je venir chez toi?” Quand je ren­tre en soirée, je le trou­ve  en con­ver­sa­tion avec Gala. Il a instal­lé son vélo élec­trique sur la ter­rasse, décroché ses sacoches rouges, mis les bat­ter­ies à recharg­er. J’al­lume le feu, nous sor­tons acheter de la bière et de la viande. Au super­marché, il s’é­tonne: “com­ment ça, tes enfants sont à Genève?”. Puis cette ques­tion sur­prenante venant de quelqu’un que j’ai con­nu il y a moins de dix min­utes: “pourquoi toi et ta femme vous êtes-vous séparés?” Qui obtient sa réponse: avant de quit­ter la Slo­vaquie pour aller tra­vailler en Hol­lande, Laci vivait avec une belle-mère qu’il n’aime pas et qui, dit-il “ne rend pas mon père heureux”, quant à sa mère, elle s’est remar­iée trois fois et lui a fait neuf frères et sœurs.