Mer splendide. L’eau est lisse et vaste. Il n’y a plus de vague. C’est lundi. Le sable a été nettoyé. Quelques traces de pas sont visibles. Un promeneur passe. Un autre. Puis dans l’après-midi, le vent se lève, les vagues montent, les villageois sortent les bateaux, le planches, les pneumatiques. Ce matin, je lève le store. Une brume bleue a envahi l’horizon. En chemin pour la boulangerie, je croise Francisco:
-Alors ce store, ça marche?
-Ce serait mieux avec télécommande.
Il m’explique qu’il existe plusieurs modèles, le mien est électrique mais ne réagit qu’à l’interrupteur. Je le remercie, je pense au pain, au café, à autre chose.
-Sinon, il y a la perche. Pour voir le soleil.
-Pour une fois, aujourd’hui…
Mais à peine ressorti de la boulangerie avec mes chapatas, je vois que tout est revenu à la normale, un soleil éclatant, une chaleur verticale, des ombres découpées au fil. Même nu, travailler est difficile. Le corps fond.
Chaleur
Reculets
Cette discussion toujours, ce carrousel, “qu’allons-nous faire?”, “où aller?”. “Mais enfin, dit Gala, nous n’avons pas de maison, pas de lieu nôtre, une maison qui se meublerait, une maison où s’appartenir!” Le bras leste, je désigne le vaste salon derrière nous (la discussion a lieu sur la terrasse, j’ai mon litre à la main, de la viande grille sur le brasero):
-Tu as remarqué que je ne fais rien? Je n’aménage pas. Cette fois, j’évite de construire parce que nous allons bientôt détruire.
Et Gala, une fois de plus, me parle de la France. Cette société ensablée. De Toulouse. Dont je ne pense rien, sinon qu’il y manque des Français. Alors, en attendant mieux, nous partons de l’idée que nous habiterons chacun notre parage. Moi, entre mes trois montagnes primitives, avec des inconnus de Navarre, mon projet de chasse, de potager, de pêche, elle avec ce maître qu’elle n’a jamais rencontré et qui lui enseignera les moyens de peindre des icônes russes.
Pied
Installé sur la terrasse, je considérais mes pieds. C’est une partie de l’homme que je n’aime pas. Esthétiquement secondaire, elle évoque l’ascendance reptilienne. Tout au plus dans la relation sexuelle ou dans l’évocation de la force, course, marche, stabilité. Voyant ces appendices, je songeais à cette fille encore nubile avec qui je fais du sport : elle a les pieds fins, blancs et menus. Sans beauté mais jeunes. Vivaces. Frais. Sur cette terrasse, dans la lumière orange du crépuscule, je regardais particulièrement mon pied gauche. Aux qualités bien réparties, conformé, blanc, rose, la plante cornée, un pied sain. L’autre, atteint par les accidents. Pouce meurtri, recousu ; par expansion la chair a jauni. Voici les coups, les marques, les meurtrissures du temps. Reçues, elles demeurent. Ce pied avec ses stigmates renvoyait à toutes les occurrences de l’âge, les accidents survenus datent le corps, le mien, les autres, créant sous le regard une sorte de catalogue des vivants, de leur origine et de leur destination.
Manifeste
Je devrais être en classe, parmi les autres élèves, à plancher sur le sujet de baccalauréat, “le Manifeste du parti communiste”. Or, j’attends que cette femme en uniforme rouge de la Centrale de torréfaction bolivienne veuille bien me servir un café. Elle le servira si l’on cesse de me voler mon tour. Des consommateurs me bousculent. Si ça continue, je vais échouer à l’examen. “Le manifeste du parti communiste est un manifeste…”, écrirai-je dès que je serai à mon pupitre, ou plutôt, “Le contenu du manifeste du parti communiste…” La dame va et vient, je ne suis pas servi. Dix minutes, c’est ce qu’il reste. Il faudra simplifier. D’ailleurs, je n’ai jamais lu le Manifeste. Soudain, je trouve la parade: je parlerai d’idéologie, je montrerai en quoi ce texte n’est qu’idéologie. J’ai confiance dans mes moyens, ils sont généraux. Et peu importe Lénine, aucun examinateur n’y trouvera à redire. Alors, je croise les bras, j’attends mon café (ce même jour à quatorze heures, Aplo passe son épreuve de littérature de terminale à Evian).
Information
Il y a une dizaine d’années, lorsque Monami a renoncé à lire la presse, je trouvais sa prévention excessive. Aujourd’hui, la question ne se pose plus. Quand je tente, emporté par un regain d’optimisme, d’écouter les nouvelles à la radio, je me relève pour éteindre. Chaque phrase proférée par le journaliste résonne comme une insulte. L’idéologie a tout emporté. Sur les stations publiques, elle est d’autant plus pernicieuse qu’elle n’affiche pas ses couleurs. L’information est désinformation. Pour passer de l’une à l’autre: inflexions de la voix, sous-entendus, analogies, détournements de sens, questions-réponses, lexique sur-mesure. Chaque tirade exigerait une dizaine de corrections. Journaliste accrédité est l’expression juste: ne le sont que ceux qui témoignent du monde tel qu’il n’est pas.