Vertiges


Gala titube, elle a des nausées. Elle geint, tra­verse le jour en mar­mon­nant, se couche, s’assoit, se recouche. Lorsque nous nous croi­sons, nous ten­tons de nou­velles hypothès­es. La viande con­t­a­m­inée, ou l’eau en bouteilles, exposée à la chaleur et à lumière. La bière, bien sûr, mais Gala n’en boit pas. Le vin ? Je n’en bois pas. Gala colle des feuilles de papi­er con­tre la fenêtre, prend sa pres­sion dans le noir. Trois fois elle est allée aux urgences. Elle en est rev­enue avec un traite­ment. Jusqu’ici, il est sans effet. Le soir, autour de vingt-deux heures, quand la tem­péra­ture retombe, elle va mieux. Elle boit du Rio­ja sur le bal­con. Mais alors, c’est moi qui suis touché. Le corps vac­ille, les oreilles bour­don­nent, j’ai la tête dans une étau. La nuit, les ver­tiges me réveil­lent, le pla­fond et le planch­er font le tour d’horloge, je m’accroche au lit.

Rêve

Cet or en pièces et lin­gots que nous jetions devant nous s’él­e­vait en un tas par­fait. L’at­mo­sphère était à la com­mu­nion entre Suiss­es. D’autres voisins afflu­aient, déposant leurs économies, ser­rant les mains. L’idée de Fédéra­tion était retrou­vée. Ce n’est pas la valeur d’usage de l’or qui nous rete­nait mais sa dimen­sion mys­tique. L’avenir ayant rejoint le passé, le présent dans lequel le pays s’é­tait four­voyé désor­mais aboli, tout irait bien.

De plus en plus

Dans un monde où les mots comptent de moins en moins, le méti­er d’écrivain ressem­ble au méti­er de tapissier.

Nature de la politique

Que font les bêtes par grand orage? Elles tien­nent; elles espèrent que le paysan va sor­tir de la ferme pour les ramen­er à l’étable. Et le fer­mi­er? A la fenêtre, il prie pour que les bêtes tien­nent et qu’il n’ait pas à se mouiller. 

Trois

S’il m’é­tait don­né de répéter, dans ma pre­mière vie, je serais ce que je suis, dans la sec­onde je serai mil­i­taire, dans la troisième vagabond.

Situation

L’homme seul est le seul qui vaille. Or, il n’y a pas de soli­tude humaine, il n’y a que des sociétés qui ten­dent à l’in­hu­main. Le dilemme est sans solu­tion. Il se résout dans le jeu et dans l’art. La reli­gion est un erreur d’en­fance, le tech­nolo­gie une erreur de maturité.

Electrototalitarisme (suite)

A la poste, pour réclamer. C’est la deux­ième fois. Tou­jours aus­si aimable, la postière prend sa col­lègue à témoin:
-C’est incroy­ables les man­u­scrits que ce client à envoyés à Paris ne sont pas arrivés!
L’autre, avec dés­in­vol­ture:
-Tu cliques sur l’icône caméra, tout est filmé!
Large sourire de l’employée:
-Voyons-voir!
Elle clique, puis se lève
-Un instant?
De la salle des machines, elle revient l’air embêtée:
-Le film est flou, on ne voit pas qui a récep­tion­né votre col­is.
-Imag­inez que je sois Stephen King…
-Qui?
-Est-ce que quelqu’un d’autre à pu pren­dre le col­is? Un type qui pas­sait par là?
La col­lègue énonce:
“Toute per­son­ne adulte qui se trou­ve à l’adresse de des­ti­na­tion peut recevoir la recom­mandée.”
-En tout cas, il est indiqué ici que le col­is à été remis le 2 juin à 8h58. Vous voulez faire une récla­ma­tion? Soit vous la faites chez vous, par inter­net, soit je la fais main­tenant.
-Allons‑y!
-Bien… Votre numéro de télé­phone.
-Je ne sais pas.
-Ce champ est oblig­a­toire.
En fin de compte, ven­dre­di matin, je reçois dans ma boîte à let­tres une réponse de l’Or­gane supérieur des récla­ma­tions:
“Mon­sieur Friederich, nous avons le plaisir de vous informer que votre envoi à été remis le 2 juin à 8h58. N’hésitez pas à nous rap­pel­er pour tout ren­seigne­ment supplémentaire.”

Homme à tout faire (suite)

Jusqu’i­ci il ne m’avait jamais été don­né de ren­con­tr­er un homme aus­si calami­teux. C’est peut-être pour cette rai­son que le pro­prié­taire l’emploie, me dis­ais-je incré­d­ule, afin éviter que les locataires ne récla­ment. D’abord, ce type, Paco, est un ouvri­er sans out­ils. Vous lui mon­trez le prob­lème. Il fixe la trappe (met­tons). “Vous avez un tournevis?” Ou alors un écoule­ment d’eau. “Je peux avoir un baquet?”. Ensuite, il tâte. En tâtant, il brise. Si c’est une vis, il la tord (je par­le de la trappe), s’il touche à l’é­coule­ment, aus­sitôt la pres­sion aug­mente. “Vous auriez un sec­ond baquet?” Quand il a fini, il faut engager une femme de ménage. Il jette tout sous lui. Pas seule­ment les déchets: les écrous, votre tournevis, le chif­fon. S’il fumait, il jet­terait son mégot sur la moquette (“vous n’avez pas un extinc­teur?” Cette fois, il s’agis­sait du cou­ver­cle du jacuzzi. Une pelure de vingt kilos, défon­cée, pleine de colle et de vieille pous­sière. Au pro­prié­taire, je demande à ce qu’il récupère ce truc qui m’en­com­bre. Ni d’une ni de deux: “Paco, récupère ce truc qui l’en­com­bre!”
- Atten­tion, c’est plein de colle, il faut des gants!
Le pro­prié­taire et Paco, muets.
- … une paire de gants de chantier.
-Mais non, fait Paco.
-Si.
Plus la moin­dre expres­sion dans le vis­age des deux hommes.
-Alors? Qu’est-ce qu’on fait? Demande Paco au pro­prié­taire.
-Eh bien, va acheter des gants!
Dix min­utes plus tard, l’homme à tout faire sonne à la porte — sans gants. Il monte sur la ter­rasse, sai­sis le cou­ver­cle. “C’est lourd! Je vais le couper. Vous auriez une paire de ciseaux?“
Quand il a coupé, mes ciseaux son cassés, il les jette au sol. Il empoigne le cou­ver­cle crasseux et s’en­file dans la cage d’escalier, tape con­tre les murs, noircit les pein­tures.
-Halte!
Il insiste. Je lui barre le pas­sage.
-Remon­tez-moi ce cou­ver­cle!
Je con­sid­ères mes murs mac­ulés.
-Regardez!
-Ce n’est rien. Vous avez une éponge?
Il mouille et frotte. Il étale.
-Mais enfin, c’est dégueu­lasse!
-C’est autonet­toy­ant, il suf­fit d’at­ten­dre !
Excédé, je le mets à la porte.
-Et ne revenez pas sans la solu­tion!
Peu après, on sonne. Paco est allé quérir le pro­prié­taire. Ensem­ble, ils mon­tent sur la ter­rasse, con­sid­èrent le cou­ver­cle.
-Tu vas le descen­dre par les ter­rass­es Paco.
Alors l’homme à tout faire sort de sa poche un bout de ficelle. De la ficelle d’emballage cadeaux… Plutôt que d’as­sis­ter au mas­sacre, je me réfugie dans mon bureau.
-Vous êtes là?
Le pro­prié­taire.
-Est-ce que vous avez un bal­ai?
Une minute plus tard, il rend le bal­ai à Gala tan­dis que Paco bourre le cou­ver­cle dans l’as­censeur. Je vais sur la ter­rasse supérieure, dans la cham­bre à couch­er, je reviens par le couloir et gagne la ter­rasse inférieure: tout est sale, le pro­prié­taire n’a bal­ayé que devant la porte et il a lais­sé la pous­sière sous le bal­ai.
Le soir, je sors dans le vil­lage, je croise Paco: chemise blanche, cra­vate, sa fille à la main, fier, l’air sat­is­fait. Il me salue. Il a fait du bon travail.

Librement

Aus­si je me réjouis­sais d’aller libre­ment sur des routes qui empor­tent autant qu’il faut, per­suadé que les paysages con­stru­its ne sont que de gross­es machines à com­bus­tion qui fab­riquent con­tre un lot d’il­lu­sions chaque jour plus dérisoire (l’ex­péri­ence aidant) une vie de répéti­tion et d’allégeance.

Soleil

Au réveil, les mêmes ver­tiges qu’à Pâques sur la mon­tagne. Le pla­fond et le sol tour­nent, je dois m’asseoir dans le lit, je manque vom­ir. J’aimerais con­clure à l’ex­cès d’al­cool, mais la déduc­tion n’est pas sim­ple : hier, pour la pre­mière fois de l’an­née, j’ai pré­paré le vélo de course et je suis mon­té dans l’ar­rière-pays. Impa­tient, je suis par­ti trop tôt. Il était 17h30, il fai­sait trente-cinq degrés. Or, les collines qui penchent au-dessus des toits du vil­lage n’of­frent pas une pente, mais un mur. D’ailleurs les auto­mo­bilistes le savent, ils restent sur la côte — j’é­tais seul. Une mon­tée de trente min­utes. Chaque tour de roue me coû­tait. L’eau du bidon était chaude, les herbes croustil­laient, les oiseaux volaient au ras du bitume (pas la force de bat­tre les ailes). Je passe la colline, elle en cache une autre. Le col est à trois cent mètres, j’ai l’im­pres­sion d’avoir gravi les Alpes. Ensuite, je me perds dans le vil­lage blanc de Machar­avi­aya, demande ma route aux enfants, trans­porte le vélo sur un chemin de pous­sière, passe entre les oliviers et les ânes, retrou­ve la côte à Benara­jafe, bois un litre d’eau fraîche et fais une pointe à 45 km/h. Comme aujour­d’hui, les ver­tiges de Pâques ont eut lieu au lende­main d’une journée de grand soleil. Trois heures de ski alors, trois de vélo hier. Plutôt que l’al­cool, ça doit être l’in­so­la­tion. Pour­tant, les deux fois, j’é­tais casqué. Je viens de dormir onze heures. J’ou­vre une livre, je me mets à l’écri­t­ure. Il faut renon­cer. A l’é­tage, dans la lumière de l’après-midi, je me ren­dors. Six heures sans remuer le petit doigt.